Lettre 1370 : Pierre Buissière à Pierre Bayle

A Paris, ce 25 e juillet 1698

Monsieur

Rien ne me pouvoit est[re] plus agreable que la lettre obligeante que vous m’avez fait l’honneur de m’escrire [1] au sujet de celle que Mons r Ogier [2] vous presente de ma part touchant la relation de la baguette de Jacques Aymar, je n’aurois jamais pris la liberté de vous faire un si [ sic] present si je n’avois lu dans votre Dictionnaire h[istorique] et crit[ique] qu’en parlant de la baguette d’Abaris vous parlez de la destinée de celle de Jaqu[es] Aymar [3] que vous n’estiez pas tout à fait bien informé de ce fait là qui a tant fait du bruit dans le monde [4] [ ;] il n’y eust jamais d’imposture plus ac[c]reditée partant de gens distingués, ou par leur rang ou par leur credit que le fut celle là. On estoit si prevenu en faveur de ce personnage qu’on lui faisoit faire des choses à quoy il n’avoit jamais pensé[,] jusques à luy chercher des raisons pour l’excuser quand il ne reüssissoit pas, dans cette chaleur il n’estoit pas permis à un homme raison[n]able de s’op[p]oser à ce tor[r]ent, • sans se faire tourner en ridicule, mes amis les plus intimes me traitoi[en]t d’opignastre, d’huguenot entesté quand j’ouvrois la bouche pour leur faire voir l’absurdité qu’il y avoit, d’ajouster foy à tout ce qu’on débitoit de ce païsan, il est [vrai] qu’il leur imposoit par un air simple et grossier en ap[p]arence en ne parlant jamais que langage ou patois de son païs, mais qui dans le fonds n’estoit rien moins que ce qu’il paroissoit, le mouvement de sa baguette leur faisoit illusion[,] • on voyoit tourner entre ses mains un morceau de bois fourché si adroitement qu’on ne s’apercevoit point du maniement insensible de son poignet qui le déterminoit à tourner avec vitesse et avec force par le res[s]ort qu’il faisoit faire à sa baguette. Outre sa naïfveté ap[p]arente – il af[f]ectoit fort d’estre dévot, d’al[l]er souvent à confesse, – tous les jours à la messe et autres marques exterieures d’une grande catholicité, d’avoir soigneusement gardé son pucelage sans lequel disoit-il [il] ne pouvoit reussir avec sa baguette[.] Il ne vouloit point al[l]er pandant le jour dans les rues crainte disoit-il d’estre assommé par les voleurs et les filoux. Mais tout cela n’estoit qu’afin que la nuit luy servit de voile pour mieux cacher toutes ses ruses. Quelques ridicules que fussent toutes ses manieres elles ne laissoi[en]t pas que de trouver des ap[p]robateurs et par conseq[u]ant des prosneurs, qui si on n’avoit pas eu le soing de l’empecher de sortir de l’hostel de Condé [5] parce que M gr le prince qui l’avoit fait venir à Paris pour satisfaire sa curiosité vouloit luy faire faire les espreuves qu’il avoit medité[es] avan[t] que le publiq l’eust mis en pratique[,] il auroit esté accablé par • la multitude qui courroit en foule pour l’aller consulter. L’un luy demandoit si on ne pourroit pas découvrir les voleurs qui avoient fait un tel vol en un tel tems en un tel lieu etc. Un autre luy venoit demander si un tel s[aint] n’estoit pas le veritable plustot que celuy de cette paroisse qui se vantoit de le posséder aussi. D’autres luy ap[p]ortoi[en]t des reliques pour savoir si elles estoient les vrayes d’un tel s[aint], j’ay veu un jeune ac[c]ordé ouvrier en soie assez idiot luy donner deux escus pour savoir si son accordée avoit son pucelage. Ceux qui avoi[en]t part au gasteau avoient soing de faire venir l’eau au moulin et de faire payer la consult[atio]n par avance, si on en vouloit avoir une bonne issuë. Je ne finirois jamais si je vous voulois raconter toutes les pauvretez d’un peuple entesté[.] Je m’asseure que si vous en eussiez esté bien informé pour lors vous en auriez fait un article aussi divertissant que celuy de l’histoire du bienheureux Jean d’Arbrixelle dans la Rep[ublique] des Lettres [6][ ;] mais mon dessain n’estoit • seulement que de desabuser ceux qui avoient trop legerem[en]t cru sur des simples ouys dire[.] Et pour faire voir aussi qui nous n’avions pas estez • / ses duppes à l’hostel de Condé et particulierem[en]t moy à qui Mons gr le prince avoit donné ordre • d’observer ce personnage et de luy en rendre conte, en peu de tems le petit escrit que je vous ai envoyé [7] produisit tout l’effait que je m’estois proposé au grand chagrin des partisans de la baguette et particulierem[en]t l’abbé de Vallemont et son libraire [8], sans me servir d’autre moyen que d’alleguer des faits autantiques, sans aucun raisonnement. Mess rs Dodard [9] et Sauveur [10] membres de l’Academie des sciences m’ont sol[l]icité à le faire réimprimer et d’y mettre mon nom parce disent ils que dans quelques tems d’ici les partisans de Jaques Aymar ou d’autres nouveaux imposteurs diront que s’estoient de ses ennemis • sans noms et sans autorité qui avoient escrit contre luy ; ce qui est deja arrivé d’un petit garçon de 14 ans qu’on avoit instruit et que bien de gens avoi[en]t deja donné de dans et particulierem[en]t