Lettre 1376 : Pierre Bayle à Bernard de La Monnoye

[Rotterdam, le 18 août 1698]

Pour Monsieur de La Monnoie [1]

Il n’y a nul lieu de douter Monsieur, que l’original de vos remarques ne soit demeuré en chemin. C’est un fait certain que je n’ai recu qu’une copie [2].

J’ai achevé ces jours passez la revision de la lettre A [3] et j’ai mis à sa place chacun des sup[p]lemen[t]s que vous avez eu la bonté de me fournir, corrigeant par tout ce que vous m’aviez marqué. J’ai con[n]u de plus en plus en travaillant à cela, combien vos lumieres sont grandes, justes, exactes et fines. Je voudrois bien avoir de pareilles choses sur tout mon ouvrage, mais ce seroit etre importun au dela de tout ce que l’on peut s’imaginer que de vous faire là dessus quelque priere.

Ce sera bien assez Monsieur, si pour les deux articles que vous m’avez promis dont l’un est celui de « Sixte IV » [4] et l’autre si je ne me trompe, celui de « Leon X » [5][,] vous avez la bonté en son tem[p]s de m’aider de vos curieuses recherches.

J’ai fait consulter Mr de S[ain]t Evremont touchant la comedie des Academistes [6] dont j’ai un / exemplaire depuis long tem[p]s. Il a repondu qu’il fit cette piece etant encore au college[,] ainsi Mr Chevreau se trompe [7].

J’avouë que Mr Baillet marque aussi clairem[en]t qu’il se puisse que l’edition d’ Anacreon par l’ abbé de La Trappe parut à Paris en 1639. Mais il distingue entre l’edition d’Anacreon avec des remarques, et la traduction francoise d’Anacreon. De celle ci il ne dit point • qu’elle ait eté imprimée [8]. Cela joint au silence de Mad le Le Fevre et de Mr de Longepierre me fit dire qu’ap[p]aremment elle n’a point paru. Je ne sai si le secretaire de l’Academie parle de l’edition d’Anacreon et aussi de la traduction francoise.

Je n’ai le traitté De Piscibus de Paul Jove que de l’edition de Bale chez Froben 1533. Je n’y ai rien vu au dernier chapitre touchant Jean Baptiste Sanga [9]. Il faut que vous aiez une edition augmentée.

Ce que vous dites que le mariage d’ Isabelle d’Aragon avec le duc de Milan fut consommé l’an 1489. et qu’alors fut fait l’epithalame d’ Altilius dont j’ai parlé [10], me fournit un doute. / Ughelli dit qu’Altilius mourut l’an 1484. S’il s’est trompé en cela comme il a fait en d’autres lieux, je n’ai rien à dire, mais s’il ne s’est pas trompé, il faut croire que l’epithalame d’Altilius fut composée au tem[p]s de l’accord, ou des fiancailles d’Isabelle faites comme vous me l’ap[p]renez l’an 1477. Dans la copie de vos remarques il y a 1427.

Le Journal des scavans a fait mention d’une traduction nouvelle non pas de L’Ane d’or, mais de l’episode de Psyché avec des remarques [11]. Nous n’avons point vu cela en ce païs non plus que la nouvelle version du Diogene Laerce [12].

Connoissez-vous un ouvrage qui n’est ni dans la bibliotheque de Mr de Rheims, ni dans celle d’Oxford, ni dans celle de Mr de Thou, c’est un livre d’astronomie imprimé pour la premiere fois à Macerata vers l’an 1630. et composé par Hilaire Altobellus Senior [13][?] Vossius n’a point con[n]u cet ecrivain.

18 e d’aout 1698

Notes :

[1] L’adresse n’est pas complète car cette lettre fut envoyée avec celle de même date adressée à Claude Nicaise à Dijon : Lettre 1377.

[2] Sur l’envoi des remarques de La Monnoye sur la première édition du DHC et sur le fait que Bayle n’en avait reçu qu’une copie, voir Lettre 1352.

[3] Il s’agit apparemment de la révision des épreuves, car Bayle avait déjà fait allusion à l’impression des lettres A et B, qui avait commencé le 26 mai : voir Lettres 1352, n.5, et 1356, n.3.

[4] La Monnoye n’a apparemment pas fourni l’intégralité de l’article « Sixte IV » du DHC, mais, à la remarque B de cet article, Bayle évoque les « mémoires qu’un homme d’esprit m’a fait la grace de m’envoyer » et désigne, en marge, un mémoire manuscrit qu’il doit à La Monnoye.

[5] Bayle n’évoque pas la contribution de La Monnoye à l’article « Léon X » du DHC.

