Lettre 1446 : Pierre Bayle à Mathieu Marais

A Rotterdam, le 7 e de septembre 1699 Je ne serois pas excusable, Monsieur, d’avoir tardé si long tems à vous ecrire [1], si je n’étois extraordinairement occupé, tant à la révision de mon Dictionnaire dont on fait une seconde edition qu’à la correction des epreuves, que je fais avec le plus de soin qu’il m’est possible. A peine puis-je suffire à ces deux occupations ; et c’est un bonheur pour moi, que la troisieme edition de mes Pensées sur les comètes [2] soit achevée, pour me laisser un peu plus de loisir. J’en ai relu toutes les feüilles, avant qu’on les imprimât ; et quoique je n’y aie fait aucune addition, mais seulement quelques petits changemen[t]s au stile ; cela n’a pas laissé de me faire perdre assez de momen[t]s. J’ai renvoié les additions à un autre tem[p]s ; c’est-à-dire, jusqu’après la seconde edition du Dictionnaire [3]. Mr Leers et moi aussi, Monsieur, vous sommes très obligez d’avoir songé à lui, par rapport à une copie plus complette du Télémaque [4] mais il ne peut profiter de cette faveur, à cause des égards qu’il doit garder pour le libraire de La Haie, qui a imprimé déjà deux fois cet ouvrage. Ce libraire se nomme Moetjens [5]. Il est présentement à Paris, avec sa femme. Il se fit catholique au tem[p]s des conférences de Nimègue, et professe actuellement la religion qu’il embrassa en ce tems-là, sollicité, dit-on, par Mr d’Avaux [6]. Il tâchera, sans doutes pendant son séjour à Paris, d’avoir la copie la plus ample et la plus correcte qui se pourra trouver du Télémaque. On ne peut pas juger plus sainement d’un manuscrit, que vous avez fait ce celui-là. C’est ce qui se persuade plainement du mérite de Mr Daguesseau, dont vous avez fait l’éloge dans votre lettre, par rapport au discours qu’il prononça le jour de l’enregistrement du bref du pape [7]. Cet eloge, Monsieur, me parait si délicat et si bien tourné, que je le juge pour le moins égal à la chose que vous avez louée. J’infere de tout cela, que vous parlez contre vos lumieres, dans tout le bien que vous m’écrivez de mes compositions. Je me ferai un tres grand plaisir et un tres grand profit, de suivre désormais vos bons avis. Vous me donnerez une critique qui me pourra guérir de mes défauts. J’accepte, au reste, de bon cœur, le mémoire que vous m’offrez, concernant la cession proposée à Henri III [8]. Comme il ne vous échappe rien de ce qui se voit de nouveau dans Paris en fait de livres, je suppose avec raison que vous êtes des premiers à voir les Nouvelles de la république des lettres, que Mr Bernard publie à Amsterdam tous les mois [9], avec beaucoup de ponctualité. Elles épuisent tout ce qui se peut mander* en ce genre-là ; ainsi je ne pourrois vous écrire sur ce que vous savez déjà, cependant, voici une piece dont il n’a rien dit encore. Un mathématicien écossois, nommé Craig, a publié à Londres un petit ecrit latin, qu’il a dédié à l’ evêque de Salisbury, où il calcule la force et la diminution des choses probables [10]. Il établit d’abord, que tout ce que nous croions sur le témoignage des hommes, inspirez on non, n’est tout au plus que probable. Ensuite, il suppose que cette probabilité va toujours en décroissant, à mesure qu’on s’éloigne du tem[p]s auquel les témoins ont vêcu ; et en se servant de calculs algébraïques, il prétend trouver que la probabilité de la religion chrétienne peut durer encore quatorze cen[t]s cinquante quatre ans : après quoi, elle seroit nulle. Mais Jésus-Christ, par son second avénement, préviendra cette eclipse. Il croit qu’il ne reviendra qu’un peu avant ce terme, et qu’il vint au monde, environ le tem[p]s que la probabilité de la religion judaïque tendoit à sa fin. Cet ecrit a pour titre, Theologia Christianæ Principia Mathematica et ne contient que trente-six pages. Je suis, Monsieur, avec toute sorte de respect, votre etc.

Notes :

[1] La dernière lettre connue de Marais à Bayle date du 21 février 1699 (Lettre 1414).

[2] Sur cette nouvelle édition des Pensées diverses imprimée par Reinier Leers, voir Lettre 1384, n.24.

[3] On ne saurait préciser s’il s’agit d’une allusion à la deuxième édition de l’ Addition aux « Pensées diverses », qui devait paraître chez Reinier Leers cette même année 1699, ou bien de la première indication du projet de la Continuation des pensées diverses, que Bayle devait composer après la publication de la deuxième édition du DHC et qui ne devait paraître qu’en 1704, toujours chez Reinier Leers. Voir aussi Lettre 1440, n.7.

