Lettre 1300 : David Constant de Rebecque à Pierre Bayle

[Lausanne, le] 2 sept[em]b[re] 1697 [1]

Celuy qui aura l’honneur de vous rendre cette lettre et vous faire nos compliments étant de mes parents et de mes particuliers amis, vous ne trouveréz mauvais mon cher Monsieur que je vous le recommande [2] : souffréz-le quelques fois dans vos entretiens et ayéz la bonté, je vous supplie, de luy faire con[n]oitre que je ne vous suis pas indifferent. Depuis ma derniere lettre j’ay fait une decouverte de plus[ieu]rs lettres de M rs de Beze [3], Pierre Berquin [4], et d’autres de ce tem[p]s-là où j’espere de trouver des particularitéz qui pourront vous faire plaisir, pourveu que cela vienne à tem[p]s. Mons[ieur] Fatio vous dira les nouvelles du pais [5] ; aussi je ne m’amuse pas à vous en écrire.

Je me reserve pour le coup à vous assurer que je suis plus que toutte la terre mon cher Monsieur tout à vous Constant de R[ebecque] 2 sept[embre] st[yle] an[cien] 1697

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / Rotterdam

Notes :

[1] Constant indique en fin de lettre la date du 2 septembre en style ancien : la lettre date donc du 12 septembre en style grégorien.

[2] Il s’agit sans doute de Nicolas Fatio de Duillier d’après ce qui suit : voir ci-dessous, n.5.

[3] Sur l’apport de David Constant à l’article « Bèze (Théodore de) », rem. V, du DHC, voir Lettres 1303, n.50, 1318, n.1, et 1324, n.6.

[4] Nous n’avons pas trouvé le nom de Pierre Berquin dans les différents registres pertinents pour Genève ni ailleurs ; nous concluons que Constant commet un lapsus et désigne ainsi le célèbre luthérien Louis de Berquin (1490-1529), ami d’ Erasme, de Guillaume Budé et de Nicolas Bérauld. Mis en cause en raison de ses opinions luthériennes, il fut condamné une première fois en 1623, mais fut sauvé par l’intervention de François I er . Lors de la captivité de celui-ci en 1626, le procès reprit à l’initiative du chancelier Antoine Duprat et du syndic de la Sorbonne Noël Beda (1470-1537), mais le retour du roi lui permit d’intervenir de nouveau. Cependant, Berquin entendait obtenir réparation de la part de la Sorbonne par la condamnation de douze propositions extraites des écrits de Noël Beda contre Erasme et Lefèvre d’Etaples. Cette plainte n’aboutit pas et provoqua le renouvellement du procès contre Berquin. L’exaltation du camp catholique était extrême et le roi ne pouvait plus empêcher la condamnation à mort par le Parlement, qui intervint le 17 avril 1529. Le roi étant absent de Paris, on se hâta d’exécuter ce jugement et Berquin fut brûlé dans l’après-midi du même jour. Voir M.R. Rolland, « Le dernier procès de Louis de Berquin (1527-29) », Mélanges d’archéologie et d’histoire, 12 (1892), p.314-325.