[6] On constate que Bayle a de nombreux contacts indirects avec Saint-Evremond, qui, de son côté, avait rédigé une défense de Bayle contre le Jugement de Renaudot : voir l’Annexe II de ce tome. Nous avons appris par la lettre de Paul de La Roque-Boyer (Lettre 1375) que, sollicité par Bayle, il avait fait consulter Saint-Evremond sur la date de composition de la Comédie des académistes. Cependant, ce n’est pas de ce témoignage-là que Bayle fait état ici : il explique dans sa lettre du 16 décembre (Lettre 1399) qu’il a obtenu une réponse de Saint-Evremond sur ce point par l’intermédiaire de deux personnes : une réponse courte d’une personne qu’il ne nomme pas, et une réponse plus ample de la part de Paul de La Roque-Boyer dans sa lettre du mois d’août : voir Lettres 1375, n.4, et 1399, n.7.

[7] Dans le DHC, art. « Accius (Lucius) », rem. B, Bayle évoque la pensée « dont l’auteur d’une satire contre l’Académie françoise se servit » et désigne en marge Saint-Evremond et la Comédie des académistes ; il précise que, dans le Chevræana, p.307, on attribue cette pièce au comte d’Etlan. Il s’agit donc du premier volume des Chevræana (Paris 1697-1700, 12°, 2 vol.).

[8] C’est à l’article « Anacreon » du DHC, rem. L, que Bayle évoque la traduction d’ Anacreon « faite par un enfant, qui est devenu depuis extraordinairement célèbre sous le nom d’ abbé de La Trappe ; [...] je ne croi pas que cette version ait jamais été imprimée », et il cite Adrien Baillet, Des enfants devenus célèbres par leurs études ou par leurs écrits, traité historique (Paris 1688, 12°), p.359.

[9] Bayle évoque le traité De piscibus dans l’article qu’il consacre à Paul Jove, aux remarques G et M. Jean-Baptiste Sanga fut délégué par le pape Clément VII pour négocier un engagement plus ferme de François I er et d’ Henri VIII d’Angleterre dans la ligue de Cognac contre Soliman le Magnifique dans la septième guerre d’Italie.

[10] Voir le DHC, art. « Altilius (Gabriel) », rem. D : « Paul Jove n’a guère été plus heureux quant à la question de fait. Il prétend qu’ Altilius ne fit plus de vers, depuis son élévation à l’épiscopat, et que le plus beau de ses poëmes est l’épithalame d’ Isabelle d’Aragon. Je ne doute pas que cette Isabelle ne soit celle qui fut accordée le 1 er de novembre 1472 avec Jean Galeas Sforce, duc de Milan. Je ne saurois donc me persuader qu’Altilius soit coupable de la désertion qu’on lui impute. Il devint évêque [de Policastro] l’an 1471 : le plus beau de ses poëmes fut composé depuis ce tem[p]s-là : peut-on donc se plaindre que la mitre lui ait fait abandonner le Parnasse ? Notez qu’il fit cet épithalame, non pas au tem[p]s des fiançailles, mais au tem[p]s des noces d’Isabelle d’Aragon, c’est-à-dire l’an 1489. (M. de La Monnoie m’a communiqué cette remarque.) »

[11] Voir le JS du 9 janvier 1696 : compte rendu des Amours de Psyché et de Cupidon, traduits d’Apulée, avec des remarques (Paris 1695, 12°). Dans le JS du 15 septembre 1698, on trouve aussi le compte rendu d’un texte d’Apulée, De l’esprit familier de Socrate. Traduction nouvelle avec des remarques (Paris 1698, 12°).

[12] Diogenis Laertii de Vitis, dogmatibus, et apophtegmatibus clarorum philosophorum. Libri X, Græce et Latine. Cum subjunctis integris annotationibus Is. Casauboni Th. Aldobrandini et Mer. Casauboni ; Latinám ambrosii Versionem complevit et amendavit Marcus Meibomius (Amstelodami 1698, 4°).

[13] Hilaire Altobelli (fransciscain mort en 1637 et ami de Galilée), Tabulæ regiæ divisionum duodecim partium cœli, et syderum obviationum, ad mentem Ptolemæi ; ingenio, et labore p. fr. Hilarij Altobelli senioris de Montechio [...] ad usum facilem redactæ. Quas cum cæteris comparatas, solas iatromathematicis per necessarias evidenter ostenditur. Adiuncta sunt horaria tempora. Doctrina Ptolemæi de syderum occursu illustrata, restituta, adaucta, usuque ipsarum brevi, plano, ac novissimo (Maceratæ 1628, 4°).

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