Lettre 1439 : Pierre Bayle à Jean-Baptiste Dubos

• [Rotterdam, le] 9 juill[et] 1699 Vous avez fort bien fait Monsieur de repondre af[f]irmativement à la question touchant le memoire à inserer dans mon Diction[n]aire au sujet du P[ère] Serroni archev[êque] d’Albi [1]. Mais je dois vous dire que j’ai un memoire là dessus ample et exact qui me fut envoié au commencement de l’an l687, et dont j’inserai un abregé dans mes Nouvelles de la rép[ublique] des lettres [2]. Il y a long tem[p]s que j’ai dressé un article de cet archevêque d’Albi, seulement pour renvoier à cet endroit de mes Nouvelles, car je n’eusse peu tirer du memoire que j’avois recu que les memes faits historiques que j’avois deja publiez. Si le nouveau memoire contient plus de particularitez que le precedent, j’allongerai d’autant mon article. Je ne doute point que la nouvelle edition de Moreri ne soit enrichie d’un long article de ce prelat [3], et en ce cas là il ne me paroit pas necessaire que je m’y etende, car personne n’a mon Diction[n]aire qui n’ait aussi Moreri, ainsi je m’abstiens de tout ce que Moreri contient. Vous m’avez marqué la page 156 du Parrhasiana comme contenant une inadvertance insigne. Je l’ai consultée, et n’y ai rien vu qu’un exemple de la bonne / foi de Polybe [4]. Je n’ai pas verifié si Polybe dit ce qu’on lui attribuë, et je ne croi pas que ce soit par là que vous aiez surpris en faute l’auteur ; je m’imagine que vous avez pris une page pour une autre. Eclaircissez m’en je vous prie. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de livres faits ex professo par les jesuites contre les droits des rois ; ils ont debité leurs principes là dessus ou dans des ouvrages sur la puissance du pape, ou dans des livres qui traitaient toutes sortes de questions, et en son rang celle du devoir des sujets qui vivent sous des princes heretiques ou tyrans. Celui qui a le plus nettement parlé là dessus est Mariana dans son livre De Regis institutione [5]. Je ne parle pas du jesuite Guignard [6] qui fut pendu à Paris, et dans le cabinet duquel on trouva un manuscrit qu’il avoit composé pour prouver qu’on peut se defaire d’un roi persecuteur de la foi, ou suspect d’heresie etc. Vous savez le bruit qu’on fit vers l’an 1626, contre les theses de Santarel [7]. Vous savez aussi qu’environ l’an 1610 et 1611 on condamna les ecrits de Bellarmin contre Barclai [8] [et] celui de Becan, où la souveraineté independante des rois etoit combat[t]uë [9]. Suarez a fait un livre aussi outré qu’il s’en puisse voir sur la puissance du pape à délier les / sujets du serment de fidelité [10]. Em[m]anuel Sa [11], Gregoire de Valence [12], Lessius [13] et plusieurs autres jesuites decident nettement qu’un prince legitime, mais qui regne tyranniquement[,] peut etre deposé et destitué, et que les Etats aiant prononcé sentence de deposition, un particulier[,] et non avant cela[,] peut attenter à la vie de ce prince. Si j’avois plus de loisir aujourd’hui que je n’en ai, je vous pourrois marquer plus d’auteurs. Il n’y en a guere qui se soit mieux expliqué là dessus, que le jesuite Scribani dans son Amphitheatrum honoris [14] ; vous savez l’embar[r]as où cela mit le Pere Coton [15]. J’ay trouvé diversité de sentimen[t]s sur la patrie de Fernel [16] ; les uns veulent que ce soit Amiens, les autres un lieu au voisinage d’Amiens. Voila pourquoi j’ai dit seulement qu’il etoit de Picardie. Je suis bien confus de n’avoir pu encore vous envoier la lettre que toutes sortes de raisons m’engagent d’écrire à Monsieur l’ abbé de Camps [17]. Je m’en a[c]quitterai au plutot. Voici une liste de medailles qui se vendront ici dans quelques jours [18]. A Monsieur / Monsieur l’ abbé Du Bos / chez Monsieur Philibert / marchand francois / A Amsterdam

Notes :

