Lettre 1335 : à

[Londres, le 12 décembre 1697 [1]]

Monsieur,

Un ami [2] me demande de trouver un intermédiaire à Rotterdam afin de prendre contact avec M. Bayle, un Français célèbre (auteur du Dictionnaire français) qui réside à Rotterdam, pour savoir s’il serait disposé à venir en Angleterre pour vivre chez une famille noble en tant que précepteur du fils. On aura tous les égards possibles pour lui, il jouïrait d’une grande liberté pour poursuivre ses travaux, et il recevrait une pension de cent livres par an pour le reste de sa vie. Je vous serais très reconnaissant de lui faire cette proposition vous-même ou par l’intermédiaire d’un ami. S’il trouve la proposition raisonnable, je lui dirai le nom du gentilhomme qui m’a demandé d’écrire à ce sujet. Je vous prie de me donner sa réponse aussi rapidement que possible et pardonnez-moi de vous déranger de cette manière. Si je peux vous être utile, n’hésitez pas à me dire ce que vous souhaitez de la part de votre humble serviteur Meredyth Londres, le 12 décembre.

 

A Mr Albert De Hall [3] à / l’enseigne du Lièvre / sur le quai d’Espagne à / Rotterdam

Notes :

[1] L’auteur de cette lettre, qui cherche à atteindre Bayle par un intermédiaire pour lui offrir un préceptorat en Angleterre, le désigne comme l’auteur du DHC : la lettre date donc de 1697 au plus tôt. E. Labrousse estime assez vraisemblable qu’elle ne soit pas postérieure à 1700, puisque, après cette date, la liaison de Bayle avec Shaftesbury aurait incité un aristocrate à emprunter plutôt cette voie pour entrer en contact avec le philosophe de Rotterdam : Inventaire, p.270. Voir aussi la note suivante pour une hypothèse plus précise concernant la date et l’auteur de la lettre.

[2] Meredyth ne donne pas le nom du nobleman qui souhaitait que Bayle vînt en Angleterre comme précepteur de son fils et qui lui offrait une pension de cent livres par an, à vie, pour l’y décider. Cette proposition témoigne de la notoriété de Bayle et de la diffusion du DHC. Si on tient compte des mesures envisagées par Bayle pour s’assurer des appuis en Angleterre au cas où la persécution de Jurieu triompherait à Rotterdam, il se peut qu’il s’agisse d’un membre du cercle de Sir William Trumbull et de Lord Sunderland. Or, au mois de mai 1697, Richard Coote, premier earl de Bellomont (et beau-frère de Robert Molesworth, le « patron » de Jean de Bayze : voir Lettre 1322, n.3), s’adresse à Locke : « I beg the favour of you to recommend me a good sort of French man to be governour to my sons, I would have him civill good humoured and learned both in Latin and Greek, in both which my eldest is a pretty good proficient, as his master Monsieur [Jacques-Louis] Cappel assures me. Another qualification I covet in a governour is the speaking of a pure French. I intend God willing to send my eldest son the latter end of summer to Utrecht, where I will have him to read the Greek and Latin authors critically with Monsieur Grevius, and then a course of philosophy there, or with Monsieur Le Clerc at Amsterdam. » (éd. E.S. de Beer, n° 2268, vi.131 ; voir aussi n° 2270, vi.135, et 2280, vi.147-148). Au mois de juillet 1697, René de La Treille, bien connu de William Popple et de John Freke, chaudement recommandé à Locke par Shaftesbury (éd. de Beer, n° 1512 ; Shaftesbury, Correspondence, n° 33), se libéra de son engagement auprès de Locke et de Lady Masham et obtint le 27 août un passeport pour accompagner les deux fils de Lord Bellomont – Nanfan (vers 1681-1708) et Richard (vers 1683-1766) – aux Provinces-Unies (éd. de Beer, n° 2282, 2284, 2286, vi.150-151, 152-154, 157-158 ; CPS, Domestic Series, p.334). Une foule d’aristocrates anglais faisaient sans doute des demandes semblables, mais on voit que Bellomont visait le milieu de Grævius et de Le Clerc ; de plus, Jean de Bayze a pu recommander Bayle auprès de Robert Molesworth, qui connaissait Locke et Molyneux (éd. de Beer, n° 2311, vi.192-193) : il est possible que Bellomont ait tenté de prendre contact avec Bayle, sans se compromettre, par l’intermédiaire de Meredyth. Nous ne saurions identifier celui-ci avec certitude : E. Labrousse, Inventaire, p.381, suggère le nom de Roger Meredyth, qui devint fellow de la Royal Society le 6 avril 1681 ; C. Berkvens-Stevelinck, Catalogue des manuscrits de la collection Prosper Marchand (Leyde 1988), p.26, propose J. Meredyth, d’après sa lecture de la signature. Thomas Meredyth (après 1661-1719), futur membre du Parlement pour la circonscription de Midhurst, est aussi un candidat possible : voir The History of Parliament : the House of Commons 1690-1715, éd. D.W. Hayton, E. Cruickshanks, S. Handley (London 2002), s.v. En effet, son père devint en 1682 l’agent d’ Alice Spencer, comtesse douairière de Drogheda (veuve de Henry Moore, 1 er earl de Drogheda), qui était la tante de Robert Spencer, 2 e earl of Sunderland : il s’agit bien du cercle des hommes du pouvoir connus de Bayle. De plus, il est certain que Richard Coote, nommé 1 er earl de Bellemont par Guillaume d’Orange dès le 2 novembre 1689, connaissait Thomas Meredyth car ils avaient tous deux fait partie de l’armée de Guillaume d’Orange lors de la « Glorieuse Révolution » : voir The History of Parliament, s.v. La carrière politique de Richard Coote fut soutenue par Charles Talbot, duc de Shrewsbury, bien connu de Sunderland (voir Lettre 1177, n.1), avant de l’être par John Churchill (1650-1722), 1 er duc de Marlborough, autre vétéran orangiste de la « Glorieuse Révolution ». M. Glozier, The Huguenot Soldiers of William of Orange and the Glorious Revolution of 1688. The Lions of Judah (Portland, Oregon 2002), p.99, 111-113. C’est ce faisceau d’indices convergents qui nous incite à proposer le nom de Thomas Meredyth comme auteur de la présente lettre et à identifier le nobleman comme Richard Coote, 1 er earl de Bellomont. On pourrait se demander pourquoi Bellomont cherchait encore un précepteur en décembre 1697 après avoir obtenu les services de René de La Treille. Or, celui-ci ne resta pas chez les Bellomont : il devint par la suite précepteur de William Strickland (vers 1686-1735), avec qui il reçut un passeport le 7 avril 1703 ( CSP, Domestic Series, p.302) ; il obtint sa naturalisation le 8 avril 1707 et un poste au « Transfer Office » sous la protection de Thomas Strickland ; il rédigea son testament le 25 août 1731. Voir aussi A. Brundin et D. Roberts, « Book-Buying and the Grand Tour : the Italian Books at Belton House in Lincolnshire », The Library, 16 (2015), p.51-79, sur le rôle de La Treille comme « bear leader » auprès de John Brownlow (1690–1754), futur vicomte Tyrconnel, en 1710-1711. Nous devons ces dernières informations sur La Treille à Christine Jackson-Holzberg : voir Shaftesbury, Correspondence, lettre 33, n.2 et 3. Rappelons également l’incertitude du millésime de la présente lettre.

