Lettre 1282 : Pierre Bayle à Jean de Bayze

A Rotterdam, le 2 d’aout, 1697

La remarque que vous m’avez communiquée, Monsieur [1], touchant le terme de Mylord est une chose dont je vous rends mille graces ; et vous me ferez plaisir d’y en joindre autant d’autres que vous pourrez.

Il n’y eut jamais de vision plus chimérique, que celle que vous m’apprenez qu’on a débitée, de je ne sai quel mémoire, qu’on dit que j’ai présenté à Mr de Calliere[s] [2]. Non seulement, c’est une chose sans fondement ; mais aussi, qu’on n’a pu forger sur aucun prétexte. Cette chimere nous est venue de Londres : car, en ce païs-ci, personne ne s’en étoit avisé, quoi qu’il y ait tant d’esprits vision[n]aires [3].

J’ai vu avec une extrême satisfaction ce que vous m’apprenez de Mr Drelincourt, doien d’Armach [4], de Mr Abbadie [5], et de Mr Balaguier [6]. Je suis fort sensible à l’honneur de leur souvenir, et vous supplie de les assurer de mes très humbles respects.

J’ai déjà fait savoir à Mr Doulès [7] que vous le saluez très particuliérement ; et lui ai envoié votre lettre à Mr Daspe, qui est toujours en prison, fort patient et fort résigné [8].

Les nouvelles de la République des Lettres sont ici fort stériles. Je vous en communiquerais avec beaucoup de joie, si j’en avois de considérables. Vous savez, peut-être, qu’on a trouvé beaucoup de conformité entre L’Art de se connoître soi-même, par Mr Abbadie [9] ; et le livre, intitulé De la connoissance de soi-même, par un bénédictin de Paris, nommé Lami [10]. Celui-ci n’a écrit qu’après Mr Abbadie. Il a publié depuis un livre De La Vérité de la religion chrétienne : et, depuis peu, une Réfutation de Spinoza, qui est fort bonne [11] ; et la seconde et troisieme partie de La Connoissance de soi-même.

Je vous souhaite mille bénédictions et suis, Monsieur, votre etc.

P.S. Je vous prie d’assurer Mr le doien d’Armach de mes très humbles respects, de lui faire mes complimen[t]s* de condoléance sur la mort de Mr le professeur Drelincourt, son illustre frere, et mon bon patron [12]. Je pleurerai toute ma vie la grande perte que j’ai faite d’un si généreux ami et d’un si illustre trésor de littérature. •

Notes :

[1] Les dernières lettres que nous connaissions de Jean de Bayze datent du 10 juillet et du 1 er septembre 1696 (Lettres 1130 et 1155) : la lettre à laquelle Bayle répond ici, comportant une leçon d’étiquette britannique, est perdue, ainsi que la réponse de Bayze à la présente lettre.

[2] François de Callières figurait parmi les négociateurs français de la paix de Ryswick : voir Lettre 1227, n.33. La rumeur concernant un mémoire que Bayle lui aurait confié visait donc à compromettre le philosophe et à confirmer les accusations de trahison et de complicité avec les autorités françaises. Bayle soupçonne que la rumeur a été répandue par les partisans de Jurieu et des proches du roi Guillaume à Londres. C’est précisément contre de telles accusations trompeuses que Bayle avait tenté, par l’intermédiaire de Michel Le Vassor, de s’assurer l’appui de Lord Sunderland et de Sir William Trumbull : voir Lettre 1188, n.2. On peut penser que Bayle avait la même idée en tête dans ses rapports avec Shaftesbury : voir l’introduction de notre tome X et la lettre de Basnage de Beauval à Janiçon du 11 mars 1697 : « M. de Caillieres a veu deux fois Mr Bayle à Rotterdam. » (éd. Bots et Lieshout, n° 63, p.128).

[3] Allusion aux disciples de Jurieu, auteur « visionnaire » de L’Accomplissement des prophéties.