[1] Il n’avait pas été question de ce mémoire dans la correspondance connue entre Bayle et l’abbé Dubos : plusieurs lettres doivent être perdues. Il s’agit de l’article « Serroni (Hyacinthe) » du DHC, où Bayle corrige son article des NRL, janvier 1687, cat. iv : il y avait rendu compte de l’ouvrage de Serroni, Entretiens affectifs de l’âme avec Dieu pendant les huit jours des exercices spirituels (Paris 1686, 12°) et avait conclu en ces termes : « Le public verra sans doute plus amplement les éloges de cet archevêque [Serroni], par les soins de M. l’évêque de Pamiers son neveu, qui est d’une grande érudition. » Cette allusion à l’ abbé François de Camps est corrigée dans le DHC, car il était le protégé de Serroni mais non pas son neveu : sur cet ancien moniteur aux petites écoles de Port-Royal, qui obtint la faveur de François d’Aix de La Chaize grâce à ses connaissances en numismatique et qui fut nommé évêque de Pamiers mais ne reçut jamais ses bulles, voir Lettres 449, n.17, 517, n.26, et 618, n.11. Sa réputation de numismate était bien établie, car une lettre qui lui fut adressée par le célèbre spécialiste jésuite Claude-François Ménestrier devait paraître dans le Journal de Trévoux du mois de janvier 1702. Comme l’abbé de Camps résidait à Paris et qu’il était bien connu de Jean-Baptiste Dubos et d’ Antoine Galland, il semble probable que le mémoire proposé par Dubos émanait de cet ancien protégé de l’archevêque d’Albi. Sur Serroni, voir aussi B. Pierre, La Monarchie ecclésiale. Le clergé de cour en France à l’époque moderne (Paris 2013), p.400-401.

[2] Voir les NRL, janvier 1687, cat. iv.

[3] L’article « Serroni (Hyacinthe) » reste très modeste dans le Grand dictionnaire de Moréri.

[4] Jean Le Clerc, Parrhasiana, ou pensées diverses sur des matières de critique, d’histoire, de morale et de politique, avec la défense de divers ouvrage de Mr L.C., par Théodore Parrhase (Amsterdam 1699, 8°), p.156 : « C’est ainsi que Polybe parle de son protecteur et de son pere. Il n’en use pas autrement, lorsqu’il s’agit de personnes qu’il n’aimoit pas. Il dit leurs vertus, avec autant de desinteressement que leurs vices ; parce que son unique plaisir étoit de dire la verité. » Voir aussi les comptes rendus de cet ouvrage de Le Clerc dans l’HOS de Basnage de Beauval, mai 1699, art. V, et janvier 1700, art. III, et dans les NRL de Jacques Bernard, juillet 1699, art. V, et janvier 1701, art. IV ; Bernard publia aussi dans les NRL, septembre 1699, art. V et VI, une « Remarque de M. Rou secretaire interpréte de Mess. les Etats, sur un endroit du Parrhasiana » et la réponse de Le Clerc à cet article ; en août 1702 parut dans les Mémoires de Trévoux, une lettre de Jean Frain du Tremblay sur les Parrhasiana. Voir aussi le commentaire d’ Henri Basnage de Beauval dans sa lettre du 12 juillet 1699 adressée à François Janiçon (éd. H. Bots et L. van Lieshout, n° 79, p.160).

[5] Sur Juan de Mariana, voir Lettre 1087, n.3, et l’article que Bayle lui consacre dans le DHC, rem. C : « Il n’y a rien de plus séditieux [...] que ce livre de Mariana. » L’accusation de régicide devait poursuivre les jésuites tout au long des siècles : voir l’ Arrêt du Parlement de Paris du 6 août 1761 : « vérification faite de ladite doctrine meurtrière et attentatoire à la sûreté des souverains sur les livres imprimés de l’aveu et approbation de ladite Société, notamment [...] : par Emmanuel Sa, jésuite, en ses Aphorismes, imprimés en 1590 [...] par Louis Molina, jésuite, en son livre De Justitia et Jure, imprimé en 1602 [...] par Jean Mariana, jésuite, dans son traité De Rege et Regis institutione, imprimé en 1605, et condamné par arrêt de la cour du 8 juin 1610 [...] par Charles Scribani, jésuite, en son Amphithéâtre d’honneur, imprimé en 1606 ; par Robert Bellarmin, jésuite, en son traité De autoritate summi Pontifis, imprimé à Rome en 1610, et condamné par arrêt de la cour du 26 novembre 1610 [...] par Jacques Keller, jésuite, en son livre, intitulé : Tyrannicidium, imprimé l’année suivante 1611 [...] Seront lacérés et brûlés en la cour du Palais, au pied du grand escalier d’icelui, par l’exécuteur de la haute justice, comme séditieux, destructifs de tout principe de la morale chrétienne, enseignant une doctrine meurtrière et abominable, non-seulement contre la sûreté de la vie des citoyens , mais même contre celle des personnes sacrées des souverains. » Voir aussi G. Minois, Le Couteau et le poison. L’assassinat politique en Europe (1400-1800) (Paris 1997) ; p. 134-141 ; M. Turchetti, Tyrannie et tyrannicide de l’Antiquité à nos jours (Paris 2001).