[5] Cette formule suggère l’identification du porteur de la lettre comme étant Nicolas Fatio de Duillier (1664-1753), qui résidait habituellement depuis mai-juin 1687 à Londres, où il était membre de la Royal Society depuis le 2 mai 1688. Ses premières années avaient été marquées par ses travaux avec Cassini, avec Tchirnhaus, avec Huygens et surtout avec Newton, dont il devint l’ami intime et le premier disciple. Depuis 1685, il pouvait compter sur la protection de Gilbert Burnet : voir la minute de la lettre de Fatio au Dr Worth du 26 janvier 1732, éd. R. Iliffe et S. Mandelbrote (dir.), http://www.newtonproject.sussex.ac.uk. A une date incertaine, Fatio fut le « tutor » (précepteur ou compagnon érudit) de Charles Butler (1671-1758), earl d’Arran, petit-fils de James Butler, duc d’Ormonde, avant que son élève ne s’engageât dans l’armée ( Life guards) en 1689 : voir Narcissus Luttrell, A brief historical relation of State affairs from September 1678 to April 1714 (Oxford 1857), p.240, et C. Dalton, English Army Lists and commission registers, 1661-1714 (London 1904, 6 vol.), iii.19. Selon S. Mandelbrote, depuis l’été 1694, Fatio résidait à Woburn Abbey en tant que précepteur de Wriothesley Russell (1680-1711), connu sous le nom de marquis de Tavistock à partir de 1695, petit-fils du premier duc de Bedford (1616-1700). Le fils de celui-ci, William Russell, Lord Russell, avait été exécuté en 1683 lors du « complot de Rye House ». Fatio devait rester quelque temps au service de son élève : il l’aurait accompagné le 13 mai 1696 à Magdalen College, Oxford, pour ses études (la date est précisée par Forster, BHO, Alumni Oxonienses, s.v.) et, en 1697-1698, aux Pays-Bas (le passage du marquis de Tavistock est signalé le 26 octobre 1697 : BNA, CSP, Domestic Series, 1697, p.445). La correspondance de Turrettini, de Locke, de Huygens, de Leibniz et de Newton et la biographie de Lady Rachel Russell fournissent quelques points de repère. En janvier 1690, Jean-Philippe Du Noyer signale que Fatio vit « dans une grande retraite » : il aurait à sa disposition la belle bibliothèque d’« Embden » (John Hampden (1631-1695), à Hampden House), « un des hommes les plus savants du royaume » (Pitassi, Inventaire, n° 147 ; voir aussi R. Iliffe, loc. cit., p.71-72, 74 ; Newton, Correspondence, n° 351, 463) ; le 22 mai 1690, un passeport est accordé à Fatio pour accompagner le neveu de Hampden, William Ellis, et William Thornton aux Provinces-Unies ( CSP, Domestic Series, mai 1690-octobre 1691, éd. W.J. Hardy (London 1898), p.16) ; à partir du mois de juillet 1690, Fatio réside quelques mois à Utrecht et ensuite à La Haye, rendant parfois visite à Huygens à l’« hermitage » de Hofwijk à partir de février 1691 (R. Iliffe, loc. cit., p.75-76) ; en mars 1691, Jean-Alphonse Turrettini signale qu’il a rencontré Fatio à La Haye et que celui-ci était « fort affligé par le fait que le mylord qu’il conduisait était mourant » (Pitassi, Inventaire, n° 205) ; il quitte La Haye pour retourner à Londres en septembre 1691, un de ses pupilles étant décédé (R. Iliffe, loc. cit., p.75-76 ; voir aussi Locke, éd. de Beer, n° 1435, où Locke semble confondre Fatio avec Cunningham). Le 25 février 1692, Shaftesbury signale à Locke que Fatio renonce, à la demande de Richard Hill, à devenir le gouverneur du frère, Charles (vers 1671-vers 1715), de Sir John Barrington (1670-1691), 4 e baronet (Locke, éd. de Beer, n° 1470 ; Shaftesbury, n° 29) ; le 4 mars 1692, Fatio informe Locke qu’il renonce au poste de précepteur chez David Thomas, l’ami de Locke, puisqu’il habite Salisbury et Fatio ne souhaite pas quitter Londres (éd. de Beer, n° 1468) ; en effet, il y est engagé dans la préparation d’une nouvelle édition des