Lettre 1422 : M. Priolo fils à Pierre Bayle

• [Paris, le 20 mars 1699] La reputation de votre Dictionnaire historique, m’a porté Monsieur à le placer dans ma bibliotheque, où je ne m’attendois pas de voir la memoire de Monsieur Priolo mon pere si injustement traitée [1]. Je dois croire que vous avez suivi de bonne foi ce qui vous en est revenu, et dans cet esprit, je viens vous exposer des choses de fait sur trois points essentiels, qui regardent 1° sa naissance, 2° ses mœurs, 3° et sa fin, aprés quoy je laisse à votre jugement de décider, si vous avez tiré son portrait sur une peinture fidele. 1. Un écrivain de votre étenduë, doit sçavoir que la Republique de Venise ne reconnoît point les bâtards de ses nobles, le language de Monsieur Priolo dans la dédicace de son Histoire, n’a rien d’un pareil rejetton ; et enfin nous sommes en possession d’une patente en / toute forme sous le doge Dominico Contarini, où le Senat le reconnoît pour noble chevalier venitien ; les armes de la maison Prioli sont en blazon à côté du sceau, comme est l’empreinte cy jointe [2], et au tour, Non data, non concessa, sed ad nata Senatus Decreto [3]. Le titre est aussi latin, et le reste italien, ceci est effectif. 2. Monsieur Priolo s’attacha à la cour en 1645 mêlé dans des negociations importantes, avec les premieres têtes de l’Etat sans en excepter les couronnes, comblé de bienfaits et toûjours agreable aux puissances, sa memoire vit encore parmi les grands sur ce pied-là, ceci même se voit dans l’histoire du comte Gualdo en italien [4], dans la Vie de Condé [5], dans celle du cardinal Mazarin [6], dans les Memoires particuliers de la Regence [7], et chez les autres écrivains qui ont traité des secrets de la politique, pendant ces temps orageux. Le calme arrivé par la paix des Pyrennées, il ne songea plus qu’aux belles lettres, et commença par l’ Histoire dont vous parlez, qu’il composa sur les memoires du cabinet, et sur ce qu’il a vû par lui même. / Quelle difference, Monsieur, de ces occupations si relevées, à celles d’escroquer le tiers et le quart ! Il y a même de quoi rire de l’honneur, qu’on fait à la bourse de Monsieur le comte de Tonnerre  [8], qui surement n’a jamais donné d’ap[p]etit à personne. C’est au bon sens à decider de ce deuxième point. 3. Sa mort dans un hôpital sur un ouï dire, est une bien maigre citation, mais qui n’est que trop imprimante, quand il s’agit de diffamer. C’est une chose connüe, que le Roy honora Monsieur Priolo en 1667 d’une commission de confiance pour Venise, et que passant à Lyon il y mourut d’apoplexie en une nuit, fut enterré à S[aint] Jean où l’on y voit son épitaphe, par les soins de Monsieur Tronchin fameux banquier de cette ville [9]. Monsieur le cardinal lui avoit laissé par son testament imprimé en public une pension de 500 écus affectée sur le legs universel du duc Mazarin. Le Roy lui accordant le privilege de son Histoire en 1661 lui donna une pension de 2 000 livres, cela se voit dans / l’ Etat de la France de ce temps-là à la liste des gens de Lettres [10], il se vend par tout. Je m’attache à ces deux points par la facilité de pouvoir aisément juger de ce[t] ouï-dire par de pareilles recherches. On dit ordinairement d’un homme, qui ayant esté riche, meurt denué de tous biens, qu’il est mort reduit à l’hôpital ; dans cet esprit, le oüi-dire estoit des mieux appliqué[s] et, puisqu’il est vrai que mon pere estoit tres-riche, quand il vint à la cour, et que finissant, tout finit avec lui ; mais il y a dans cette déroute de quoi illustrer sa memoire de tout point, il laisse sept enfan[t]s sans établissement ni autre bien que son nom, qui leur valut un bon heritage par le soin que la cour en prit. Trois filles religieuses, dont l’aînée au monastère royal de Chaillot, qui en a esté depuis superieure, le Roy la nomma en 1692 pour aller établir la regle qui se voit aujourd’huy parmi les dames de la maison royale de Saint Cyr [11]. Deux autres filles tenant le premier rang prés de deux duchesses des plus considerables de la cour [12]. / Mon cadet [13] fut receu par la bonté du Roy dans ses gardes, n’ayant pas vingt ans, dont il est exempt de la premiere compagnie. Et pour moi je pris le parti des Finances, où je me vois sous le troisiéme ministre, qui depuis plusieurs années m’a placé directeur des Fermes du Roy en cette province [14]. Au reste si notre nom nous a soûtenus, nous le soûtenons de même, Monsieur, en gens de bien connus et bien venus des premiers de la cour, sous la protection du royaume la plus à souhait et toûjours prest à rendre service. Voilà ce qu’on vous dira de nous tous, et rien de si aisé à sçavoir, connus comme nous sommes. Il ne tiendra encore qu’à vous de vous éclairer avec moi, de ce qui regarde mon pere, dont la vie est une image fidele des mouvemen[t]s de la fortune, je la dois mettre au jour à la tête d’un ouvrage, que j’ai tiré de ses manuscrits sur les divers évenemen[t]s de la vie [15], où l’homme en tout état trouve de nobles enseignemen[t]s pour sa conduite. C’est là où j’ai appris l’usage que j’ai / dû faire de ce que j’ai vû de nous dans votre Dictionnaire. Considerant donc ce fait comme un coup que je n’ai point merité, que je ne me suis point attiré, que je n’ai pû ni prévoir ni prévenir, j’ai jugé qu’au lieu de nous en tourmenter, c’étoit à nous de continuer à bien vivre pour effacer par nos actions les caracteres de ce coup, quelque imprimez qu’ils puissent estre, laissant le reste à la verité ; nous vous en croyons trop amateur pour ne la pas démêler dans cette occasion, et pour lors je compte pour certain, que vous serez tout le premier à nous plaindre de voir chez vous ce qui est écrit de nous. Il ne m’en faut pas davantage pour vous marquer, que persuadé de la chose je voudrois dés à present trouver des occasions à vous marquer, Monsieur, que je sçai oublier l’injure, quand la volonté n’y a point de part, et suis là-dessus votre tres-humble et tres-obéïssant serviteur Priolo •

