Lettre 1433 : Pierre Bayle à Anthony Ashley Cooper, 3e earl de Shaftesbury

[Rotterdam, le 5 juin 1699] Mylord Depuis la lettre que j’ai eu l’honneur de vous ecrire [1], j’ai envoié chez Mr Furli les livres que je vous avois marquez avec quelques autres, et j’ai scu de lui qu’il les avoit fait embarquer, et qu’il vous avoit envoié le connoissement*. Je veux croire qu’à l’heure qu’il est ils sont parvenus Mylord, entre vos mains. Vous y aurez trouvé non seulement le Thesaurus d’ Henri Etienne 5 vol., Lipsii opera 6 vol.[,] Ciceronis opera 2 vol.[,] Josephi opera 1 vol.[,] le Marc Antonin de Gataker in 4[,] un Valere Maxime in 8[,] tous / livres dont j’ai marqué le prix dans ma precedente [2], mais aussi le Pline in usum delphini [3] qui a couté 25 florins[,] Vossius De philosophorum Sectis [4] avec divers autres bons traittez du meme reliez ensemble 3 flor[ins,] Palmerius [5] in 4 qui a couté aussi 3 florins, Boece variorum imprimé à Leide [6] in 8 deux flor[ins,] le Sulpice Severe d’ Elzevier [7] 18 sols. J’y ai joint mon Platon et mon Xenophon [8], aiant scu que je trouverois malaisement ces editions là, et m’etant indif[f]erent d’avoir ou ces editions ou d’autres. J’ai trouvé dans le catalogue de mes livres [9] que le Platon m’a couté 14 flor[ins] et le Xenophon 6. J’ai joint à tout cela un livre de Cesalpin medecin italien et esprit fort, qui ne se trouve presque plus, et qui parle assez librement de quelques doctrines scabreuses d’ Aristote [10]. Il a couté 15 sols. Joignant à ces prix des livres ce qu’il a fal[l]u debourser ou pour le droit du crieur, ou pour la commission, ou pour le port des livres venus de Leide, de La Haie etc[,] fraix qui montent à 13 flor[ins] 5 sols, il se trouve que la somme totale est 189 flor[ins] 14 sols que / j’ai recuë de Mr Furli. Il y aura à la fin du mois une vente de bibliotheque à Amsterdam tres considerable : j’en at[t]en[d]s incessamment le catalogue, et s’il y a quelques traittez de ceux que Mylord m’a temoigné souhaiter, je donnerai ordre qu’on les achete. Depuis que Mr Furli [11] a fait partir les livres j’ai rencontré un traitté fort rare d’ Henri Etienne dans une auction de Leide, intitulé Ciceronianum Lexicon Græco-Latinum et in Ciceronem castigationes [12]. On l’a vendu avec un Macrobe cum notis variorum [13] qui est la meilleure et la plus belle edition, et qui est tres bien conditionné 4 flor[ins] 10 sols. Cela n’est pas cher, le Macrobe seul vaut pour le moins trois florins chez les libraires. Dès que Mr Leers aura recu les 2 nouveaux tomes du Thesaurus Antiq[uitatum] Roman[orum] [14] il les enverra à Mylord et j’y joindrai les dits deux livres et d’autres encore si j’en puis trouver de ceux que vous souhaittez. Mr Toland a eté ici quelques jours, et a souvent vu nos bons amis [15] : nous avons parlé amplement Mylord de votre rare merite. Je croi qu’il repassera bien tot ici pour retourner en Angleterre Je vous sup[p]lie / tres humblement de me fournir les occasions de vous temoigner mon obeissance tres profonde, etant comme je suis avec toute la veneration possible Mylord votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle A Rotterdam le 5 e de juin 1699

Notes :

[1] La lettre de Bayle à Shaftesbury du 19 mai (Lettre 1431).

[2] Sur ces ouvrages, voir Lettre 1431, respectivement n.4, 12, 16, 15, 17, 18.

[3] Pline l’Ancien, Naturalis historiæ libri XXXVII. Interpretatione et notis illustravit Joannes Harduinus, in usum Delphini (Parisiis 1685, 4°, 5 vol.).

[4] Gérard Jean Vossius, De philosophia et philosophorum sectis libri II (Hagæ-Comitis, 1658, 4°).

[5] Jacques Le Paulmier de Grentemesnil (1587-1670), Græciæ antiquæ descriptio (Lugduni Batavorum 1678, 4°).

[6] Boèce (480 ?-524), Consolationis philosophiæ libri V [...] Opuscula sacra. Cum integris notis Johannis Bernartii, Theodori Sitzmani et Renati Vallini ; accedit Petri Bertii præfatio (Lugduni Batavorum 1671, 8°).

[7] Sulpitii Severi Opera omnia quæ extant (Lugduni Batavorum 1643, 12°).

[8] Sur les éditions de Platon et de Xénophon, voir Lettre 1431, n.7 et 8. Nous comprenons que Bayle avait envoyé à Shaftesbury l’édition de Platon de Francfort (1602) et l’édition de Xénophon de Genève (1581), qui sont les éditions que Shaftesbury souhaitait acquérir.