Principia de Newton (qui ne se réalisera pas) (R. Iliffe, loc. cit., p.80-81). Il vit pauvrement ( ibid., p.79). Il passe l’année 1692 à Londres rendant parfois visite à Newton à Cambridge ; il est sérieusement malade et sa santé ne s’améliore guère au cours de l’année suivante, marquée par une rupture dans ses relations avec Newton (R. Iliffe, loc.cit., p.82-84). La mère de Fatio, Catherine (née Barbaud), meurt début janvier 1693 (Pitassi, Inventaire, n° 564) ; le 16 janvier, Turrettini – qui sert d’intermédiaire dans la correspondance entre Newton et Fatio (éd. H.W. Turnbull, n° 400, 402) – témoigne que Fatio ne se sent pas très bien et envisage de rentrer quelque temps à Genève au mois de mars ; il peut espérer obtenir une chaire de philosophie à Genève (Pitassi, Inventaire, n° 569, 585, 588, 597, 622), mais, contre toute attente, Fatio n’accompagne pas Turrettini lors de son départ pour Genève ( ibid., n° 632). Au mois de mai, Turrettini explique que Fatio est toujours en Angleterre à cause de sa santé défaillante et annonce qu’il a été appelé à Amsterdam comme professeur : il s’y rendra si les conditions le lui permettent (Pitassi, Inventaire, n° 636) ; il s’agit d’un poste à l’Ecole Illustre d’Amsterdam, que Salomon Dierquens, représentant de la cour de Brabant à La Haye, essaie de faire créer ; cette tentative n’aboutit pas (R. Iliffe, loc. cit., p.82-84) ; Fatio renonce à concourir pour le poste de professeur de philosophie à Genève (Pitassi, Inventaire, n° 641). Le 4 février 1694, Fatio demande à Locke de le recommander – comme l’a déjà fait Alexandre Cunningham – auprès de Lady Rachel Russell (née Wriothesley), la mère de Wriothesley Russell (éd. de Beer, n° 1697). Le 6 juillet 1694, Nicaise signale à Turrettini qu’on dit que Fatio est à Paris ( ibid., n° 847) ; le 20 du même mois, par l’intermédiaire de Turrettini, il salue Fatio, qui est de retour à Genève ( ibid., n° 849) ; en septembre 1694, Fatio explique à Huygens qu’il est devenu précepteur, ce qui signifie qu’il met fin à ses ambitions dans le monde des mathématiques (R. Iliffe, loc. cit., p.85-86), ce qui est confirmé, le 29 juin 1695, par Turrettini, qui rapporte à Nicaise qu’il a appris il y a quelque temps que Fatio est précepteur de Wriothesley Russell : « On a même dit qu’il voyageait avec lui » ( ibid., n° 917). Cette dernière information semble être contredite par le fait que, le 7 mai 1695, c’est Fatio – engagé apparemment auprès de Lady Russell – qui répond à Locke que Wriothesley n’a pas l’intention de voyager et que Lady Russell n’engagera donc pas, comme Locke le lui recommande, William Grigg pour l’accompagner sur le continent (éd. de Beer, n° 1888). Déjà, le 30 avril 1695, ce dernier s’adressait à Locke pour faire état de la décision de Lady Russell de ne pas faire voyager son fils Wriothesley mais de le marier ; et en effet, Wriothesley épouse Elizabeth Howland (1682-1724) le 23 mai 1695 : sa femme a treize ans. Nous avons vu qu’il s’enregistre à Oxford en mai 1696 : selon L.G. Schwoerer, biographe de Lady Rachel Russell, c’est son tuteur John Hicks qui l’accompagne à cette occasion. Wriothesley n’a pas d’inclination pour les études et se fait une réputation de « gambler » (joueur). Ce n’est que lorsqu’il part pour les Provinces-Unies en octobre 1697 avec Hicks que Lady Russell engage Fatio pour les accompagner. Le groupe arrive à La Haye, où Lord Tavistock est présenté à Guillaume III peu après la signature du traité de Ryswick. Partant de La Haye, Fatio accompagne son élève et John Hicks jusqu’à Hambourg, d’où Lady Russell le rappelle, sans que la raison soit précisée : Lord Tavistock et Hicks sont rejoints par William Sherard, ancien précepteur de Lord Townshend, et poursuivent