Notes :

[1] L’auteur de la présente lettre est le fils aîné de Benjamin Priolo (1602-1667), qui eut sept enfants, dont cinq filles. L’aîné des garçons, comme il le précise plus loin et comme le transcrit Bayle (art. « Priolo (Benjamin) », rem. H), « fut placé dans les finances par M. Colbert, et s’y est fort avancé. Le cadet, n’aiant pas encore vingt ans, fut reçu aux gardes du corps. Il est aujourd’hui exempt de la première compagnie. » Dans la première édition du DHC, Bayle tirait ses informations pour l’article « Priolo (Benjamin) » des Sorberiana, « édition de Hollande » (Amsterdam 1694, 12°). Dans sa révision de cet article dans la deuxième édition du DHC, il s’appuie sur un « mémoire manuscrit » qui n’est autre que la présente lettre et il précise qu’il révise cet article en avril 1701. Les corrections apportées par le fils Priolo donnent lieu à une déclaration importante de Bayle dans la remarque B concernant sa méthode et à ses ambitions historiographiques : « Il y a une différence très-notable entre les autres diction[n]aires historiques et celui-ci. Je ne me contente pas, comme on fait dans ces diction[n]aires-là, de marquer en gros la vie des gens ; je ramasse, autant que le peu de livres que j’ai me le peut permettre, les faits les plus singuliers, les plus personnels, les jugemen[t]s que l’on a portez de ceux dont je parle, et les fautes qu’on a commises sur leur sujet. J’examine, je discute, je prouve, je réfute selon l’occasion. Mais quand je n’ai pas de preuves pour réfuter une fausseté, je suis contraint de la laisser sans réfutation, et mon silence à cet égard-là n’est point un signe que je me rende garant des faits que j’allegue. C’est à ceux dont je rap[p]orte les paroles, et dont je cite les ouvrages, à répondre de ce qu’ils ont avancé. Il me doit suffire de réfuter les mensonges qui me sont connus, et d’être toujours disposé à réfuter ceux qu’on me fera connoître, ou que mes propres recherches me découvriront de jour en jour. C’est à quoi je suis très-constamment disposé... »

[2] Le blason qui accompagnait cette lettre ne nous est pas parvenu. Bayle en fait état, ainsi que de la devise, à la remarque A de son article révisé dans la deuxième édition du DHC.

