Lettre 143 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Sedan,] le 19 sept[embre] 1677

J’ay appris depuis 3 ou 4 jours, M[onsieur] e[t] t[res] c[her] f[rere], par une lettre du s[ieu]r C[arla] [1] qu’on lui a porté dans sa chambre de chés le messager la Philosophie du P[ere] Maignan ; je m’en vai donner ordre qu’on me l’envoye icy, et en meme tems je vous remercie de tout mon cœur de la bonté que vous avez euë et ne manquerai pas de vous en temoigner ma reconnoissance dans les occasions [2]. La derniere lettre que je vous ai ecritte [3] ne vous a pas trouvé sans doutte à Montauban ; celle ci vous y trouvera encore moins, car il n’y a p[a]s apparence* qu’y ayant fait un voyage l’eté vous ayez peu y retourner dés le mois de septembre, si ce n’est que la convocation de quelque synode vous en ait fourni des nouvelles raisons. Celuy de l’Isle de France a condamné fort severement la doctrine qu’on attribue à Mr Pajon et on doit ecrire aux provinces et aux academies de France, pour les prier de faire la meme chose, car le pas est extremement glissant de là au pelagianisme ou du moins à l’arminianisme [4].

Je ne sai si dans ma derniere lettre je vous parlai d’un livre de Mr Huet sous-precepteur de Mr le Dauphin, touchant la verité de la religion chretienne [5], duquel on fait beaucoup de cas. On pretend que cette matiere n’a pas eté asses approfondie, quoi que de tres grands hommes y ayent mis la main, comme Du Plessis Mornay [6], Grotius [7], etc sans parler du marquis de Pianezze n’agueres p[remi]er ministre du duc de Savoye, dont l’ouvrage a eté traduit de l’italien par le P[ere] Bouhours [8]. Comme je ne doutte pas que vous n’ayez leu le Journal des savans à Mont[auban] je ne vous parlerai pas du dernier ouvrage de Mr Baluze, sur les Capitulaires des roys de France, qu’il a donnez au public avec des notes, des corrections, et des dissertations fort remplies d’erudition [9]. Il y a 2 volumes in fol[io][.] Il y a une maniere de roman qu’on appelle l’ Histoire des Sevarambes, que l’on pretend etre un peuple de la terre australe [10]. L’autheur semble donner cela pour une histoire, et il reclame l’authorité d’un capitaine de vaisseau hollandois, dans les papiers duquel il dit qu’elle s’est trouvée telle qu’il la donne apres l’avoir traduitte en notre langue. Il ne se nomme point, mais il met au bas de l’epitre dedicatoire quatre ou 5 grandes lettres capitales par où commence son nom, surnom, et dignitez. Cette dedicace s’addresse à Mr Riquet [11] dont il prone extremem[en]t le merite, le cajolant sur tout de son entreprise de [j]oindre les 2 mers. Et à propos de [cela] souffrés que je joigne aux questions sur / lesquelles j’attends d’etre eclairé incessamment, l’etat où est à present ce fameux canal, ce qu’on en dit, et les avantages qu’on s’en propose [12]. Je ne voi personne qui en sache aucune particularité, et comme on suppose que je le dois savoir mieux qu’un autre, on me le demande, je reponds que je n’en sai rien, et par là je declare que je n’ai ni ami ni parent capable d’ecrire, car on n’ignore pas que j’ai assez de curiosité pour questionner les gens, et on conclut que si j’ignore les nouvelles de ma province, ce n’est pas parce que je ne m’en informe pas, mais parce que je n’y ai point de correspondans.

La cour ne songe qu’à se divertir à Fontainebleau, delivrée qu’elle est de la crainte des armées ennemies, depuis la levée du siege de Charleroy par le p[rin]ce d’Orange et le duc de Villa-Hermosa gouverneur des Pays-Bas, et la retraitte des Allemans de la frontiere de Champagne [13]. La garnison de Mastricht craignant un blocus, brule et desole tous les chateaux, villes et villages qui sont aux environs [14], et c’est le traittement qui a eté fait à la pauvre ville de Tongres l’une des plus anciennes de la Gaule, comme je le lisois il n’y a que 2 jours, dans les savantes Remarques de Sanson sur sa carte de l’ancienne Gaule [15]. La bataille que les Suedois ont gagnée sur les Danois dans la Schanie [16] n’empeche pas que leurs affaires n’aillent tres mal tant en Pomeranie où l’ Electeur de Brandebourg presse terriblement la ville de Stetin, que dans les isles de la mer Balthique, et c’est un grand obstacle à la paix generale [17]. J’embrasse de tout mon c[œ]ur notre cher J[oseph] et me recommande toujours à vos bonnes et sainctes prieres. Tout à vous m[on] t[res] c[her] f[rere][.]