[4] Marais avait évoqué avec enthousiasme la publication du Télémaque dans sa lettre du 21 février (Lettre 1414, n.19). Sur la publication par Moetjens de la suite du Télémaque, voir Lettre 1444, n.8.

[5] Sur Adriaen Moetjens (après 1651-1717), voir E.F. Kossmann, De boekhandel te ’s Gravenhage tot het eind van de 18de eeuw (The Hague 1937) p.270-274, qui ne mentionne pas, cependant, son voyage à Paris. Il semble que Moetjens soit né dans une famille catholique ; cependant il fut membre de la guilde des libraires à La Haye à partir de 1679. Après sa mort, son fils, également nommé Adriaen, reprit la librairie, et son petit-fils, lui aussi nommé Adriaen (?-1802), succéda à son père.

[6] Sur Jean-Antoine II de Mesmes, seigneur d’Irval, puis, en 1673, comte d’Avaux, plénipotentiaire français aux conférences de la paix à Nimègue, puis ambassadeur de France à La Haye entre 1678 et 1688, voir Lettres 116, n.12, et 374, n.5.

[7] Il n’est pas question d’ Henri-François d’Aguesseau (1668-1751) dans la lettre de Marais du 21 février (Lettre 1414) : au moins une autre lettre est certainement perdue, ce qui est confirmé par la citation d’une lettre de Marais dans le DHC, art. « Henri III », rem. Q : voir la note suivante. Il s’agit ici de la condamnation par le pape Innocent XII, le 12 mars 1699, de l’ouvrage de Fénelon, Explication des maximes des saints, et de l’éloge du pape par d’Aguesseau devant « les Grand’Chambre et Tournelle assemblées » le 14 août 1699 à l’occasion de cette condamnation : voir Œuvres du chancelier Henri-François d’Aguesseau (Paris 1759, 4°), p.233-243 : « Réquisitoire pour l’enregistrement de la bulle contre le livre des Maximes des saints ». Voir aussi le commentaire de Leibniz à Nicaise du 16 juin 1699 (éd. Gerhardt, ii.586-587).

[8] Voir le DHC, art. « Henri III », rem. Q : Bayle cite un « Mémoire du sieur de Schomberg », dont il indique en marge : « n.88. Elle m’a été communiquée par M. Marais, avocat au Parlement de Paris, et il y a joint cette note : “Dans une instruction d’Henri trois au sieur de la Clyette allant à Florence, je trouve que ce Mons r de Schomberg est nommé conseiller de Sa Majesté en son conseil d’Etat, et mareschal de ses gens de guerre allemands.” » Plus loin, à la remarque R, Bayle cite longuement un « Extrait de ce qui a esté représenté au pape par le commandeur de Diou ambassadeur pour l’Union des catholiques à Rome » confirmant le rôle du jacobin Jacques Clément dans l’assassinat d’ Henri III, et il précise en marge que la copie de ce document lui a été fournie par « le même M. Marais ».

[9] Sur la reprise des NRL par Jacques Bernard, voir Lettre 1411, n.8.

[10] John Craig (1663-1731), chanoine de la fondation Gillingham Major à la cathédrale de Salisbury, Theologiæ Christianæ principia mathematica (Londini 1699, 4°). L’auteur, élève de David Gregory (voir Lettre 293, n.8) à Edimburgh, était un ami de Newton, de Halley et d’ Abraham de Moivre ; il était l’un des premiers disciples de Leibniz en Grande-Bretagne : voir les lettres de Leibniz à Thomas Burnett de Kemney du 17 mars et du 27 juillet 1696 (éd. Gerhardt, iii.179, 185). Bayle devait citer son ouvrage dans l’ Eclaircissement sur les pyrrhoniens publié en annexe de la deuxième édition du DHC en 1702 : « §VII : Le mathématicien que je dois citer publia à Londres en 1699 un écrit de 36 pages in 4, intitulé Theologiæ christianæ principia mathematica. Il prétend que les principes de la religion chrétienne ne sont que probables, et il réduit à des calculs géométriques les degrez de leur probabilité et ceux du décroissement de cette probabilité. Il trouve qu’elle peut durer encore 1454 ans, d’où il conclut que Jesus-Christ reviendra avant ce tems-là. Il dédie cet ouvrage à Mr l’évêque de Salisberi, et il représente dans son Epitre dédicatoire que ceux qui le blâmeront de n’appeller que probables les principes du christianisme seront des gens qui n’auront ni bien examiné les fondemens de leur religion, ni bien entendu la nature de la foi. »

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