Lettre 1293 : Pierre Bayle à Pierre Bonnet Bourdelot

[Rotterdam, le] 29 août 1697

Je n’ai sçu que depuis 4 ou 5 jours que le rapport qui fut fait à M. le chancelier du Dict[ionnaire] histo[rique] et crit[ique] contient 4 ou 5 pages [1]. Je n’en connoissois qu’un petit sommaire de 9 ou 10 lignes. Presentement j’ai une copie de ce rapport. Je pourrois faire une ample reponse qui en refuteroit pleinement toutes les parties ; mais on pourra voir un jour ce que j’ai à dire contre des plaintes assez semblables à celles là que certains critiques soi disant devots ont faites en ce païs cy [2]. Ce pourra etre la matiere d’une preface à la tête du Supplement [3], ou de la 2 de edition, s’il s’en fait une. On verra aussi les bonnes raisons que j’ai eues, et les justes droits de mesler des digressions et de citer des modernes etc [4]. Je vous dirai donc seulement, M[onsieur] que pour connoitre la precipitation et le chagrin avec quoi le rap[p]orteur a donné son jugement, il ne faut qu’examiner les articles de mon ouvrage qui concernent les anciens, on verra clairement que quand il le faut je remonte jusqu’aux sources, et que je cite d’autres gens que les modernes. Mais pour bien connoitre cette precipitation il suffit de lire ce que j’ai dit de M rs Arnaud, Nicole, S[ain]t Ciran dans son article, et celui de Garasse, et d’ Abelly ; car bien loin que je loüe ce dernier plus que les autres, je les loue beaucoup, et j’expose l’autre au ridicule [5].

Il m’accuse de mettre en balance l’ abbé de S[ain]t Réal avec Cornelius Nepos, dans l’art[icle] d’« Atticus » [6] ; cela est visiblement faux, je n’ai dit autre chose sinon que / cet abbé avoit fait une censure rigoureuse, et en critique dangereux, de Cornelius Nepos, et tout aussitot j’indique une reponse que M. Rainssant [7] lui fit, et dont je parlai dans les Nouvelles de la repub[lique] des lettres avec tant d’eloges que l’abbé de S[ain]t Réal en fut très chagrin. Ai-je prononcé que l’autorité de critique moderne egale celle de l’historien d’Atticus ?

On traitte d’ignorance ce que j’ai dit dans cet article, que Librarius veut dire libraire. Diroit on cela si l’on avoit lu la note marginale, c, de la p. 405 [8]. où je dis que par les libraires d’ Atticus il faut entendre les copistes et les relieurs, selon la mode de ces siecles là ? On peut prouver d’ailleurs que Librarius se prend quelquefois pour ceux qui vendoient des livres.

Les negotiations du P[ère] Audebert jesuite pour la pacification des religions passent pour constantes parmi nos ministres ; je n’en ai parlé que sur un memoire que je cite du fils de M. Amirault [9]. Cela me disculpe en tout cas.

Notes :

[1] Dans sa lettre à Pierre Bonnet Bourdelot du 18 mars (Lettre 1235), Bayle avait donné une brève réponse aux reproches faits par l’abbé Renaudot dans son Jugement sur le DHC ; mais, à cette date, Bayle ne connaissait ces reproches que par ouï-dire et ce n’est que par la suite, par l’intermédiaire de Dubos, qu’il avait pu lire le texte complet du Jugement : voir Lettres 1240, 1286, n.16, 1289, et 1291, n.3. Ce sont ces circonstances qui permettent d’identifier avec certitude le destinataire de la présente lettre, qui fut identifié erronément par P. Denis, RHLF, 19 (1912), comme étant l’abbé Dubos ; voir aussi A. Lombard, La Correspondance de l’abbé Du Bos (1670-1742) (Paris 1913), p.29, du même, L’Abbé Du Bos. Un initiateur de la pensée moderne (1670-1742) (Paris 1913), p.55, n.7, et E. Labrousse, Inventaire, n° 1228, qui corrigent cette erreur.