[9] Ce « catalogue » des livres acquis par Bayle ne nous est pas parvenu ; il n’a pas été conservé parmi ses papiers à la Bibliothèque royale de Copenhague.

[10] Andrea Cesalpino (1519-1603), Peripateticarum quæstionum libri quinque (Venetiis 1571, 4°). Sur cet auteur, voir le DHC, art. « Cesalpin (André) » : « [Il] a été un très-habile homme, tant en philosophie qu’en médecine. [...] Il quitta la route ordinaire des péripatéticiens en plusieurs choses ; et pour bien dire, c’étoit un très-mauvais chrétien eu égard aux opinions. Il croioit, dit-on, que les premiers hommes furent formés de la maniere que plusieurs philosophes s’imaginent que s’engendrent les grenouilles. [...] Ses principes ne différoient guère de ceux de Spinoza. »

[11] Sur Benjamin Furly, voir Lettres 617, n.4, et 1431, n.1 et 19.

[12] Ciceronianum Lexicon Græcolatinum. Id est, lexicon ex variis græcorum scriptorum locis a Cicerone interpretatis collectum ab Henrico Stephano. Loci Græcorum authorum cum Ciceronis interpretationibus ; accedit ejusdem Castigationes in M.T. Ciceronis quam plurimos locos : partim ex ejus ingenio, partim ex vetustissimo quodam et emendatissimo exemplari ([Genevæ] 1557, 8°).

[13] Avr. Theodosii Macrobii V. Cl. et inlustris Opera. Ioh. Isacius Pontanus secundo recensuit ; adjectis ad ll. sing. notis ; acc. J. Meursii Brev. notæ (Lugduni Batavorum 1628, 8°) ; il se peut qu’il s’agisse aussi de l’édition établie par Jacob Gronovius (Lugduni Batavorum 1628, 8°). Ces deux derniers ouvrages d’ Henri Estienne et de Macrobe figurent bien dans l’inventaire de la bibliothèque de Shaftesbury mais non pas parmi les livres acquis par l’intermédiaire de Bayle.

[14] Sur cet ouvrage monumental édité par Grævius, voir Lettre 1105, n.30. Shaftesbury avait acquis les dix premiers tomes pendant son séjour aux Provinces-Unies et avait placé un ordre auprès de Reinier Leers pour se faire envoyer les deux derniers tomes.

[15] C’est ici le seul témoignage concernant un voyage de John Toland aux Provinces-Unies à cette date. Comme l’indique J. Champion dans son édition du Nazarenus de Toland (Oxford 1999), p.17-39, celui-ci était à cette époque engagé dans la bataille autour de l’ Eikon Basilike attribué à Charles I er et de l’ Eikonoklastes (1649) de John Milton ; Toland avait publié les œuvres de Milton (1697-1698) avec la vie du grand poète et venait de publier, au mois d’avril 1699, son Amyntor, or a defence of Milton’s life (London 1699, 8°), où Milton est peint comme un modèle de vertu civile à l’opposé de l’imposture ecclésiastique (« priestcraft ») et où l’auteur confirme ses arguments contre l’attribution de l’ Eikon basilike à Charles I er. Bayle devait exploiter l’édition par Toland des œuvres et de la Vie de Milton (éd. London 1699, folio) dans la deuxième édition du DHC, art. « Milton (John) », et il mentionne tout particulièrement l’ Amyntor dans le même article, rem. N : « [...] mais M. Toland les a réfutées toutes [les critiques de sa Vie de Milton] dans son Amyntor, où il a de plus discuté tous les témoignages que l’on allègue pour maintenir au roi Charles la propriété de l’ Icon basilica [ sic]. On m’a dit que sur l’une et l’autre partie de son apologie [sa réponse aux critiques] il n’oublie rien de tout ce qui est nécessaire pour conserver à ses preuves toute l’évidence, et toute la force qu’elles paroissoient avoir avant que l’on eût écrit contre. C’est tout ce que j’en puis dire, n’aiant point lu ce qu’on a fait contre lui, ni ce qu’il a répliqué, et ne le pouvant point entendre, car ce sont tous livres anglois. » Un compte rendu de la Vie de Milton avait paru dans l’HOS de Basnage de Beauval, février 1699, art. VIII ; un autre d’ Amyntor parut dans le numéro de juin 1699, art. IX, et en janvier 1700, art. IV, celui d’une réfutation d’ Amyntor par Stephen Nye, évoquée dans le Flying Post or the Post Master (Londres), n° 808 (11-13 juillet 1700) : « The System of grace and free will, as ’tis held in the Catholic Church, and Church of England, proposed and vindicated in a Visitation-Sermon. By Stephen Nye, author of the Historical Account and defence of the canon of the New Testament, in answer to Mr Toland’s “Amyntor”. »

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 196483

Institut Cl. Logeon