Lettre 1311 : Jean-Antoine de Charnes à Pierre Bayle

• A Villencour [1] les Avignon ce 4 oct[o]bre 1697

Je ne scai, Monsieur, si cette reponse à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’ecrire le 6 e du mois passé [2], sera aussi heureuse que mon memoire [3]. Je l’adresse à un ami à Paris, et j’espere qu’il pourra vous la faire tenir seurement par le moïen de Mr Thierry libraire avec qui je scûs, lorsque j’etois en ce païs là, que vous etiez en commerce* [4]. Vous etes bien bon de vous allés souvenir du present de la Vie de Tasse [5], qui vous fut fait il y a sept ou huit ans : ce n’est pas moi qui pris la liberté de vous l’envoier. Je n’aurois pas hazardé de soumettre cet avorton à votre censure. Ce fut Mr l’abbé Nicaise qui fit la chose ; il me l’avoüa apres l’avoir fait, et l’amour propre m’empecha de l’en desavoüer.

Je n’ay veu votre ouvrage [6] qu’en passant chez le libraire. Il en avoit receu deux exemplaires : le premier lui fut d’abord enlevé par Mr Gualtieri vice-legat d’Avignon [7], et l’autre par un particulier de qui je pourray bien l’avoir en prest. Les livres qui nous viennent de vos quartiers*, sont d’un prix excessif : et le Diction[n]aire vaut ici vingt cinq ecus. Je le parcourus avec un grand plaisir ; mais je le verray à loisir, et si j’y trouve quelques faits de ma connoissance qui aïent echap[p]é à la votre je prendrai la liberté de vous les marquer, puisque vous le souhaittez. Si le pauvre Graverol [8] vivoit encore nous aurions fait ensemble de bons festins de tant de mots aussi bien ap[p]restés* que le sont ceux dont votre ouvrage est rempli : mais depuis sa mort, et la trans- / migration de nos amis protestan[t]s [9] : je n’ay plus dans ce canton avec qui parler de livres.

La paix dont on nous assure [10], ramenera peut etre les Muses, nous facilitera le commerce avec le païs où elles se sont retirées, et alors je pourray avoir plus d’occasion de vous asseurer qu’on ne peut pas etre avec une plus grande estime, et une plus forte passion que je le suis, Monsieur, votre tres humble etc.

Notes :

[1] Il s’agit d’un lapsus du copiste : Villencour est une abbaye cistercienne à Abbeville ; il s’agit certainement de Villeneuve-lès-Avignon, puisque l’ abbé de Charnes, ancien précepteur d’un des fils de Louvois, était doyen du chapitre de l’abbaye bénédictine de Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon. Sur l’abbé de Charnes, qui avait pris la défense du roman de M me de La Fayette, La Princesse de Clèves, et qui avait apporté à Bayle un témoignage exploité dans le DHC, art. « Beni, Paul », rem. A, voir aussi Lettres 162, n.9, 902, n.9, et 1298, n.2.

[2] Cette lettre de Bayle à l’ abbé Jean-Antoine de Charnes du 6 septembre 1697 – répondant sans doute à la lettre de Charnes de fin août (Lettre 1298) – ne nous est pas parvenue.

[3] Voir Lettre 1298, n.1 : Bayle exploite le mémoire de Charnes dans le DHC, art. « Beni, Paul », rem. A.

[4] Denis Thierry, l’imprimeur-libraire parisien de la rue Saint-Jacques avec qui Bayle avait projeté de publier un recueil des erreurs de Moréri : voir H.H.M. van Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s « Dictionnaire historique et critique » (Amsterdam, Utrecht 2001), p.1-4.

[5] Sur cet ouvrage de l’abbé de Charnes, voir Lettre 1298, n.1.

[6] Le DHC.

[7] Philippo Antonio Gualterio (1660-1728), vice-légat d’Avignon entre 1696 et 1700, nonce en France en 1700 et cardinal en 1706. A partir de 1691, le vice-légat continua à administrer les États du Saint-Siège, mais sous la direction d’une commission de cardinaux et de prélats siégeant à Rome et qu’on appelait la « congrégation d’Avignon ». Il garda également la délégation des pouvoirs spirituels dans les provinces ecclésiastiques de Vienne, d’Arles, d’Aix et d’Embrun. Voir J. Girard, Avignon. Histoire et monuments (Avignon 1924), p.36.

[8] François Graverol, l’avocat nîmois, éditeur des Sorberiana, mort en 1694 : voir Lettre 221, n.40.

[9] Terme diplomatique pour désigner l’expulsion des pasteurs et l’exil des huguenots laïques depuis la Révocation.

[10] La paix de Ryswick, dont les négociations venaient de se terminer : voir Lettre 1315, n.15 ; le traité de paix entre la France et les Provinces-Unies fut signé le 20 septembre 1697 : voir le texte du traité en Annexe III de ce tome.

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