Lettre 138 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

[Sedan,] le 6 may 1677

Je vous ay ecrit fort au long m[on] t[res] c[her] f[rere], sur la fin du mois de mars, pour repondre à vos 2 premieres lettres [1] : cependant vous n’en savie[z] rien le 16 avril, il faut s’en prendre à la situation des lieux que nous habitons, car si nous pouvions nous envoyer des lettres à droiture*, huit jours suffiroient pour les recevoir, mais comme il faut que les miennes attendent à Paris que la poste de Thoulouze parte, et à Montauban, qu’un messager s’en aille à Puylaurens ; il faut aussi que les votres fassent deux fois alte, avant que de prendre la route d’icy. Tout cela cause des longueurs, dont il ne faut pas s’impatienter, car il n’y a point de remede.

Pour repondre à celles que j’ay receües de vous en datte du 27 mars et 16 avril [2], je vous dirai qu’il n’est pas etonnant que la logique vous paroisse de dure digestion ; elle l’est effectivement, et il n’y a point d’esprit qu’elle ne soit capable de desarçonner ; mais aussi quand on est fait à son jargon, ce n’est plus qu’un jeu, et apres tout, il n’est rien qui ne soit difficile : Les lieux communs de theologie ont leurs chymeres et leurs abstractions creuses ; il y faut passer un jour, c’est pourquoi accoutumez vous de bonne heure à faire joüer l’imagination, et à l’exercer sur les concepts et les formalitez. Cela sera d’usage dans la suitte, et vous accoutumera à la methode et à la justesse. Il n’est rien de plus redouttable qu’un habille hom[m]e qui est bon logicien ; il vous renverse les livres les plus solides, et à moins que d’etre bon logicien, il est impossible de lui tenir tete. C’est par là que Mr Pajon a si bien rembarré Mrs de Port-Royal [3]. Vous avez raison d’aimer la morale, elle est d’une necessité indispensable à quiconque veut precher. Les theses que Mr Rivalz vous a montrées [4] sont peu de chose à mon gout. Celles de morale sont meilleures que les autres.

S’il passe des gens de guerre à Puylaurens, il en passe encore dava[n]tage par icy, et nous avons eu aussi bien que vous un regiment de Gassion, asavoir celui du chevalier de Gassion, et vous avez eu celui du marquis de Gassion qui est lieutenant general [5]. Pour Mr France [6] j’ay à vous dire que c’est un agreable debauché*, et un des plus grands hableurs du monde. Je ne comprends rien à tous ces contes qu’il vous a faits, sinon que ce sont pures visions dont je n’ai jamais oui parler. Il est vrai que Mr Leger l’un de mes meilleurs amis est de la plus belle humeur* du monde, et que nous avons ri quelquefois ensemble, mais pour toutes ces pieces, et toute cette bonne chere, je n’y ai aucune part, cela s’est fait du tems que [j]’etois ches Mr le comte de Dona [7], si tant est que ce soient de veritables avantures. En un mot c’est un ho[mm]e d’esprit, galant* et magnifique que Mr France et que j’ayme bien, mais debauché* perdu et qui n’a presque jamais etudié. Il vous faira mille narrations qu’il forge sur le champ, et qui sont assez vrai-semblables, mais s’il y a quelque petit mot de vrai par cy par là, c’est toute la grace qu’on lui peut faire. Mon humeur au reste est celle dont vous pouvez vous souvenir, d’aimer la retraitte, la tranquillité, d’etre serieux, mais sans chagrin ni bigearrerie* tres indifferent pour tout ce que les autres appellent des plaisirs, peu sensible à la bonne chere, où j’ay meme eté contraint de renoncer par temperamment, etant persecuté par de maux de tete et des migraines qui m’obligent à des jeunes de 30 et 40 heures continues. Neantmoins, une conversation gaie me revient fort, et il y a des occasions où je me trouve disposé à rire autant que qui que ce soit. Je vous supplie de / bruler cette lettre de peur qu’etant veüe par d’autres, on n’y vit la medisance* que je fais d’un homme qui est fort de mes amis et avec qui j’ay toujours bien vecu, d’ailleurs ces details où l’on entre avec vous pour l’humeur et la complexion* dont on se trouve, se doivent borner uniquem[en]t à vous, et pour cela il faut aneantir les ecritures, car mille accidens impreveus les font tomber entre les mains des etra[n]gers.

