Lettre 142 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Sedan,] le 14 s[eptem]bre 1677

Par une lettre que je receus de Montauban en datte du 14 juillet dernier [1], j’appris avec beaucoup d’inquietude que vous aviez des indispositions à ne pouvoir pas voïager pour soulager m[on] f[rere] dans les embarras de son / heritage [2] : on ne manque jamais de se faire des idées affreuses du mal que souffrent les personnes qui nous sont cheres ; c’est pourquoi j’ay craint pour vous, et je me suis affligé peut etre pour des plus grands maux que ceux que vous avez effectivement. Je priai mon frere de m’apprendre jusqu’où alloient ces incommoditez* là, mais je n’ay plus eu de ses nouvelles, depuis la lettre susdite. Je prie le bon Dieu continuellement pour votre soulagement, et c’est le seul secours que je puis vous fournir apres la fatalité qui nous a separés les uns des autres [3]. Je croi que vous ne me refusez pas le meme secours, et que comme je souhaitte tres ardamment de pouvoir vous etre utile autrement que par des vœux, votre tendresse aussi vous rend prêt de me temoigner en toutes rencontres une affection veritablement paternelle.

Vous avez pu comprendre, m[on] t[res] b[on] et t[res] c[her] p[ere] par toutes les lettres que j’ay ecrittes d’ici, le peu d’avantage que je trouve dans mon etablissement* ; J’ai fait ma premiere campagne avec tres peu de monde ; car je la commencai avec quatre personnes, auxquelles se joignit peu apres le frere d’un de mes bons amis de Roüen [4], et je l’ay finie avec encore moins car il s’en debande* toujours quelqu’un dans le cours de deux années : Je m’en vas* entrer dans ma campagne au commencement du mois prochain, et j’aurai à peu pres la meme compagnie avec cette differ[en]ce qu’il y aura moins de payans, qu’à l’autre, dont la raison est qu’il se trouve des personnes dont les enfans ont le privilege de ne rien fournir, en vertu des charges ou des emplois qu’elles exercent, et qu’il se rencontre quelquefois des garsons de bon esprit, mais pauvres à qui l’honneteté veut que l’on ne demande pas la petite gratification que l’on prend de mois en mois, laquelle d’ailleurs ils se dispenseroient de donner s’ils vouloient en se contentant de se trouver aux exercices publics. C’est donc un poste où je ne dois pas me promettre de thesauriser. Aussi n’est ce pas ma pensée, et je ne demande à Dieu que de le garder en seurté avec cette indiffer[en]ce qu’il m’a donnée pour les biens du monde [5], laquelle / j’estime plus que dix mille livres de rente, et avec l’humeur où je me trouve de me contenter de la nourriture, et de la veture dans une frugalité vraiment philosophique : il faut etre convoiteux de plus grands dons, suivant le precepte de s[ain]t Paul [6].

Au reste M[onsieur] et t[res] h[onoré] p[ere] j’ay besoin que vous soïez alerte de votre côté, et d’avoir soin de me faire avertir quelles gens de ma connoissance servent dans tel, ou dans tel corps. Bien m’a valu de savoir par avance qu’un compatriote avec qui j’etois autrefois assez familier, est garde du corps ; car sans cela, lorsque des trouppes de la maison du Roi passent par ici, ou qu’elles campent à nos portes, la curiosité me porteroit à visiter leur camp, ou à les voir defiler, et la connoissance se renouvelleroit fort facilement, ce qu’à Dieu ne plaise [7], j’ay appris par les nouvelles de la gazette, non seulement que Mr le marquis de Foix a epousé une des filles d’honneur de Mad[am]e mais aussi qu’il a eté pourvû de la charge de chevalier d’honneur de Madame qu’avoit le comte de Vaillac [8]. C’est etre en etat de faire figure à la Cour et d’y pousser ses amis. Je ne doute pas que cela n’attire une nuée de gens de sa province pour se prevaloir de son credit, et surtout que ses vieux domestiques ne se reveillent pour s’avancer s’il y a moïen : Il vous est facile d’en apprendre le detail, et de vous informer qui sont ceux qu’il a aupres de lui, car cela me servira de quelque chose pour pouvoir faire quelquefois des courses à Paris, impunement sachant de qui j’aurai à me garder, et en quel tems il sera dans son gouvernement, ou dans l’exercice de sa charge nouvelle chez Madame : vous voyez donc que ce n’est pas la seule curiosité que je ne me deffens pas qui ne soit en moy autant que jamais, qui m’engage à vous demander des nouvelles de votre païs ; mais aussi des raisons d’interet tres considerables, comme ce vous seroit une peine d’ecrire peut etre ; vous pourrez en / donner la commission à l’un de mes freres, leur recommandant, comme je les en prie de tout mon cœur d’entretenir commerce* avec moi : apparemment le cadet est aupres de vous jusques à la fin des vacances [9]. Je vous souhaitte à tous une pleine prosperité, et à vo[us] en particulier, m[on] t[res] h[onoré] p[ere] une heureuse, et longue vieillesse : Je saluë tous nos amis, et surtout Mr R. dont je souhaitte de savoir des nouvelles [10].

