Lettre 129 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Sedan, le 14 de septembre 1676

Cette lettre vous sera renduë un peu tard, mon très cher Monsieur, parceque celui qui s’en charge s’arrêtera quelque tems à Paris. Il se nomme Mr Perou [1], et s’en va poursuivre ses etudes dans votre florissante academie. Je vous le recommande très particulierement, et vous supplie de lui départir* vos bons conseils, tant pour la prédication, où vous excellez, que pour toutes sortes de connoissances, dont vous possedez si bien la nature. Je lui ai fait espérer, Monsieur, que vous auriez de la bonté pour lui ; et je ne doute pas qu’il ne m’écrive que l’effet surpassera ses espérances. Le fils [2] de Mr Ancillon [3] passa par ici il y a environ six semai / nes, s’en allant à Paris, pour étudier en droit ; car, c’est le parti qu’on lui a conseillé de prendre. Notre entretien roula fort sur Geneve, et sur l’état de votre academie, et en particulier sur la beauté de vos leçons ; ce qui me fit de nouveau refléchir sur les contre-tems dont j’ai été persécuté toute ma vie, et qui ont voulu que vous n’aiez pas été revetu de votre charge, pendant que j’aurois pu profiter sur les lieux de votre délicate erudition :

 [4].
Le même Mr Ancillon me donna aussi des nouvelles de vos braves officiers [5] ; mais, comme il me témoigna qu’ils n’étoient à Mets que jusqu’à nouvel ordre, je n’ai osé leur écrire là, de crainte qu’ils n’en fussent déjà partis.

Notre cher Mr Basnage a été reçu ces jours passez avec applaudissement dans un colloque tenu à Rouën même ; et il devoit rendre hier la seconde action des trois qui doivent précéder l’imposition des mains [6]. Je vous reïtere la priere, que je vous fis dernierement, de dire à Mr Choüet [7] qu’il mette parmi les livres qu’il lui envoiera, le traité de Mr Des Marets De abusu philosophiæ cartesianæ , et la réponse qui lui a été faite par un gentilhomme cartésien [8]. Mr Basnage lui en tiendra compte, et le recevra comme pour lui. Je reçus il y a huit ou dix jours une lettre de Mr Turretin, qui m’apprenoit que la Compagnie avoit fait choix de Mr Turretin, son cousin, pour la profession / hébraïque, et qu’il ne manquoit que l’approbation du Magistrat [9]. Ainsi, je tiens la chose faite, et en suis infiniment aise, connoissant la grande capacité de ce sujet*-là. Il m’apprenoit aussi que Mrs Leger, et Pictet, sont à Leyde [10], dequoi j’attendois avec impatience d’être éclairci ; afin de leur écrire, comme je ferai dès demain, s’il plait à Dieu. Mr Basnage m’a fait voir les vers in amicorum trigam [11], etc, dont je vous remercie de tout mon cœur pour ma part, et confirme par ma prose, qui est la seule langue que je sais parler, le vœu que vous faites sur la fin, pour l’indissoluble union de notre amitié. Comme je suis celui des trois qui en retire plus d’honneur, et plus d’avantage, je dois être aussi celui qui fasse ce vœu avec plus d’ardeur. Nous avons eu tant de traverses sur la fin de cette année académique, suscitées par le parti catholique-romain, qui a fait reléguer l’un de nos ministres et professeurs [12], que je n’ai pu encore faire soutenir quelques méchantes theses de logique et de morale, que je fais imprimer [13]. Si, avant le depart de Mr Perou, il y en a un exemplaire de tiré, je l’en chargerai, pour vous le donner de ma part, in amicitiæ et observantiæ testimonium [14].

La fin du mois d’aout dernier a été signalée par la levée du siege de Mastricht [15]. Jamais place n’a été mieux attaquée, au dire des experts, non seulement eu égard à la vigueur des attaques, mais aussi, à la capacité de ceux qui les dirigeoient. Jamais place aussi n’a été mieux deffenduë. On y a vu des exemples de valeur et de courage, dont on voit à peine de semblables dans les romans. On y a mis en usage des ins / trumens de mort, qui ont fait un peu trop crier contre la cruauté françoise. C’étoient des faux, emmanchées à revers, qui partageoient en deux jusqu’à trois soldats d’un coup, s’il en faut croire des lettres d’Aix-la-Chapelle, que j’ai luës [16]. Enfin, on demeure d’accord que les alliez y ont perdu douze mille hommes, et un si grand nombre d’officiers, qu’ils auront bien de la peine de remettre leurs trouppes sur le bon pié ; car, on sait que la bonté d’une armée consiste dans la bonté des officiers. Je souhaite que vos braves Génevois, Mr de Budée [17], par exemple, aient été épargnez. La garnison, qui étoit d’environ huit mille hommes, en a perdu deux mille ; vingt capitaines ; et d’autres officiers à proportion. Mr de Calvo [18], Catalan de nation, qui commandoit dans la place, a été récompensé de vingt mille livres de pension sa vie durant, du gouvernement d’Aire, et de la dignité de lieutenant-général. Aussi, a-t-il fait des prodiges ; et jamais on n’a su profiter davantage des mines, ni mieux exécuter des fourneaux*, qu’on l’a fait en cette rencontre. Mr le prince d’Orange s’étoit engagé en cette entreprise pour de bonnes raisons sans doute ; car, quoi qu’elle fut très difficile à faire réüssir, dans toutes ses circonstances, il étoit néantmoins si nécessaire pour sa gloire qu’il s’attachât à quelque chose de grand ; et ses armées nombreuses et florissantes demandoient avec tant d’impatience à se signaler, qu’il ne pouvoit pas avec honneur passer cette campagne sur la deffensive. Il a donc cru que le meilleur moien d’acquerir une haute réputation étoit d’attaquer une place extraordinairement forte, et munie d’hommes et de vivres autant / qu’il le falloit pour une vigoureuse resistance. S’y étant engagé, il n’est pas croiable combien il s’est appliqué à la faire réüssir ; et on doit confesser qu’il s’est éxposé à toutes sortes de dangers [19],