Apres ce que je vous ai dit de l’opera [8], il n’est pas necessaire que je vous fasse excuse de ce que je ne vous l’envoye pas. Encore un coup* c’est le plus froid divertissement du monde que la lecture de ces pieces, et elles n’ont rien de beau que les airs quand ils sont bien chantés, et les machines quand elles sont bien executées. Or je ne pourrois vous envoyer que de mechans petits vers sans notes de musique, ni description de machines. Au nom de Dieu dequoi est ce que cela vous serviroït fussiez vous la meilleure voix du monde ? Pour des livres nouveaux je vous ai deja dit plus d’une fois que nous sommes icy aussi francs campagnards que vous sauriez etre, et bien plus eloignez des libraires que vous. Nous n’avons pas icy presentem[en]t un seul homme qui vende des livres, celui qui vendoit auparavant des alphabets, des pseaumes, et des rudimens estant allé de ce monde en l’autre [9]. Vous me parlez de certains livres qui m’etoient entierem[en]t inconnus, co[mm]e Avis pour faire la paix generale [10], et l’histoire de l’heureux esclave [11]. Pour le traitté De l’ame des betes il y a peut etre 15 jours que je l’ai acheté. L’autheur s’appelloit d’Illy [12] et etoit natif d’Ambrun ; la secte de Mr Des-Cartes a beaucoup perdu en sa mort, car c’etoit un jeune homme qui promettoit beaucoup.

Quand vous ecrirez au pays* ne manquez pas d’y faire mes complimens respectueux à m[on] t[res] h[onoré] p[ere] et de lui temoigner les vœux ardens que je fais pour sa santé et prosperité, et n’oubliez pas à me bien recommander à n[otre] t[res] c[her] f[rere][.] Parlez moi de nos guerriers [13], s’ils se sont avancez, où ils servent, dans quels corps etc[.] La campagne ne pouvoit pas commencer plus heureusem[en]t pour la France qu’elle a fait puis que le Roy s’est veu maitre de Valancienne prise d’assaut, de Cambray et de S[ain]t Omer avant la fin d’avril, et qu’il a remporté une signalée victoire sur l’armée espagnole et hollandoise venant au secours de S[ain]t Omer sous la conduitte du p[rin]ce d’Orange. C’est Mr le duc d’Orleans qui a gagné cette bataille et reduit la ville de S[ain]t Omer. Mr le duc de Luxembourg et le marechal d’Humieres commandoient sous lui le jour de la bataille, qui etoit le 11 avril • dimanche des Rameaux [14]. On dit q[ue] Mr le mar[echal] de Schomberg va etre un des lieutenans de Roy en Languedoc [15]. Je pourrois mieux vous entretenir des affaires de la guerre que de celles de la republique des lettres ; quand vous m’ecrirez, orthografiez mon nom par e, sans faire mention de ma profession, disant simplem[en]t logé ches Mr Nepveu [16]. On a fait une critique de la tragedie de Mr Racine et de celle de Mr Pradon [17]. Vous savez que ces 2 poetes ont travaillé sur le meme sujet asavoir sur Phedre et Hyppolite, et qu’ils ont partagé la cour et la ville. La critique se declare hautem[en]t* contre Pradon. D’Assoucy a fait imprimer ses Avantures qui sont pleines d’incidens fort burlesques [18]. Je ne sai si vous avez oui parler des Memoires de Mr de Pontis [19] qui contiennent plusieurs choses memorables arrivées sous Henry 4 Lo[uis] 13 et Louis 14[.] Un Anglois nommé Maiow a traitté à fonds de la nature et des propriete[z] des abeilles ce qu’il appelle respublica fœminina [20]. Tout à vous.

Je vous envoye des theses soutenues depuis 7 ou 8 jours. Si vous les montrez, gardés vous de dire d’où elles vous sont venues [21].

Notes :

[1] Voir Lettre 135.

[2] Ces lettres sont perdues.

[3] Examen du livre qui porte pour titre « Prejugez legitimes contre les calvinistes » (Bionne 1673, 12°, 2 vol.), réponse à Nicole qui fonda la réputation de Pajon : voir Lettres 18, n.23, et 133, n.27. Bayle y reviendra souvent dans les NRL.

[4] Il est impossible d’identifier plus précisément les thèses qu’ Elie Rivals avait montrées à Joseph Bayle.

[5] Les Gassion étaient une famille béarnaise, réformée à l’époque d’Henri IV, qui fournit à la couronne nombre de juristes et surtout d’officiers : la branche aînée compta un maréchal de France après la bataille de Rocroy. C’est à la branche cadette qu’appartenait Gratien de Gassion (?-1688), devenu maréchal de camp en 1674 et qui servit sous Schomberg. Quant au chevalier Jean de Gassion, de la branche aînée et de la génération suivante (1636-1713), ce neveu du maréchal devait devenir lieutenant-général en 1696.

[6] Il s’agit de Jean de France (ou Defrance) de Saint-André, originaire de Castres, étudiant à Genève en 1672 (Stelling-Michaud, iii.354), à qui, lors de son départ de Genève en février 1676, fut refusé un témoignage de bonne conduite (voir RCP, xiii, f.426), « parce qu’il n’a pas vécu ici d’une maniere edifiante ayant plutot donné du scandale ». Au reste, dans la langue du siècle, « débauché », et plus encore « agréable débauché », avait un sens plus faible que de nos jours et désignait un étudiant peu assidu, dépensier, porté à la bonne chère…

[7] Cette remarque suggère que le « France », correspondant de Bayle mentionné dans la Lettre 45 (voir n.8) est Jean de France de Saint-André, qui, nous l’apprenons ici, a connu Bayle à Coppet.