leur voyage sans Fatio. Le 28 juin 1699, John Thornton écrit à Catherine Russell, Lady Roos (épouse de John Manners, futur 2 e duc de Rutland) et rapporte le récit de son frère Wriothesley dans sa lettre écrite à Milan le 10 juin : celui-ci a été somptueusement accueilli à Florence par Cosme III de Médicis, le grand duc de Toscane : il est donc certain qu’à cette date, Fatio n’est plus au service de Wriothesley Russell, qui poursuit son « Grand Tour » de l’Europe en compagnie de Hicks et de Sherard (L.G. Schwoerer, p.133, 208-209). Ainsi, si l’on tient compte des obligations des uns et des autres (en l’occurrence de Fatio à l’égard de Turrettini et de Lady Rachel Russel à l’égard de Locke et de William Grigg) de masquer par politesse les raisons de leur refus, la chronologie proposée par S. Mandelbrote est dans l’ensemble compatible avec les informations qui peuvent être glanées dans la correspondance de Turrettini, de Locke, de Huygens, de Leibniz et de Newton et dans les archives concernant Lady Russell et son fils Wriothesley. Le témoignage de la présente lettre semble solide : on peut penser que Fatio – ayant quitté le préceptorat auprès de Wriothesley Russell – avait rendu visite à sa famille à Genève et qu’il retournait à Londres en passant par Rotterdam : David Constant profitait de son voyage pour faire porter sa lettre à Bayle, qui connaissait Fatio depuis longtemps, car celui-ci avait collaboré avec Jean-Robert Chouet à Genève (voir NRL, mars 1685, art. V), avait rencontré Daniel de Larroque à Oxford (voir Lettres 384, n.10) et avait accompagné Gilbert Burnet à Rotterdam en avril 1686 (voir Lettre 587, n.1). Par la suite, Fatio devait se montrer un partisan enthousiaste des camisards des Cévennes réfugiés à Londres : on trouve l’annonce de cet engagement dès 1693 dans la correspondance de Fatio avec Newton (éd. W.H. Turnbull et al., n° 401, 404). Seul obstacle à la certitude sur cette chronologie générale : Nicolas Fatio de Duillier avait un frère aîné, Jean-Christophe Fatio (1656-1720), qui fut élu à la Royal Society – sans doute grâce à l’influence de Newton – en 1706 ; il est parfois difficile d’affirmer que tel témoignage sur Nicolas ne repose pas en fait sur une confusion avec son frère : voir Der Briefwechsel von Johann I. Bernoulli (Basel 1955), i.104, lettre 2 (du 1 er juin 1691), n.1. Sur Nicolas Fatio de Duillier, voir ODNB, s.v. (art. de S. Mandelbrote) ; C.A. Domson, Nicolas Fatio de Duillier and the prophets of London. An essay in the historical interaction of natural philosophy and millennial belief in the age of Newton (thèse Ph.D., Yale University, 1972 ; New York 1981) ; H. Schwartz, The French prophets (Berkeley, London 1980) ; R. Iliffe, « Servant of two masters. Fatio de Duillier between Christiaan Huygens and Isaac Newton », in E. Jorink et A. Maas (dir.), Newton and the Netherlands. How Isaac Newton was fashioned in the Dutch Republic (Leiden 2012), p.67-91 ; M. Heyd, « Be sober and reasonable ». The critique of enthusiasm in the seventeenth and early eighteenth centuries (Leiden, New York, Köln 1995). Chaufepié, art. « Russel », et L.G. Schwoerer, Lady Rachel Russell : « One of the best of women » (Baltimore, Londres 1988) ; Y. Krumenacker, « Les French prophets, français ou anglais ? », in A. Dunan-Page et M.-C. Munoz-Teulié (dir.), Les Huguenots dans les îles britanniques de la Renaissance aux Lumières. Ecrits religieux et représentations (Paris 2008), p.227-243 ; L. Laborie, Enlightening Enthusiasm : prophecy and religious experience in early eighteenth-century England (Manchester 2015). Nous remercions C. Jackson-Holzberg de son aide dans la récolte de ces informations.

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