Pour/ Monsieur Bayle

Notes :

[1] Cette lettre de Ribaute, « M. Carla », est perdue.

[2] Voir Lettres 107, n.26, 128, n.43, et 140, n.8.

[3] Lettre 140 du 24 juillet 1677.

[4] Voir Lettre 92, n.9. Originaire de Romorantin, le théologien protestant Claude Pajon, sieur de La Dure, fut nommé en 1666 à la chaire de théologie de l’académie de Saumur, où il avait jadis accompli ses études. Il ne devait garder cette charge que deux ans, préférant démissionner en 1668 et reprendre son ministère antérieur à Orléans, où il demeura jusqu’à sa mort. A l’origine de son désistement, les attaques nombreuses dont il avait fait l’objet en raison de ses idées concernant la psychologie de la conversion. Les déboires de Pajon ne cessèrent pas avec sa démission, ses doctrines continuant à faire l’objet des délibérations de plusieurs synodes provinciaux. Le synode provincial d’Ile-de-France s’était tenu à Clermont le 26 août 1677 ; voir le texte de sa décision, où Pajon n’est pas nommément identifié, dans Chaufepié, article « Pajon », rem. D. Sur d’autres aspects de cette affaire voir les Lettres à Jacob du 12 janvier 1678 et du 26 novembre 1678. Le conflit idéologique portait sur le point de savoir si l’opération intérieure et secrète du Saint-Esprit dans la conversion est ou non distincte de celle qui se déploie par le ministère de la Parole. Les adversaires de Pajon tenaient pour la distinction, sans quoi, à leurs yeux, se trouvait mis en question le péché originel, cette pierre angulaire de la théologie augustinienne. En effet, les analyses de Pajon s’orientaient vers l’idée que le péché découlerait d’un obscurcissement de l’entendement – alors que les augustiniens y voyaient une perversion intrinsèque du vouloir. Le procès fait à Pajon était largement un procès d’intention, car le pasteur d’Orléans récusait les conséquences que ses adversaires prétendaient déduire de ses principes ; il reste cependant que plusieurs disciples de Pajon, notamment Charles Le Cène, poussant à bout les idées de leur maître – qui, rappelons-le, mourut quelques semaines avant la Révocation – s’écartèrent significativement de l’orthodoxie augustinienne pour se retrouver dans une mouvance arminienne, sinon, pour certains, socinienne. Bayle semble relayer ici le jugement de Jurieu sur les dangers du pajonisme. Sur la théologie de Pajon, voir O. Fatio, « Claude Pajon et les mutations de la théologie réformée », et, pour la réaction de Bayle, sa Lettre du 12 janvier 1678.

[5] Sur la Demonstratio evangelica de Huet, voir Lettre 141, n.24.

[6] Ph. Duplessis-Mornay, Traité de la vérité de la religion chrestienne contre les athées, épicuriens, payens, mahumedistes et autres infidèles (première édition, Anvers 1581, 4°), mainte fois réimprimé par la suite en français et dans la version latine faite par Mornay lui-même et publiée en même temps que le texte français. De Veritate religionis christianæ fut initialement écrit en vers néerlandais, afin d’être mémorisé par les matelots qui allaient aux Indes et de les inciter à faire du prosélytisme au cours de leurs séjours en Orient. L’ouvrage connut de nombreuses traductions.

[7] Hugo Grotius, Sensus librorum sex, quos pro veritate religionis christianæ, batavice scripsit (Lugduni Batavorum 1627, 24°), suivie, en 1629, d’une édition augmentée.

[8] L’apologie du marquis de Pianezze, traduite de l’italien par Bouhours, La Vérité de la religion chrétienne (Paris 1672, 12°), a déjà été évoquée par Bayle en termes assez froids : voir Lettre 141, n.25.

[9] Etienne Baluze, Capitularia regum Francorum. Additæ sunt Marculfi monachi et aliorum formulæ veteres. S.B. in unum collegit, magnam partem nunc primum edidit, notis illustravit (Paris 1677, folio, 2 vol.). Voir JS du 26 avril 1677.