le Père de La Chaise [11] mais comme cela estoit trop pres des faits de Jacques Aymar on a trouvé les esprits en garde, le petit garçon a eschoué à la confusion du gentilhomme qui l’avoit produit, à qui je fis voir le ridicule qu’il se donnoit parce qu’on m’avoit encore donné la com[m]ission de suivre le petit garçon qui quoy • qu’assez rusé pour son age ne l’estoit pas autant que Jaques Aymar, on le tint enfermé quelques jours n’ayant point de communication avec le gentilhom[m]e, un peu d’argent, un peu des promesses de l’establir avec quelques ménasse[s] firent qu’il advoûa tout[,] ce qui a mis son maistre en tres mauvais predicament d’honnethom[m]e. Si je vay dont réimprimer mon petit escrit j’y mettray mon nom puis que M g[r] le prince veut bien que je le fasse par son ordre pour desabuser les partisans de la baguette. Et j’y joindray sur la fin • la relation de la recherche que fit Jacques Aymar des meurtriers qui avoient assassiné un archer du guet dans la rue St de Denis [ sic] dont Mons r Robert • le procureur du Roy au Chatellet parle dans sa lettre [12] que j’ay mis[e] à la fin de la mienne où estoient present[s] M gr le prince, avec M g[r] le prince de Conti, M. le duc de Roquelaure, Mr le president de Mesme, et Mr Robert, afin de le rendre plus autantique et afin que les partisans de la baguette soient entierement desabuzez[ ;] j’y joindray encore la confession que Jacques Aymar fit à Monseig r le prince en luy advouant qu’il ne sçavoit rien de tout ce qu’on luy avoit at[t]ribué, que ce qu’il avoit [fait] jusques icy • n’avoit esté que pour gagner sa vie. Cet adveu cincère luy attira un present de • trente louis d’or que S[on] A[ltesse] S[érénissim]e luy fit present apres l’avoir dcouvri et defrayé afin de se retirer le plus promptem[en]t qu’il pourroit dans son vil[l]age afin que n’estant plus • sous sa protection les prisonniers qu’il avoit ac[c]usés à faux ne le fissent arrester[.] Mr Robert m’a dit que si on l’avoit mis entre ses mains pour en faire justice qu’il l’auroit condamné aux galères[,] la preuve auroit esté sans replique, il n’estoit pas plus esprit à trouver des sources d’eaux comme on le publioit qu’à descouvrir les voleurs. • Mais puis que je suis sur ce chapitre là permet[t]ez moi Mons r de vous mander* icy ce que j’ai remarqué de feu Mons r le jongleur qui s’estoit / aquis beaucoup de reputation sur ce fait là[,] vous en ferez tel usage que vous jugerez apropos, c’estoit un homme sage et d’un tres bon • sens qui par un long usage cognoissoit parfaitem[en]t bien le niveau ou la pante du terrain à quoy il s’attachoit principalem[en]t et à chercher de certaines plantes, ou des petites menues mousse[s] qui ne croissent presque jamais que dans des lieux où il y a de l’eau ou de la terre glaise, qui • luy sert de lit ou comme des tuyeaux pour recevoir les eaux qui • transudent au travers des terres plus hautes pour s’y ramasser et • former des petites sources[ ;] la couleur vive et fraiche des ces plantes luy servoit de • boussole plustot que par la vertu de sa baguette qui n’estoit point fou[r]chée ny de toute sorte de bois comme celle de Jaq[ues] Aymar puis qu’il nous disoit qu’il la falloit ceuillir [ sic] en certains tem[p]s et en certaines lunaisons mais je vous asseure que tous ces misteres n’estoi[en]t que pour mieux cacher son talent et son industrie[ ;] quant il voyoit que je m’attachois trop à l’observer il s’en servoit et point du tout quand je m’esloignois de luy et que faignois de le point voir et • d’estre distrait et regarder ailleurs puis qu’il se trompoit tres souvent dans son calcul nono[b]stant le mouvem[en]t ou l’indication que sa baguette luy donnoit d’elle mesme ou plustoit [ sic] qu’il • luy faisoit donner ; et pour n[ou]s faire voir qu’elle n’avoit point tourné à faux ou pour respondre à quelques objections que je luy • fis il fit creuser la terre d’environ sept pieds et il y trouva de l’eau[.] Cela ne me surprend pas luy dis-je puisque la surface de l’eau des pui[t]s qui sont dans les vil[l]ages et les méteries • des environs d’ici ne sont pas plus basses que celle du pui[t]s que vous • venez de faire creuser, et ainssi je ne suis pas • pour cela plus convaincu de la vertu de vostre baguette si vous ne me faites pas voir une demonstration plus reelle puisque je puis trouver des eaux dans ce lieu aussi facilem[en]t et aussi peu profonde sans le ministere de vostre baguette[.] Je ne m’obstinay point à le contredire sur • le peu de certitude qu’il y a à faire au secours de sa baguette puis que je sçavois certainem[en]t qu’il avoit reussi aillieurs. Mais je suis • pers[u]adé et vous aussi je m’asseure que c’estoit plustot par • routine et bon esprit ou pratique plustot que par aucune vertu qui y eut dans la baguette[.] J’ay cognu un autre homme qui se mesloit aussi de chercher des eaux sans baguette qui m’a advoué de bonne foy que les plantes et la terre glaise luy servoi[en]t entierem[en]t de boussole.