[3] Albert de Hall était probablement lié au commerce entre les Provinces Unies et l’Angleterre, puisque Meredyth choisit de lui adresser sa demande, pensant qu’il connaît le milieu des réfugiés huguenots à Rotterdam. Il s’agit en fait d’ Albert de Haes, marchand, oncle du poète et marchand Joan de Haes : l’entreprise familiale était sans doute connue par « l’enseigne du Lièvre » ( haas en néerlandais) : l’adresse de la lettre du marquis de Venours du 4 mai 1684 (Lettre 268) permet de confirmer cette identification. Or, Joan de Haes était le fils de l’épouse de Reinier Leers, Cornelia Brandt, par un premier mariage. En effet, Cornelia Brandt (1663-1738) avait épousé en premières noces le 6 octobre 1683 Frans de Haes (1658-1690) et ils avaient eu cinq enfants, dont seuls deux survécurent : Joan de Haes (1685-1722), marchand et poète, et Gerard de Haes (1687- ?), avocat à La Haye. Après la mort de son premier mari, Cornelia Brandt épousa Reinier Leers le 20 février 1696 (voir Lettres 1088, n.1, et 1120, n.1) : ils eurent trois enfants dont deux survécurent : Johanna Leers (1697-1765), qui épousa en 1723 François van der Hoeven, et Arnout Leers (1698-1766), marchand, qui épousa en 1724 à Amsterdam Christina Uylenbergh (1708-1780). Joan de Haes épousa en 1706 sa cousine germaine Cornelia de Haes (1682-1708), dont il eut un fils, Frans de Haes (1708-1761), marchand et poète comme son père. Meredyth et le nobleman qu’il représente étaient donc bien renseignés : Albert de Haes – dont il estropie cependant le nom – beau-frère de l’épouse de Reinier Leers, était bien placé pour prendre contact avec Bayle. Lankhorst, Reinier Leers, p.264-265, et Alle de gedichten van Joan de Haes. Hier by komt F. Sidneis Verdediging der poëzy uit het Engelsch vertaelt. In twee deelen (Rotterdam, Maarten van Loon, 1720), p.107-109, 113-116. Nous remercions Christine Jackson-Holzberg de cette suggestion.

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