[10] [ Denis Veiras – parfois, à tort, Vairasse], L’Histoire des Sévarambes, peuples qui habitent une partie du troisième continent comunément appellé la Terre Australe. Contenant un compte exact du gouvernement, des mœurs, de la religion et du langage de cette nation jusques aujourd’hui inconnue aux peuples de l’Europe. Traduit de l’anglois. Première partie (Paris 1677, 12°). La seconde partie en trois volumes paraîtra à Paris en 1678 et 1679. Veiras était protestant, réfugié en Hollande après la Révocation ; son ouvrage est une utopie ingénieuse qui plaide indirectement contre les inégalités sociales, la guerre et l’intolérance religieuse. Les contemporains prirent bonnement l’ouvrage pour un authentique récit de voyage, initialement publié en version angalise en 1675, et il connut de multiples traductions. Veiras, dont la biographie demeure largement obscure, naquit apparemment à Alès vers 1635, et semble avoir eu des activités d’agent au service de l’Angleterre et avoir vécu sous des noms divers : sur lui, voir G. Ascoli, « Quelques notes biographiques sur Denis Veiras d’Alais » in Mélanges Gustave Lanson (Paris 1922), p.165-177, et E. von der Mühl, D. Veiras et son Histoire des Sévarambes, 1677-1679 (Paris 1938), et sur la réception de son ouvrage, voir l’édition allemande établie par W. Braungart et J. Golawski-Braungart (Tübingen 1990) et l’édition établie par A. Rosenberg (Paris 2001). La notion de terre australe venait de Ptolémée, qui, par principe de symétrie, avait conjecturé qu’il y avait à peu près autant de terres émergées dans les deux hémisphères terrestres.

[11] Pierre Paul Riquet (1604-1680), ingénieur, protégé de Colbert, conçut en 1662 le plan et entreprit l’exécution du Canal royal du Languedoc, qui, lié en 1856 aux voies d’eau entre Toulouse et la Garonne selon les projets de Riquet lui-même, rejoint la Méditerranée et l’Atlantique. A la mort de Riquet, le Canal du Languedoc n’était pas tout à fait terminé : voir P. Bondois, Deux ingénieurs au siècle de Louis XIV : Vauban et Riquet (Paris 1886), et J.-D. Bergasse, Pierre Paul Riquet et le canal du Midi (Millau 1982).

[12] Le projet du Canal royal du Languedoc fut initialement inspiré par l’ambition du Biterrois Bernard Arribat, qui, sous le règne de Louis XIII, voulait creuser un canal entre Toulouse et Narbonne. La trouvaille décisive de Riquet fut l’idée de faire verser dans le Sor les torrents de la Montagne Noire pour le grossir, afin que, dérivé vers le plus haut point du Canal, il pût alimenter suffisamment les deux versants : celui de l’ouest vers la Garonne et celui de l’est vers l’Aude. Après avoir reçu les conseils du mathématicien et physicien Pierre Petit, Riquet soumit son projet à Colbert le 15 novembre 1662. Le Canal royal du Languedoc relie Toulouse à l’étang de Thau près de Sète : la section Toulouse – Castelnaudary fut ouverte à la navigation dès 1674 ; la navigation entre Toulouse et Sète fut inaugurée en mai 1681. Le Canal eut une considérable importance économique et sociale : le prix du transport par eau fut volontairement maintenu moins cher que par terre, et le transport des céréales permettait d’annuler l’effet des famines dans toute la région avoisinant le Canal. Voir Le Canal royal du Languedoc : le partage des eaux (Toulouse 1992).

[13] Sur la levée du siège de Charleroi, voir Lettre 141, n.13 ; la nouvelle est confirmée dans la Gazette par les nouvelles de Paris du 28 août et du 4 septembre. Bayle reprend dans l’ordinaire n° 83 la nouvelle de Fontainebleau du 10 septembre 1677 : « La cour sera ici, jusques au 20. La chasse, les promenades, l’opéra, les comédies, la beauté du temps et du lieu pourront, peut-estre la retenir jusques au 24 » ; voir aussi le Nouveau mercure galant, novembre 1677, viii.193 ss.

[14] Sur ces événements à Maastricht, voir l’ordinaire de la Gazette n° 83, nouvelle de Charleville du 8 septembre 1677.

[15] Sur les Sanson, dynastie de cartographes, voir Lettre 18, n.2. Pour le titre complet de Galliæ antiquæ descriptio , voir Lettre 37, n.18.

[16] La Scanie est la partie la plus méridionale de la péninsule scandinave ; elle fut le siège d’une révolte en 1676, qui la plaça durant quelques mois sous le contrôle danois.

[17] Les revers suédois en Poméranie rendaient les accords de paix plus difficiles, car la France exigeait pour son allié suédois la restitution de tous les territoires suédois passés sous la domination des alliés, et il était amer pour le Brandebourg de perdre par un trait de plume le fruit de ses victoires militaires. Stettin tomba aux mains du Brandebourg en décembre 1677. Aussi la signature d’un traité de paix entre la France et l’Empire allait-elle être la plus tardive : en février 1679 seulement pour l’empereur, fin juin 1679 seulement pour le Brandebourg, le 2 septembre seulement pour le Danemark (allié du Brandebourg). La France versa des subsides considérables au Brandebourg et à ses alliés en compensation des territoires rendus par ceux-ci à la Suède. Bayle résume les ordinaires n° 81 et 83 de la Gazette, nouvelles de Lubeck du 21 août, de Bremen du 26 août et de Lubeck du 28 août 1677.

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