Je souhaiterois ardam[m]ent de trouver les oc[c]asions de vous donner des preuves de l’amitié que vous me demandez d’une manière si honneste* et si angageante[ ;] je n’oserois vous dire à quel poin[t] je vous honnore depuis long tem[p]s[ ;] tous vos ouvrages me charment[,] j’en fais les delices de mon loisir[,] les matieres de controverse que vous y traitez quelque fois par oc[c]asion me charment[,] elles ont fait plus d’impression sur l’esprit de vos lecteurs que des volumes entiers d’une theologie scholastique chargée de citations de l’Escriture ou des Peres, pardonnez moy s’il vous plaist cette petite digression aussi bien qu’une longue lettre qui ne devoit estre qu’un compliment pour respondre à celuy qui vous m’avez fait, honnorez moy s’il vous plait de vostre bienveillance et que je puisse à l’advenir avoir un peu de part dans vostre souvenir puis que je vœux estre toute ma vie avec toute la sinserité que vous pouvez desirer Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Buissiere Faites moy la grace de faire mon compliment à Monsieur Pielat [13] ministre que j’honnore • et que j’ayme beaucoup depuis nostre enfence[,] ma femme luy fait aussi ses civ[il]itez[.]

 

A Monsieur / Monsieur Bayle professeur / en phylosophie / à Rot[t]erdam

Notes :

[1] Cette lettre est perdue. Pierre Buissière (ou Bussière, ou La Bussière), originaire d’Orange, marié à Charenton en 1671, apothicaire du prince de Condé, était le frère de Paul Buissière, qui était établi à Londres et naturalisé anglais depuis 1688. Après la Révocation, à la suite d’un exil à Dun-le-Roi, Pierre se convertit sans sincérité : voir Haag, vii.442b note, et Douen, i.459, ii.66, n.1, ii.193, n.2, ii.615 (désigné sous le nom La Bussière).

[2] Nous ne connaissons pas cet intermédiaire entre Pierre Buissière et Bayle. Il existait bien à Lyon un graveur au burin du nom de Mathieu (ou Pierre-Mathieu) Ogier entre 1676 et 1702 – auteur du portrait de Jacob Spon : voir Lettre 517, n.25 – mais rien ne nous permet d’établir un lien avec M. Ogier mentionné ici.

[3] Voir le le DHC, art. « Abaris », rem. H et I.

[4] Dans la première édition du DHC, Bayle s’était fié au texte du Mercure historique et politique, mars 1693, p.316-317, qui donnait un récit très positif des expériences conduites chez le duc de Condé.

