Lettre 1415 : André Morell à Pierre Bayle

[Arnstadt, le 22 fevrier 1699] Monsieur Je pren[d]s la liberté de vous écrire n’ayant pas eu occasion pour cela depuis que j’ay eu l’honneur de vous voir à Rotterdam [1]. Cela n’a pas empeché que je n’aye eu tout le respect et estime pour vous, que je devois. L’affaire qui fait écrire la presente* consiste en ce que Monseigneur le comte de Swarzbourg [2] a reçu une lettre de M s[r] Rösser médecin du duc de Wurtenberg [3], lequel mande* que Mons. Deinot à Rotterdam étoit mort [4], et qu’un mois avant ce malheur il avoit été chez luy, où le dit M s[r] Deinot (que je regrette extremement comme un homme de grand merite) avoir prié M s[r] Rösser de mander à Monseigneur le comte de Swarzbourg, si l’on avoit envie d’acheter ses medailles et raretés. Que depuis tout cela est entre les mains de Mons. de Welsines fils du secretaire de la ville [5], et qu’on pouvoit s’informer du reste après cet avis. Or Monsieur je crois et j’espere que vous voudrez bien avoir la bonté de me donner une information de tout cela, comme les heritiers pretendent de faire, ce qu’il y a de medailles, et s’il y a moyen d’en avoir des catalogues, comme aussi des autres raretés du defunt, de mesme l’index des livres, s’il y en a un, si l’on veut vendre et comment, si cela se fera en detail, ou bien par une auction publique. Enfin tout ce qui sera necessaire à savoir, afin que Monseigneur puisse / prendre quelques mesures. Ayez la bonté de faire une telle information, et envoyez la aussitot que possible à Amsterdam à M s[r] Dirk van Cattenbourg in te niewe Spiegelstraet, lequel est l’homme d’affaire[s] de Monseigneur le comte [6], et aura soin de l’envoyer. Voila Monsieur ce que j’ay à vous demander, et prier en meme tem[p]s de me pardonner mon procedé. Je crois que vous serez assez genereux de rendre ce service à Monseigneur le comte de Swarzbourg, qui a beaucoup d’estime pour vous depuis qu’il lit dans vos excellen[t]s ouvrages. Et moy je vous en auray une obligation infinie, et vous offre mes services reciproques en toutes occasions. Cependant je suis obligé à m’excuser envers vous de ce que je ne vous ecris pas moy mesme, la raison est, que j’ay ete touché d’apoplexie, laquelle m’empeche l’usage de la main droite. J’at[t]en[d]s reponce de vous aussitot que possible, et en vous souhaitant un parfait bonheur je me souhaite l’honneur d’etre Monsieur votre tres-humble et tres-obeissant serviteur Pour André Morel Hartmann Arnstatte le 22 eme fevr[ier] 1699. A Monsieur / Monsieur le professeur Bayle / à / Rotterdam •

Notes :

[1] André Morell (ou Morell-Hartmann) (1646-1703) avait été l’adjoint de Pierre Rainssant au moment de la création du cabinet de médailles de Louis XIV. Sur sa carrière, voir Lettre 356, n.12, et Y. Moreau (éd.), La Correspondance de Jacob Spon (thèse inédite, Lyon 3, juillet 2013). A l’époque de la présente lettre, il était chargé du cabinet du prince de Schwarzburg à Arnstadt en Thuringe.

[2] Anton-Günther II von Schwarzburg-Sondershausen zu Arnstadt (1653-1716) : voir Lettres 356, n.12, et 1120, n.8 et 9. Passionné par les antiquités et par la musique, il devait faire d’Arnstadt un véritable centre culturel en appelant Jean-Sébastien Bach à sa cour en 1702. Dans sa lettre du 12 mai 1704, Leibniz recommande à Thomas Burnett de Kemney de se rendre à Arnstadt, où le comte de Schwarzburg a constitué « un des meilleurs cabinets de l’Europe pour les médailles anciennes et modernes » (éd. Gerhardt, iii.296). Voir aussi les Mémoires de Trévoux, février 1702 : « Lettre de Mr Morel [Morell-Hartmann] antiquaire à Mr le comte de Schwartzbourg à l’occasion de sa lettre touchant les médailles consulaires »., et Leibniz à Nicaise, le 1 er/11 octobre 1694, éd. Gerhardt, ii.549-551.

[3] Nous n’avons su identifier plus précisément le médecin Rösser de George II, duc de Württemberg-Montbéliard (1626-1699) ; celui-ci devait mourir le 1 er juin de cette même année.

[4] Pieter Deynoot, dit Petrus Deinoot (1659-1734), un avocat rotterdamois très prospère, ami de Pieter Rabus : voir Lettres 1103, n.4, et 1108, n.6. Celui qui était malade en 1696 (voir Lettre 1103, n.4) est sans doute celui dont on annonce ici la mort : il s’agit probablement du père de Pieter Deynoot, Christoffel Pieterse Deynoot (?-1698), qui avait été enterré à Rotterdam le 13 mars 1698 : voir E.A. Engelbrecht (en collaboration avec W.J.L. Poelmans), De Vroedschap van Rotterdam, 1572-1795 (Rotterdam 1973), p.304.

[5] Sur Emanuel van Welsenes (1635-1708), voir NNBW, v.1103-1104. Employé au Secrétariat de Rotterdam à partir de 1652, il publia plusieurs ouvrages historiques sur la ville. Il avait deux fils, Jacobus (né en 1665) et Cornelis (né en 1669). En 1694, à la date de son mariage avec Katharina Deinoot, Cornelis était secrétaire adjoint de la ville de Rotterdam.

[6] Nous ne saurions préciser l’identité de Dirk van Cattenbourg (ou Cattenburgh). Il était apparemment l’homme d’affaires du comte Anton-Günther II von Schwarzburg-Sondershausen zu Arnstadt.

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