[8] Lettres 126, p.350, et 135, p.404. L’insistance de Joseph nous paraît indiquer que c’est pour lui-même qu’il a demandé des livrets d’opéra et non pas pour un ami, comme il l’avait prétendu.

[9] Même plainte à la fin de sa lettre à Minutoli, Lettre 129, p.373. Sur le libraire de Sedan, Chayer, voir Lettre 129, n.12.

[10] Il s’agit probablement du Mémoire pour servir à l’histoire du temps (Cologne 1676, petit in-16°), qui s’ouvre sur « Raisons et moyens qui peuvent servir à la Paix générale conceus par une personne des-interessée et affectionnée au bien public », un court pamphlet hostile à la France, que suivent des réfutations en règle. C’est là une publication ressortant évidemment de la propagande française, dissimulant son origine sous une adresse bibliographique fictive. Cependant, il se peut aussi qu’il s’agisse des Réflexions curieuses et precautions necessaires sur les raisons et moyens qui peuvent servir à la paix generale par un François desinteressé (Villefranche 1676, 12° : BNF cote : Lb37 3685).

[11] G. Bremond, L’Heureux esclave ou relation des avantures du sieur de La Martinière (Paris 1674, 12°).

[12] Antoine Dilly (?-1676) était prêtre à Embrun, et venait de publier De l’Ame des bestes, où, après avoir démontré la spiritualité de l’âme de l’homme, l’on explique par la seule machine les actions les plus surprenantes des animaux suivant les principes de Descartes (Lyon 1676, 12°), lorsqu’il mourut. Le JS donne un bref compte rendu de son livre dans son numéro du 26 avril 1677, qui attira sans doute l’attention de Bayle.

[13] Bayle emploie constamment ce mot pour désigner les parents et voisins qui servent dans les armées, comme officiers, non seulement pour savoir s’ils se sont distingués et ont eu de l’avancement, mais surtout, semble-t-il, pour les éviter au cas où leur régiment traverserait Sedan, car il redoutait d’être identifié et que son passé de relaps fût connu (voir Lettre 140, p.426 et n.18).

[14] Sur la prise de Saint-Omer, voir Lettre 137, n.7.

[15] Cette nouvelle est donnée dans l’ordinaire n° 44 de la Gazette, nouvelle de Paris du 8 mai 1677, in fine.

[16] Bayle a pris pension chez Mme Nepveu (voir Lettre 133, n.6), et pense toujours que le travestissement de son nom en « Bêle » suffira à déguiser son identité et lui permettra ainsi d’échapper aux peines qui menacent les relaps.

[17] Adrien-Thomas Perdoux de Subligny (1636-1696), Dissertation sur les tragedies de Phedre et Hippolyte (Paris 1677, 12°). Voir aussi le Mercure galant, avril 1677, p.73-81, sur la Phèdre de Pradon.

[18] Charles Coypeau d’Assoucy (1605-1677), Avantures de M. d’A. (Paris 1677, 12°, 2 vol.), ou bien Les Avantures d’Italie de M. d’A. (Paris 1677, 12°).

[19] Bayle a déjà mentionné les Mémoires de Louis de Pontis, rédigés en fait par Pierre Thomas Du Fossé : voir Lettre 126, n.39.

[20] Une bévue du JS du 27 ( sic, pour 28) décembre 1676 attribue au médecin anglais Mayow l’ouvrage de Charles Butler, Monarchia fœminina, sive apum historia, enarrans naturam ipsarum mirabilem et proprietatem ; generationem et colonias ; politiam, fidem, artem, industriam ; hostes, bella, magnanimitatem, &c. Unâ cum legitimo earum cultu, fructuque dulcissimo, usu, tractandoque, explorata atq. anglicè conscripta a Carolo Butlero. Nunc primum interprete R. Ricardo F. [R. Richardson] Latinitate donata, & tanquam imago rectè et utiliter philosophandi, curiosis hodierni temporis hominibus ad imitandum proposita (Londini 1673, 8°). Charles Butler (1559 ?-1647 ?), vicaire de Warton, avait publié ce livre en anglais en 1609 : The Feminine monarchie, or a treatise concerning bees and due ordering of bees (réédité en 1623 et en 1634). Le traducteur, R. Richardson (1663-1741), de Brixworth en 1677, un médecin, allait devenir un botaniste d’un certain renom. La bévue commise par l’ abbé de La Roque s’explique probablement par le fait qu’il avait rendu compte antérieurement ( JS du 3 février 1676) des Tractatus quinque medico-physici de Mayow, de sorte que le nom de ce médecin anglais était resté gravé dans sa mémoire à contre-temps.

[21] Il ne s’agit pas nécessairement de thèses rédigées par Bayle, mais peut-être de thèses de théologie, composées par Jurieu.

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