[5] Sur les expériences conduites à l’hôtel de Condé, voir le Mercure historique et politique, mai 1693, p.558-560 ; le Mercure galant, avril 1693, p.263-287 ; Pierre Buissière, Lettre à M. l’abbé D.L., sur les véritables effets de la baguette de Jacques Aymar (Paris 1694, 12°).

[6] Voir les NRL, avril 1686, art. II, sur les aventures du bienheureux Robert d’Arbrisselle d’après les lettres de Godefroy, abbé de Vendôme, publiées par le jésuite Antoine Sirmond en 1610.

[7] Pierre Buissière, Lettre à M. l’abbé D.L., sur les véritables effets de la baguette de Jacques Aymar (Paris 1694, 12°).

[8] Pierre Le Lorrain (1649-1721), dit l’abbé de Vallemont, curieux de toutes les sciences, numismate, cultivateur, obtint son doctorat de théologie à la Sorbonne et s’installa à Rouen, mais se brouilla de telle sorte avec ses confrères qu’il alla s’établir à Paris, où il fut le précepteur du fils de M. Pollart et ensuite de celui du marquis de Dangeau ; avec ce dernier, il s’installa à Versailles. Il s’engagea à deux reprises dans une dispute numismatique avec Charles-César Baudelot de Dairval et avec Antoine Galland. En quittant Versailles, son préceptorat achevé, il obtint un poste de professeur au collège du cardinal Lemoine, où son cabinet de curiosités attira les visites des curieux. A la fin de sa vie, il se retira à Pont-Audemer. Buissière vise ici l’ouvrage de Vallemont intitulé La Physique occulte, ou traité de la baguette divinatoire et de son utilité pour la découverte des sources d’eau, des minières, des trésors cachés, des voleurs et des meurtriers fugitifs, etc. (Paris 1693 ; Amsterdam 1696 ; 18°), publié chez Jean Anisson à Paris et chez Adrian Braakman à Amsterdam ; il parut par la suite de nouvelles éditions (Paris, Jean Boudot 1709, 12° ; La Haye, Adrian Moetjens 1722, 12°). Voir Lettres 895, n.28, 1107, n.29, et 1258, n.21, ainsi que R. Poma, Magie et guérison. La Rationalité de la médecine magique (XVI e-XVII e) (Paris 2009), p.316.

[9] Denis Dodart (1634-1707), médecin de la duchesse de Longueville, ainsi que du prince et de la princesse de Conti, membre de l’Académie des sciences depuis 1673 : voir Lettre 370, n.10, et le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de J. Lesaulnier).

[10] Joseph Sauveur (1653-1716), géomètre, élève de Rohault, protégé de M me de La Sablière, précepteur du prince Eugène, maître de mathématiques des pages de la Dauphine en 1680, professeur au Collège royal en 1686, commensal de la maison de Condé, fut élu membre de l’Académie des sciences en 1696.

[11] François d’Aix de La Chaize, S.J., confesseur du roi et numismate distingué : sur lui, voir Lettres 233, n.1 et 3, et 449, n.17. Il avait demandé au garçon de distinguer les vraies et les fausses médailles au moyen de sa baguette. Ce même garçon avait aussi de bons résultats chez l’oratorien Moret. En septembre 1695, Pierre Le Brun, Philippe de La Hire et d’autres membres de l’Académie des sciences avaient fait faire des expériences avec ce même garçon au château d’eau près de l’Observatoire et avaient dénoncé son imposture. Voir Pierre Le Brun, Histoire critique des pratiques superstitieuses qui ont séduit les peuples et embarrassé les sçavants (Rouen 1702, 12° ; éd. Paris 1750, 12°, p.341-343) : Le Brun ne nie pas la vertu de la baguette mais l’attribue au démon. Il était l’auteur également de Lettres qui découvrent l’illusion des philosophes sur la baguette et qui détruisent leurs mystères (Paris 1693, 12°) : voir Lettre 991, n.13.

[12] « Extrait d’une lettre écrite au P[ère] Chevigny , assistant du Pere General de l’Oratoire », JS du 27 avril 1693, p.189-190. Des extraits furent aussi publiés dans le Mercure historique et politique, mai 1693 p.560-561, et dans le Mercure galant, avril 1693, p.287-294. Voir aussi Lettre 1107, n.33.

[13] Sur Phineas Piélat, pasteur de l’Eglise wallonne de Rotterdam depuis 1673, voir Lettre 195, n.5. Comme Buissière, il était originaire d’Orange et devait faire un séjour en cette ville au cours de l’année 1698.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 193640

Institut Cl. Logeon