[6] Voir R.-L. Lefèvre (éd.), Journal de L’Estoile pour le règne de Henri IV, vol. I : 1589-1600 (Paris 1948) : « Le samedi 7 e [janvier 1595], un jésuite nommé Guignard, natif de la ville de Chartres, régent du collège des jésuites à Paris, homme docte, âgé d’environ 35 ans, fut, par arrêt du Parlement, pendu et étranglé en la place de Grève à Paris, et son corps ards et consommé en cendres, après avoir fait amende honorable en chemise devant la grande église de Notre-Dame, et ce, pour réparation des écrits injurieux et diffamatoires contre l’honneur du feu roi et de celui-ci, trouvés dans son étude, écrits de sa main et faits par lui. [...] » (p.445-446). Guignard fut accusé d’avoir loué l’assassinat d’ Henri III et souhaité celui d’ Henri IV. La sévérité de la punition découlait de l’attentat très récent de Jean Châtel, ancien élève du collège de Clermont, qui avait porté un coup de poignard à la personne du roi Henri IV le 27 décembre 1594 et qui avait été exécuté deux jours plus tard. Le jour même de l’exécution de Châtel, les jésuites furent fut bannis de France par arrêt du Parlement comme « corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du roi et de l’Etat ». Voir J. Dérens, Éphémérides parisiennes (Paris 1996) ; C. Jouhaud, « 1626 : les jésuites parisiens dans l’œil du cyclone », in B. Barbiche, J.-P. Poussou et A. Tallon (dir.), Pouvoirs, contestations et comportements dans l’Europe moderne. Mélanges en l’honneur du professeur Yves-Marie Bercé (Paris 2005), p.185-199, en particulier p.186.

[7] Antoine Santarel , S.J., était l’auteur d’un Tractatus De Hæresi, Schismate, Apostasia, Sollicitatione in sacramento Pœnitentiæ, Et De Potestate Romani Pontificis in his delictis puniendis : Cum duplici Indice disputationum, et rerum refertissimo (Romæ 1625, 8°). Dans cet ouvrage, Santarel soutenait que le pape avait le pouvoir de déposer les souverains hérétiques. Le 1 er avril 1626, la faculté de théologie de Paris condamna le texte de Santarel : Decretum Almæ Universitatis parisiensis, anno salutis M DC XXVI, die XII kal. maias, in Maturinensi [...] (s.l. [1626], folio). Le livre fut désavoué par les jésuites eux-mêmes ; le Père Coton ordonna son interdiction et l’ouvrage fut brûlé en place publique : Gallicinium in alliquot falsas damnastasque Antonii Sanctarelli assertiones pro rege Christianissimo (Parisiis 1626, 8°).

[8] Robert Bellarmin (1542-1621), Tractatus de Potestate Summi Pontificis in rebus temporalibus adversus Gulielmum Barclaium (Romæ 1610, 16° ; Coloniæ Agrippinæ 1611, 8°). Voir le DHC, art. « Bellarmin (Robert) », rem. S, qui est consacrée à la réception de cet ouvrage en France. Sur Guillaume Barclay, voir Lettre 938, n.13.

[9] Martin Becan (ou Becanus) (1563-1624), S.J., Serenissimi Jacobi, Angliæ regis, apologiæ et monitoriæ præfationis ad Imperatorem, reges et principes refutatio (Moguntiæ 1610, 8°).

[10] Francisco Suarez (1548-1617), Tractatus de legibus ac Deo legislatore, in decem libros distributus (Lugduni 1619, folio).