[3] « Non données, non concédées, mais conférées par décret du Sénat en vertu de sa naissance. »

[4] Bayle fait allusion aux ouvrages de Galeazzo Gualdo Priorato (1606-1678) dans la remarque F de son article révisé. Il s’agit, par exemple, du Maneggio della caualleria del conte Galeazzo Gualdo Priorato (Venetia 1650, 12º) ou de l’ouvrage Il Guerriero prudente, e politico del conte Galeazzo Gualdo Priorato (Venetia, Bologna 1641, 12°). Sur cet auteur, dont les ouvrages avaient cessé de faire autorité, voir aussi Lettre 68, n.17

[5] Jean de La Brune, Histoire de la vie de Louis de Bourbon, prince de Condé (Cologne 1694, 12°, 2 vol.), mentionnée dans l’article révisé de Bayle, rem. F.

[6] Antoine Aubéry, L’Histoire du cardinal Mazarin (Paris 1688, 122°, 2 vol.), mentionnée dans l’article révisé de Bayle, rem. F.

[7] Bayle reprend cette même formule dans l’article révisé du DHC, rem. F, sans proposer de titres. Il pense sans doute aux Mémoires de La Rochefoucauld et du cardinal de Retz. Les Mémoires de Guy Joly, conseiller au Parlement, contenant l’histoire de la régence d’Anne d’Autriche et des premières années de la majorité de Louis XIV, jusqu’en 1665, avec les intrigues du cardinal de Retz à la Cour. Tome premier [-second] ne furent publiés que plus tard par Jean-Frédéric Bernard (Amsterdam 1718, 8°, 2 vol.).

[8] Dans la première édition du DHC, Bayle indique qu’il tire ses informations des Sorberiana, « édition de Hollande » (Amsterdam 1694, 12°), p.159 ; parmi les méfaits de Priolo, dont cet ouvrage peint un portrait peu flatteur, il mentionne : « Qu’il fit à Paris bien des choses pour excroquer de l’argent à Tallemant, au comte de Tonnerre, et au prince de Marsillac, etc. ». Si on situe ces événements vers 1630-1640, il s’agirait de Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692), de son frère Paul ou de son cousin l’abbé François, de Charles-Henri de Clermont-Tonnerre (1572-1640) ou de son fils Jacques de Clermont-Tonnerre (?-1682), et du jeune François VI (1613-1680), duc de La Rochefoucauld, prince de Marcillac.

[9] Jean-Robert Tronchin (1670-1730), banquier de Lyon et de Genève, où il était membre du conseil des Deux-Cents.

[10] Bayle passe sous silence ce détail dans son article révisé. Voir, par exemple, De l’état présent de la France (Cologne, Pierre Marteau 1672, 12°).

[11] Bayle reprend ces mêmes formules dans son article « Priolo (Benjamin) » révisé, rem. H. Voir aussi Denis de Sainte-Marthe, Gallia christiana, in provincias ecclesiasticas distributa (Parisiis 1715-1865, folio, 16 vol.), viii.1295-1298, art. « Sanctus Cyricus ».

[12] Bayle copie également cette formule dans son article révisé et renvoie au « mémoire manuscrit » que constitue la présente lettre.

[13] Sur le fils cadet de Benjamin Priolo, voir ci-dessus, n.1.

[14] Bayle ne répète pas précisément cette formule dans son article révisé : voir ci-dessus, n.1.

[15] Bayle ajoute à son article révisé, rem. I : « Il y a beaucoup d’apparence qu’on publiera la vie de cet auteur à la tête d’un ouvrage dressé sur les maximes qui ont été trouvées parmi ses papiers et qui forment une image naturelle du cœur de l’homme selon les divers événemen[t]s de la vie. »

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