Nec tela, nec ullas

Vitavisse vices Danaûm, et, si fata fuissent

Ut caderet, meruisse manu [20] :

Et c’étoit fait de Mastricht, si Mr de Schomberg ne s’en fut approché avec une armée de quarante mille hommes, aussi forte, par conséquent, que celle qui étoit dans les lignes* après la jonction du comte de Waldeck, et du duc de Villa-Hermosa [21]. Il a témoigné une grande conduite dans la levée du siege ; et, au lieu qu’en pareilles rencontres plusieurs généraux se dépitent contre leur fortune, et ne se soucient pas de perdre beaucoup, puis qu’ils sont contrains de renoncer à la gloire du bon succès* ; ce prince a voulu que sa perte fut bornée à celle que la resistance des assiegez lui a causée : et, quant au reste, il s’est retiré avec ordre, non pas vers la Hollande ; mais, du coté du Brabant espagnol, pour être à portée d’empécher les progrès qu’on peut craindre d’une armée qui a fait lever des sieges, et qui est redoutable par elle-même. Pour le canon, et les munitions, que nos gens ont pris, il ne s’en faut prendre qu’à la Meuse, qui s’est trouvée trop basse pour conduire diligemment les batteaux ; car, on avoit fait charger sur ces batteaux-là l’artillerie, et les bagages, avec toute la précaution nécessaire / pour les faire arriver à bon port, si la sécheresse de l’eté ne s’y fut opposée [22].

Notre armée d’Allemagne n’a pas eu le même succès* que celle de Flandres ; car, tous les grands préparatifs de Mr de Luxembourg, ses machines, ses radeaux, ses brulôts, s’en sont allez en fumée ; et, tout entreprenant qu’il a toujours été, il n’a pas osé attaquer le prince Charles. Cependant, il avoit plus de trente cinq mille hommes, qui alloient comme à une victoire assurée au secours de Philipsbourg. Cette grande confiance a été rabbatuë. Nous verrons si la fin de la campagne leur sera plus heureuse, et quel sera le succès* de leur passage dans le Brisgaw. Nous avons su déjà que ce mouvement a obligé le prince Charles de sortir de ses rétranchemens ; si bien que Philipsbourg s’en trouve moins pressé, et que l’armée des cercles [23], qui en fait le siege, ne pourra pas être si souvent rafraichie de l’infanterie imperiale, qu’elle l’a été jusques ici [24]. Si le nouveau secours de trouppes de Lunebourg, et de Munster, qui vient en Flandres, permettoit de faire un gros detachement de l’armée de Mr de Schomberg, pour l’armée de Mr de Crequi vers le duché de Deux-Ponts, on mettroit terriblement en peine les Allemans, et peut-être même qu’on jetteroit quelque secours dans Philisbourg, dont la resistance est beaucoup plus grande que nous ne l’attendions nous-mêmes [25].

Si notre flotte de Messine fait quelque chose, comme il y a quelque apparence, les Espagnols pourroient bien se resoudre à la paix ; mais, helas ! les malheurs de la Suede les consolent amplement de toutes les disgraces qu’ils essuient de / la part de la France : car, encore une campagne, et voilà les Suedois chassez honteusement, et confinez dans les solitudes de la Lapponie [26] ; après quoi, toute l’Allemagne fondant sur nous, sans aucune distraction de forces, ils se promettent des merveilles, en quoi ils ne sont pas de mal-habiles gens.

Je ne puis vous donner aucunes nouvelles de la république des lettres ; car, je ne suis pas en païs pour cela. Tout à vous.

Notes :

[1] Sur Isaac Pérou, voir Lettre 112, n.8.

