Lettre 139 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Sedan,] le 23 may 1677
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere],

Je me sers du voyage de Mr de La R[ivière] en son Eglise po[ur] vous com[m]uniquer quelques productions de ce pays cy [1]. Vous y verrez la partie des theses de Mr Jurieu sur la fatalité qu’on nous accuse d’imposer aus evenemens [2] ; des theses inaugurales sur l’excellence de la theologie [3] ; des theses tres doctes que Mr Mesnard proposant* frere du ministre de Paris [4] a soutenues avec grand succez, quoi qu’il soit fort jeune c’est à dire agé d’environ 20 ans, et le Traitté de la devotion de Mr Jurieu [5]. Je fais mille vœux pour votre prosperité et pour celle de toute la famille, priant le bon Dieu de vous combler de ses benedictions, et de vous accorder une longue, tranquille et heureuse vieillesse. Notre philosophe m’a ecrit plusieurs fois du lieu où il fait son cours [6]. Il paroit avoir du genie et du feu et tres bonne volonté, Je souhaitte que Dieu nous fournisse les moyens de le pousser pour le rendre propre à le servir avec succez, j’y travaillerai de mon coté autant qu’il me sera possible, et je crains que ce ne soit pas beaucoup, car l’etablissement* où je me trouve est d’une tres petite utilité, et ne s’ameliorera jamais à moins qu’une heureuse paix nous attire quelques disciples des nations etrangeres ; tout cela n’est qu’en eloignem[en]t tant parce que la guerre est allumée à durer beaucoup, que parce que l’irritation contre notre nation est si universelle qu’on sera long tems sans en revenir meme apres la cessation des actes d’hostilité. Je ne vous dirai point de nouvelles, car une visite de celui qui vous rendra ce paquet vous en apprendra plus q[ue] je n’en saurois ecrire en 20 lettres. J’embrasse mille fois m[on] t[res] c[her] f[rere] et suis v[ot]re t[res] h[onoré] et t[res] o[beissant] s[erviteur][.]

Notes :

[1] En même temps que chapelain de Schomberg, Falentin de La Rivière était pasteur au Mas d’Azil. A cette date, le maréchal n’avait pas encore d’affectation et La Rivière revint au Pays de Foix, occasion pour Bayle d’écrire « en droiture » au Carla.

[2] Sur les thèses de Jurieu, De Fato, voir Lettres 128, n.38, et 131, n.3.

[3] Il ne subsiste apparemment aucune des thèses de théologie soutenues à Sedan dans cette période, sauf celle de Pérou, signalée Lettre 128, n.38.

[4] Jean Mesnard (1644-1727) était devenu en 1670, très jeune encore, pasteur à Charenton. Son frère cadet, Philippe Mesnard, sieur d’Aïr (1656-1727), dont nous apprendrons plus loin qu’il a logé à Saumur avec M. Alperon (Lettre du 17 décembre 1678), exerça le ministère d’abord à Chaltray, près d’Epernay, puis à Saintes. En 1684, avec son collègue Orillard, il fut victime de poursuites, dont l’issue fut la destruction du temple et l’interdiction des pasteurs. Il se réfugia à Copenhague après la Révocation. Certaines sources le donnent ensuite pour établi en Angleterre, mais il est possible que sa carrière ultérieure ait été confondue avec celle de son frère aîné, qui, d’abord réfugié en Hollande, y devint chapelain de Guillaume III en 1686, puis accompagna le prince en Angleterre.

[5] La Lettre 147, du 12 janvier 1678, nous apprend que ce fut un exemplaire de la première édition du Traité de la dévotion (Rouen 1674, 12°) que Bayle envoya au Carla. Aucun exemplaire de la seconde édition, au titre plus détaillé : … avec des brieves meditations et prieres pour la pratique d’icelle (Quevilly 1676, 12°) n’était encore arrivé à Sedan, ni de la troisième édition très augmentée : voir Lettre 131, n.6.

[6] Joseph Bayle, étudiant en philosophie à Puylaurens : ses lettres ne nous sont pas parvenues.

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