[2] Bayle fait sans doute allusion aux démarches du consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, puisque le pasteur Superville et l’ancien Faneuil avaient rapporté qu’on s’inquiétait au synode de Bergopzoom de passages scandaleux dans le DHC : voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, p.267, sous la date du 16 juin 1697 : « Mr de Superville, pasteur, et Mr Fanueil, ancien, ayant eté deputez au dernier synode, ont rapporté qu’on avoit parlé touchant un livre du sieur Bayle intitulé Dictionaire historique et critique, et dit qu’il y avoit dans ce livre des passages scandaleux, et qu’on avoit demandé si cette compagnie avoit fait quelque demarche à l’egard de cela : et la compagnie etant aussi avertie d’a[i]lleurs qu’on en parle beaucoup, a prié M rs les pasteurs de cette Eglise d’examiner ledit livre, d’en faire des extraits, et d’en faire ensuite leur rapport aujourd’huy en cincq semaines, exhortant aussi les autres membres de cette compagnie qui auront occasion de lire cedit livre, d’y faire leur remarques selon qu’ils jugeront à propos. » Ce fut le début d’une longue procédure qui devait inciter Bayle à composer les Eclaircissements publiés dans le deuxième édition du DHC.

[3] A cette date, Bayle hésitait toujours entre la composition d’un supplément à la première édition du DHC et l’établissement d’une deuxième édition : il devait finir par établir – peut-être sous la pression de l’imprimeur – une deuxième édition (Rotterdam 1702, folio, 3 vol.) comportant de nombreux articles nouveaux aussi bien que les Eclaircissements. Voir H.H.M. van Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s « Dictionnaire », p.44-46, et le tableau des éditions du DHC établi par J.-M. Noailly, qui paraîtra dans le dernier volume de cette édition.

[4] Les digressions font l’objet d’une critique sévère dès le commencement du Jugement de Renaudot, qui revient à plusieurs reprises sur ce reproche : « Le Dictionnaire historique et critique, imprimé depuis peu en Hollande, doit être moins consideré comme un Dictionnaire, que comme un amas de digressions et de dissertations sur toutes sortes de sujets, dont le public ne peut pas tirer beaucoup d’utilité ; et qui même peut être dangereux en plusieurs manieres. » – et quelques lignes plus loin : « L’article d’Adam, est plein de réfléxions impertinentes et licencieuses sur la tentation des premiers Peres, sur la nudité ; jusques-là même que de digressions en digressions, il vient à parler des regards et des attouchemens impudiques, pour tomber jusques à des extraits des casuistes modernes. » Bayle a certainement été sensible également aux accusations de Renaudot concernant sa présentation des controverses religieuses et les « auteurs modernes » sont ceux que Renaudot évoque dans ce contexte plutôt que, comme on aurait pu le penser, les partisans des Modernes dans la Querelle : « A l’égard de ce qui peut regarder le systeme de la religion chrétienne, comme cet auteur n’a aucune lecture que des livres modernes et des heretiques, que même il est tres-peu versé dans les ouvrages qui pourroient passer pour solides en ce genre, il ne se trouve dans ces énormes volumes aucun systeme de religion ; car on n’y trouvera pas plus de quoy s’instruire des veritables opinions des protestans de chaque secte, que s’il ne parloit point de religion ; quoy qu’il n’y ait presque point d’articles où par l’art des digressions, que jamais auteur n’a poussé si loin, il ne fasse entrer quelque matiere de controverse. C’est là son fort, et sa regle certaine dont il ne s’écarte jamais, qu’en quelque occasion que ce soit les catholiques ont tort. » Enfin, il revient sur les digressions : « Et pour la science, vous savez ce qu’on vous a mandé sur les digressions, et si cela s’appelle être savant, je declare que je méprise beaucoup cette sorte de science, qui consiste à ramasser tout ce qu’il y a de plus inutile et de plus méprisable, et à extraire serieusement des auteurs qu’on n’oseroit citer dans une conversation serieuse. ».