[2] Charles Ancillon (1659-1715), qui épousa en premières noces la fille du pasteur Elie Benoist, avait étudié le droit à Marbourg (1673) et à Genève (1675) (voir Stelling-Michaud, ii.36), avant de venir achever ses études à Paris. Réfugié au Brandebourg, où il put rejoindre son père, le pasteur David Ancillon, après la Révocation, il fut juge et directeur de la colonie huguenote de Berlin.

[3] Charles Ancillon (1659-1715), qui épousa en premières noces la fille du pasteur Elie Benoist, avait étudié le droit à Marbourg (1673) et à Genève (1675) (voir Stelling-Michaud, ii.36), avant de venir achever ses études à Paris. Réfugié au Brandebourg, où il put rejoindre son père, le pasteur David Ancillon, après la Révocation, il fut juge et directeur de la colonie huguenote de Berlin.

[4] Voir Homère, Iliade, xviii.112 : « mais tout cela appartient au passé et il ne faut plus nous en soucier malgré notre ressentiment ».

[5] Les jeunes beaux-frères de Minutoli, les frères Fabry  : voir Lettre 122, n.1 et 4.

[6] En fait, l’affaire était depuis longtemps dans le sac : c’est de sa conclusion formelle que Bayle rend compte ici : voir Lettre 116, n.20, et 124, n.2.

[7] Le libraire Pierre Chouet : voir Lettre 121, n.9.

[8] Voir Lettre 123, n.17.

[9] Cette lettre – qui ne nous est pas parvenue – de François Turrettini, le professeur de théologie, apprenait à Bayle que la nomination de son cousin, Michel Turrettini, au poste de professeur d’hébreu avait été confirmée par le Conseil le 18 août 1676 ; voir AEG, Registres des Conseils 176, f.290.

[10] La peregrinatio academica des deux Genevois les avait maintenant conduits dans les Provinces-Unies : voir Lettres 84, n.4, 117, n.4, et 118, n.9.

[11] Voir Lettre 124, p.344-345.

[12] Alpée de Saint-Maurice fut relégué à Soissons quelques semaines : voir Elie Benoist, Histoire de l’Edit de Nantes, iii.2, p.333-334, et Lettre 133, p.389 et n.34.

[13] Aucune de ces thèses ne nous est parvenue. L’imprimeur de l’académie à cette date était François Chayer.

[14] « en témoignage d’amitié et de considération ».

[15] Sur la levée du siège de Maastricht, voir Lettre 127, p.359 et n.1.

[16] C’est assurément dans une gazette hollandaise que Bayle a lu les détails horribles qu’il mentionne, à cette date il a pu lire aussi dans la Gazette, extraordinaire n° 82 du 10 septembre 1676 : « Le journal du siège de Mastric, exactement écrit par un officier de la garnison ».

[17] Il pourrait s’agir de Guillaume de Budé (1643-1719), officier genevois au service de la France.

[18] Sur François de Calvo, voir Lettre 125, n.10.

[19] Bayle est ici encore l’écho probable d’une gazette de Hollande.

[20] Voir Enéide, ii.432 : « Il n’évita pas les armes des Grecs ni leurs coups de riposte, et si le sort avait voulu sa chute, il l’aurait mérité par la puissance de son bras ». Bayle adapte le texte de Virgile en substituant caderet à caderem.

[21] C’est toujours de l’extraordinaire n° 82 de la Gazette, daté du 10 septembre 1676, que Bayle tire ces nouvelles du siège de Maastricht. Voir Lettre 123, n.12, 125, n.9, et 127, n.1.

[22] Bayle se fait ici encore probablement l’écho d’une gazette de Hollande.

[23] Voir Lettre 127, n.3.

[24] Sur ces événements militaires, voir Lettre 127, n.1, 2, et 3 et, parmi ces références, en particulier le n° 84, nouvelle de Strasbourg du 4 septembre 1676. Le duc de Lorraine est maintenant Charles V.

[25] Sur ces mouvements des armées, voir, dans le n° 83 de la Gazette, la nouvelle de Brême du 19 août 1676, ainsi que, dans le n° 84, les nouvelles de Hanovre du 31 août 1676, et de Zell du 28 août 1676. Les troupes de Lunebourg et de Munster sont des troupes alliées de la France.

[26] Sur la victoire de Duquesne à Messine, et sur la défaite des Suédois aux mains de Tromp, voir Lettres 123, n.14 et 15, et 125, n.6. Les nouveaux succès de Du Quesne font l’objet de divers rapports de Naples dans la Gazette : ordinaire n° 81 du 11 août 1676, n° 84 du 18 août, et n° 86 du 26 août : ce dernier rapport ne sera publié cependant que le 19 septembre 1676. Sur la nouvelle défaite des Suédois, voir le n° 83, nouvelle de Copenhague du 25 août 1676, et sur le siège d’Anklam, voir la nouvelle de Kolbergk du 27 août, ainsi que, dans le n° 84, les nouvelles de Hanovre du 31 août et de Hambourg du septembre 1676.

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