On se flatte de quelque esperance de paix, depuis qu’on a veu que les armées ennemies quoi que de plus de cent cinquante mille hommes n’ont rien fait ny en Flandres, ni en Alsace, ni en Catalogne ni sur la Meuse, où a eté la plus formidable sous le commandement du prince Charles de Lorraine [11]. Faites moi savoir je vous prie, ce qu’il faut croire du combat d’Epoüille entre Mr de Navailles, et le comte de Monterey. Les Espagnols s’attribuent la victoire aussi bien que nous, et leurs nouvelles publient qu’ils veulent entrer dans la plaine du Roussillon, il seroit à souhaitter pour votre province qu’on le craignit, parce qu’on n’envoyeroit pas si tot en quartier* d’hiver l’armée du Roi [12].

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est pas parvenue ; dans sa réponse à son frère (Lettre 140, p.424), Bayle s’est inquiété des « indispositions » de son père.

[2] Voir Lettres 135, p.405, et 140, p.424, sur les délais de règlement de l’héritage de David Bayle pour Jacob, l’un de ses cohéritiers.

[3] Allusion discrète au retour de Pierre Bayle à la foi réformée après sa brève conversion au catholicisme lors de son séjour au collège des jésuites à Toulouse en 1669-1670 : voir Lettre 9, n.1.

[4] Sa première campagne est sa première année d’enseignement. L’étudiant venu de Rouen est le plus jeune frère de Jacques Basnage, Pierre Basnage de Bellemare : voir Lettre 116, n.19.

[5] 1 Tm 6,8.

[6] Voir 1 Co 12,31 : « Soyez convoiteux des plus excellens dons. »

[7] Bayle exprime de nouveau la crainte d’être découvert en tant que relaps.

[8] Il s’agit de Jean-Roger II de Foix-Rabat : voir Lettre 37, n.15. Jean-Paul Ricard de Gourdon-Genouillac, comte de Vaillac, lieutenant général depuis 1655, occupait cette charge de chevalier d’honneur de Madame depuis 1674 : voir Mme de Sévigné à Mme de Grignan, le 5 janvier 1674, i.658. Bayle fait allusion à l’ordinaire de la Gazette n° 81, nouvelle de Paris du 4 septembre 1677.

[9] Joseph était revenu de Puylaurens au Carla depuis la fin de l’année scolaire, mais il n’allait pas rejoindre l’académie dès sa réouverture : la Lettre 144, p.444, fera allusion à une maladie du jeune homme, qui pourrait bien avoir été quelque peu diplomatique, les difficultés d’argent se soldant plus d’une fois par une amputation de scolarité. Bayle lui-même n’était arrivé à Puylaurens pour la première fois qu’en février 1666, en plein milieu de l’année scolaire…

[10] Sans doute, Laurent Rivals « l’ecclésiaste », pasteur de Saverdun : voir Lettre 1, n.2.

[11] Sur les mouvements du prince Charles de Lorraine, voir l’ordinaire de la Gazette n° 77, nouvelle de Metz du 16 août 1677, et sur les troupes sous son commandement, l’ordinaire de la Gazette n° 81, nouvelle de Charleville du septembre 1677.

[12] Bayle a lu la « Relation de la victoire remportée à Epouille en Catalogne, par l’armée du Roy, sous le commandement du maréchal-duc de Navailles, sur l’armée d’Espagne, commandée par le comte de Monterey, viceroy de Catalogne », extraordinaire n° 69 de la Gazette du 28 juillet 1677 ; voir aussi le Mercure galant, août 1677 (Paris 1677, 12°), vi.187 ss. L’armée de Catalogne prenait ses quartiers d’hiver entre autres régions dans le Comté de Foix ; il était de plus en plus habituel de surcharger les réformés de logements de troupes. Même si le pasteur en était probablement dispensé (puisqu’il était traité en noble), ses ouailles écrasées par ce lourd impôt en nature pouvaient moins que jamais verser les « cottizes » qui finançaient, entre autres choses, le traitement du ministre.

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