Lettre 137 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

[Sedan,] le 5 may 1677

Au p[remi]er jour, mon tres-cher Monsieur, je me donnerai l’honneur de vous ecrire plus amplement et de repondre à la belle lettre que j’ay receüe de vous [1]. J’ay senti un si grand plaisir en recevant de vos nouvelles, que je ne puis m’empecher de me plaindre de votre œconomie pour moi. Parcentes ego dexteras odi [2]. Je vous reponds que quand bien* les taxes sur les lettres des pays etrangers, seroient plus considerables qu’elles ne sont effectivement, je ne vous demanderois aucun quartier*, et que je ferois des vœux pour vous obtenir souvent quelques heures de bon loisir à employer pour celui de tous vos amis qui se sent le plus honnoré de votre commerce et qui en souhaitte le plus ardamment la continuation. Dans 4 ou 5 mois je me verrai par la grace de Dieu, au dessus de ma plus grande affaire, qui etoit la composition d’un cours [3], et par consequent je ne manquerai pas de loisir pour vous accabler de lettres et de paquets, et prenez garde que je ne vous fasse repentir d’avoir si hautement declaré que vous ne regretteriez pas l’argent qu’il faudra donner à la poste [4].

Nous sommes à la veille d’avoir la guerre dans notre voisinage, car les ennemis paroissent avoir une extreme envie de s’asseurer de quelque poste sur la Meuse pour faire des courses* en Champagne et nous rendre avec usure les desordres et les saccagem[ent]s qu’ils se plaignent que nous avons fait en dernier lieu entre le Rhin et la Sarre [5]. Ils etudient des leçons de cruauté inconnues jusqu’icy, ne voulant pas qu’une nation qui se pique d’honneteté et d’humanité autant q[ue] la notre l’emporte [en] barbarie sur la leur. Nous esperons que l’armée fran[coise ser]a assez nombreuse de ce coté-icy pour / les empecher d’assouvir leur fureur, car pour peu que l’on laisse des trouppes en campagne dans la Flandre, on y pourra conserver les conquetes de S[a] M[ajesté] une armée batue comme a eté celle de Mr le p[rin]ce d’Orange aupres du Mont-Cassel n’etant guere en etat de rien entreprendre de hardi [6]. Que vous semble Mr de ce commencem[en]t de campagne ? Ne trouvez vous pas que la prise de 3 places les plus considerables du Pays Bas, et le gain d’une bataille rangée, avant la fin d’avril sont de fort bons commencemens [7][?] Je prie Mr Perou d’achetter pour moi 2 ou 3 petits livres que je lui marque [8], et je vous prie Mr d’y joindre un catalogue des livres qui se vendent ches Mrs de Tournes [9] que vous pourrez avoir facilem[en]t, et celui de la derniere foire de Francfort. S’il y avoit quelque petite piece curieuse sur les affaires generales qui ne se trouve pas en Fra[n]ce je vous supplie de la lui indiquer afin qu’il me l’achette. J’attens que vous y joigniez les theses de Mr Bandol [10], et vous obligerez infiniment celui qui est tout à vous.

Pour/ Monsieur Minutoly

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[2] Voir Horace, Odes, III.xix.21 : « Je hais, moi, des mains avares ».

[3] Voir Lettre 114, p.294.

[4] La taxe sur une lettre venant de l’étranger était payée par le destinataire ; le bénéfice profitait à Louvois, ministre responsable des postes : voir Lettre 118, n.2.

[5] Le Palatinat avait déjà été ravagé en 1674 et, autour des villes qu’on assiégeait, on dévastait systématiquement les campagnes. Cette politique de la terre brûlée, nouveauté entre chrétiens, valait à la France, qui l’avait inaugurée, une exécration, en pays germaniques en particulier, qui allait nuire durablement à sa politique étrangère, si peu que comptât alors l’opinion publique. Sur les mouvements dont Bayle se fait l’écho, voir la Gazette, n° 36, nouvelle de Bruxelles du 11 avril 1677.