[4] Pierre Drelincourt (1644-1722) fut ordonné prêtre dans l’Eglise anglicane et devint doyen d’Armagh en 1691 ; il était le troisième fils de Charles (1595-1669), le ministre de Charenton, et le frère cadet de Charles, le « patron » de Bayle à Leyde. Voir Lettre 260, n.22, et les travaux de J. McKee, « Pierre Drelincourt : l’exil en Angleterre et en Irlande », BSHPF, 137 (1991), p.251-263 ; « Pierre Drelincourt et sa contribution à la vie intellectuelle en Angleterre et en Irlande », in J. Häseler et A. McKenna (dir.), La Vie intellectuelle aux refuges protestants (Paris 1999), p.269-288 ; « The integration of the Huguenots into the Irish Church : the case of Peter Drelincourt », in C. Littleton et R. Vigne (dir.), From strangers to citizens : the integration of immigrant communities in Britain, Ireland and colonial America, 1550-1750 (Brighton 2001), p.442-450 ; « Pierre Drelincourt et l’éducation des pauvres », in G. Sheridan et V. Prest (dir.), Les Huguenots éducateurs dans l’espace européen à l’époque moderne (Paris 2011), p.347-372.

[5] En 1688, à la mort du grand électeur de Brandebourg le 29 avril, Jacques Abbadie rejoignit le maréchal de Schomberg en Angleterre et le suivit en Irlande. La mort de son protecteur à la bataille de la Boyne en 1690 l’incita à revenir à Londres, où il fut nommé pasteur de l’Église française dite de la Savoie. En 1699, il devait accepter le doyenné de Killaloe.

[6] Il s’agit sans doute de Barthélemy Balaguier, premier pasteur, avec J. Gillet, de l’Eglise protestante de Portarlington en Irlande ; Robert Balaguier était pasteur de l’Eglise de Peter Street à Dublin en 1693 : voir D.C.A. Agnew, Protestant exiles from France in the reign of Louis XIV, or, the Huguenot refugees and their descendants in Great Britain and Ireland (London, Edinburgh 1871-1874, 2 vol.), ii.231-232 ; T.P. Le Fanu (éd.), Registers of the French Church of Portarlington, Ireland (London 1908). A cette époque, Henri de Massue, marquis de Ruvigny, comte de Galway, venait d’être nommé baron de Portarlington : voir G. Sheridan, « Assimilation ou intégration ? Le cas des huguenots “colons” et des écoles de Portarlington », in G. Sheridan et V. Prest (dir.), Les Huguenots éducateurs, p.239-274, et la bibliographie.

[7] Les frères Jean et Jacques d’Oulès avaient été proposants à Puylaurens avec Jacob Bayle : voir Lettre 10, n.8. Jean, le frère aîné, après deux années d’étude à Genève (1664-1666), devint pasteur successivement à Sablayrolle, à Roquecourbe, à Castelnaudary et à Saverdun. Réfugié en Angleterre après la Révocation, il gagna un peu plus tard les Provinces-Unies, où il connut Bayle : voir ses deux lettres à Bayle du 9 octobre et du 26 novembre 1696 (Lettres 1164 et 1179). Il était pasteur à La Haye lorsqu’il mourut en août 1708.

[8] Sur M. Daspe, commerçant à Amsterdam, originaire de Saverdun, et son rôle dans les affaires financières de Marie Brassard, la veuve de Jacob Bayle, voir Lettre 745, n.4. Daspe avait été arrêté en juin 1697 et nous apprenons ici qu’il était, depuis cette date, en prison : voir Lettre 1124, n.5.

[9] Jacques Abbadie, L’Art de se connoître soi-même, ou la recherche des sources de la morale (Rotterdam 1692, 8°) : voir Lettre 881, n.13.

[10] François Lamy, De la connoissance de soy-mesme (Paris 1694-1698, 12°, 5 vol.) : voir Lettres 645, n.1, et 1320, n.11.

[11] François Lamy, Vérité évidente de la religion chrétienne, ou élite de ses preuves et de celles de sa liaison avec la divinité de Jésus-Christ (Paris 1694, 12°) ; Le Nouvel Athéisme renversé, ou réfutation du système de Spinoza [...] (Paris 1696, 12°) : voir Lettres 1128, n.19, 1191, n.26, 1194, n.12, et 1215, n.15.

[12] Sur la mort, le 31 mai 1697, de Charles Drelincourt, professeur de médecine à l’université de Leyde et « patron » de Bayle et de Du Rondel à Leyde : voir Lettres 361, n.2, et 964, n.1.

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