[5] Bayle pense au passage suivant du Jugement : « Il affecte par la même malignité, de parler avec éloge de quelques livres qui sont à peine connus parmi les catholiques, d’en loüer les auteurs, pour parler ensuite avec plus de mépris des défenseurs de la foy contre les calvinistes. Ainsi il loüe fort les traitez de controverses du Pere Maimbourg, et méprise fort ceux de M. Nicole, qu’il noircit comme ayant écrit pour défendre des points de doctrine qu’il ne croyoit pas. Il donne plus d’éloge à M. Abely, qu’à M. de S[aint-] Cyran et à M. Arnaud, et autres qui ont écrit contre les calvinistes. Il infere à propos de ce dernier, une digression sur les attestations touchant la foy des chrétiens du Levant, et les traite de supposées ; parlant de cette question comme si l’on avoit convaincu sans replique les catholiques de leur fausseté. » Renaudot était proche de Port-Royal et avait rédigé lui-même le dernier volume de la « grande » Perpétuité, consacré aux témoignages des chrétiens orthodoxes sur la croyance à la Transsubtantiation.

[6] Il s’agit du passage virulent qui suit : « Tous ses extraits sont de livres tres-modernes, et même des plus méprisables. Excepté les romans qu’il n’a point citez, sa lecture roule sur des auteurs tres-recents. [...] Il n’a pas la moindre connoissance de l’histoire ; son antiquité et sa literature roulent sur des extraits de ce qu’il a pris dans des traductions françoises. Il mesure ridiculement le moderne avec l’ancien, et compare l’ abbé de S[aint] Real avec Cornelius Nepos, lorsqu’il s’agit du merite de Pomponius Atticus. ».

[7] Sur la « défense » de Cornelius Nepos par Pierre Rainssant contre Saint-Réal – défense que Bayle avait publiée dans Le Retour des pièces choisies, ou bigarrures curieuses (Emmerick [Rotterdam] 1687, 12°) – voir Lettre 668, n.9, et NRL, décembre 1686, art. IV. Voir aussi l’article que Prosper Marchand consacre à Saint-Réal dans son Dictionnaire historique, s.v.

[8] Renaudot avait lancé un reproche insultant : « On peut juger de la capacité d’un homme, qui dans l’extrait de cette vie traduit librarii, par libraire. » Bayle lui oppose le texte du DHC, art. « Atticus », rem. K : « C’est outrer les choses que de dire qu’ Atticus n’avoit que des serviteurs qui fussent propres pour lire devant lui. Il falloit se contenter de dire qu’il avoit plusieurs domestiques savans, capables de bien lire, et de bien écrire, et de relier un livre, et que tous ses valets de pied s’entendoient à tout cela. Cornelius Nepos n’en dit pas davantage, d’où vient donc qu’au XVII e siècle on ose en dire vingt fois plus qu’il n’en a dit ? N’a-t-il pas expressément remarqué, qu’outre les domestiques qui pouvoient être lecteurs et (c) libraires, Atticus en avait d’autres, tous bien dressez, sans qu’il y en eût aucun qui ne fût né, et qui n’eût été élevé dans sa maison ? » La note marginale (c) ajoute : « Il faut entendre par ce mot [libraires] les copistes et les relieurs selon la manière d’accommoder les livres en ce tems-là. »

[9] Bayle se défend contre l’accusation suivante : « On trouve par tout des éloges des ministres calvinistes, remplis de faussetez ; comme entr’autres un projet de réünion proposé à Amirault par un jesuite nommé le Pere Audebert, au nom du cardinal Mazarin, dont le fondement étoit l’établissement d’un patriarche en France. Dans ces éloges on mêle avec beaucoup de malignité divers faits, qui ne pouvant passer que pour des civilitez et des offices de charité des principales personnes de l’Etat pour ces ministres calvinistes, font entendre qu’ils partoient d’un fonds de respect pour leurs personnes, et d’estime pour leur religion. » (notre édition du Jugement de Renaudot en annexe au tome X, p.8). Renaudot vise le DHC, art. « Amyraut (Moïse) », rem. I ; or, Bayle avait ajouté dans la note marginale (p) de cet article : « Tiré des memoires communiquez par Mons r Amyraut le fils. Tout ce dont on ne donnera point de preuves publiques dans les remarques de cet article, est tiré de ces mémoires. »

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