[6] Monsieur, duc d’Orléans, remporta, le 11 avril 1677, sur Guillaume d’Orange, une éclatante victoire à Cassel, non loin de Saint-Omer. Offusqué par la gloire acquise par son frère, Louis XIV n’allait plus jamais lui confier de commandement. Luxembourg et d’ Humières avaient servi sous Monsieur. Une place considérable est accordée dans la Gazette à la victoire du Mont-Cassel : n° 36, nouvelle de Paris du 17 avril 1677, et extraordinaire n° 37 du 23 avril : « Relation de la bataille de Cassel et de la victoire remportée le dimanche de Rameaux, onziéme avril, par l’armée du Roy, commandée par Monsieur, frère unique de Sa Majesté, sur les troupes espagnoles et hollandaises, commandées par le prince d’Orange  » ; ces rapports sont suivis par le n° 39, nouvelle de La Haye du 17 avril, et par l’extraordinaire n° 40 du 27 avril 1677 : « Liste des officiers de gendarmerie, de cavalerie légère, de dragons d’infanterie, qui ont esté tuez ou blessez à la bataille du Mont-Cassel, le 11 e avril 1677 ».

[7] A la suite de la victoire française de Cassel, Saint-Omer (le 22 avril 1677), puis Cambrai (la ville le 17 mai, la citadelle le 20 mai 1677) tombèrent aux mains des Français. Quant à Valenciennes, investie dès le 28 février, elle était tombée le 17 mars 1677. Rappelons que depuis juin 1676, les plénipotentiaires réunis à Nimègue s’enlisaient dans des questions de cérémonial ; ce ne fut qu’en mai 1677 que débutèrent de véritables pourparlers. Voir la Gazette, extraordinaire n° 27 du 24 mars 1677 sur la prise de Valenciennes ; un numéro spécial, hors série, est consacré à la prise de Cambrai : Le Journal de ce qui s’est passé au siège et à la prise de la ville et de la citadelle de Cambray par le Roy qui commandait en personne (Paris 1677, 12°), inséré entre les n° 40 et 41 de la Gazette, avec le Traité signé à Cambrai le 5 avril 1677 ; enfin, sur le siège de Saint-Omer, voir le 32, nouvelle du camp de Blandéc du 28 mars 1677, le n° 34, nouvelle du camp devant Saint-Omer du 6 avril 1677, le n° 36, nouvelle de Paris du 17 avril 1677, et l’extraordinaire n° 37 (p.314)

[8] Ce billet pour M. Pérou ne nous est pas parvenu.

[9] Les De Tournes étaient d’importants libraires et éditeurs genevois : à cette date, c’est Gabriel De Tournes (1656-1727), fils de Samuel I (1628-1695), qui avait la charge de l’imprimerie.

[10] Jacques Bandol, pasteur à Die, enseignait la philosophie dans l’académie réformée de cette ville du Dauphiné depuis septembre 1674 : voir E. Arnaud, Histoire de l’Académie protestante de Die. Après la Révocation, on retrouve Bandol à Genève ; un galérien pour la foi lui adresse une lettre dans cette ville en 1694 : voir A.J. Enschedé, « Requête d’un forçat du Dauphiné, Daniel Javel », BSHPF, 32 (1883), p.359, et du même auteur, « Lettre et requête de Daniel Javel », BSHPF, 36 (1887), p.25. Par ailleurs, la signature de Bandol apparaît sur un diplôme de bachelier-ès-Arts de l’Académie de Die en 1682 (l’Académie fut supprimée un peu plus tard, le 11 septembre 1684) : voir « Deux diplômes de l’Académie protestante de Die », BSHPF, 7 (1858), p.416. Les étudiants genevois fréquentaient volontiers quelque temps l’Académie de Die, sur laquelle, de ce fait, Minutoli était assez bien renseigné : voir Lettres 119, n.6, et 132, n.5.

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