[11] Manoël de Sa (1530-1596), jésuite portugais, auteur des Aphorismi Confessariorum ex variis doctorum sententiis collecti (Antverpiæ 1590, 8° ; Editio altera recognita : Antverpiæ 1599, 8° ; Coloniæ 1603, 1612, 1621, 8° ; Romæ 1616, 8° ; Duaci 1618, 8°). Il est cité par Antoine Arnauld dans sa dénonciation du probabilisme au début de sa Théologie morale des jésuites, extraitte fidèlement de leurs livres, contre la morale chrétienne en général (s.l. 1643, 8°), Œuvres (Paris, Lausanne 1775-1783, 43 vol.), xxix.1, 74 ; Pascal reprend la même citation de Thomas Sanchez (qui s’appuie sur Manoël de Sa) dans Les Provinciales, Cinquième lettre, éd. L. Cognet et G. Ferreyrolles (Paris 1992), p.85-86.

[12] Grégoire de Valence (1549-1603), défenseur de Molina et auteur d’un Commentariorum theologicorum tomi quatuor, in quibus omnes quæstiones quæ continentur in Summa theologica D. Thomæ Aquinatis ordine explicantur, ac suis etiam in locis controversiæ omnes fidei elucidantur [...] cum variis indicibus [...] Editio tertia, ab auctore [...] emendata multisque in locis aucta (Ingolstadii 1595, 8° ; Paris 1609, 8°) ; il avait également présidé la thèse De justitia in judiciis servanda disputatio theologica, in Catholica Academia Ingolstadiense anno MDLXXIX, die XXVI junii publicè proposita (Ingolstadii 1579, 4°).

[13] Leonardus Lessius (1554-1623), De Justitia et jure cæterisque virtutibus cardinalibus libri IV, ad 2.2. D. Thomæ, a quæst. 47 usque ad quæst. 171 (Lovanii 1605, folio ; Parisiis 1606, 1622, folio ; Anteverpiæ 1609, 1626, 1632, folio) ; Quelle foy et religion doit suivre celuy qui se veut guarantir de la damnation éternelle [...] (Bordeaux 1612, 12°) ; De perfectionibus moribusque divinis libri XIV, quibus pleraque sadræ theologiæ mysteria breviter ac dilucidè explicantur (Antverpiæ 1620, 8°).

[14] Charles Scribani, S.J (1561-1629), Amphitheatrum honoris in quo Calvinistarum in Societatem Jesu criminationes jugulatæ. Edition altera IV libro auctior (Palæopoli Advaticorum [Tongeren] 1606, 4°) ; Philosophus Christianus (Antverpiæ 1614, 8°) ; De prudenti ac religiosa gubernatione (Lugduni 1620, 12°) ; Civilium apud Belgas bellorum initia, progressus, finis optatus (s.l. 1627, 8°) ; Discours d’estat : auquel sont proposez plusieurs maximes pour mettre fin aux guerres du Pays Bas, et pour dompter les Hol[l]andois et ceux de leur party, et les assujetir de prester obeyssance au roy d’Espagne. Mis en lumiere par un fidelle suject de sa Majesté (Bruxelles 1628, 12°).

[15] Voir Pierre-Joseph d’Orléans, S.J., La Vie du Père Pierre Coton (Paris 1688, 4°), p.111-114 : l’anecdote est racontée pour illustrer le profond sentiment d’équité du roi Henri IV et la lucidité du Père Coton. Charles Scribani (1561-1629) ayant publié un ouvrage intitulé Clari Bonarscii Amphitheatrum honoris, in quo calvinistarum in societate Jesu criminationes jugulatæ (Palæopoli Advaticorum 1605, 4°), Louis Servin, avocat général, d’origine réformée, rallié au parti du roi et très hostile aux jésuites, y dénonça des passages injurieux au roi. Le Père Coton intervint pour montrer que Servin n’avait pas lu le livre en question et qu’il était prévenu contre les jésuites pour une doctrine politique qu’on trouvait également chez les auteurs réformés.

[16] Bayle fait la même remarque dans le DHC, art. « Fernel (Jean) » : « [...] medecin de Henri II roi de France, [il] étoit né en Picardie » : rem. A : « Je m’en tiens à cette généralité, afin de jouer au plus sûr... »

[17] C’est le premier indice d’un contact direct entre Bayle et l’ abbé François de Camps : celui-ci était sans doute l’auteur d’un mémoire sur la vie d’ Hyacinthe Serroni, archevêque d’Albi, qui avait été communiqué à Bayle par l’ abbé Dubos : voir ci-dessus, n.1.

[18] C’est par une association d’idées, semble-t-il, que Bayle évoque cette vente de médailles immédiatement après avoir fait allusion à l’ abbé François de Camps, numismate averti : voir ci-dessus, n.1.

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