Lettre 145 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Sedan,] le 19 9bre 1677
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere],

J’avois resolu d’attendre à vous envoyer les theses des maitres aux arts [1], qu’une voye d’ami se presentat, afin de vous epargner le port : mais etant obligé d’envoier incessamment un petit livre qu’on me demande, j’ai cru qu’il ne falloit plus differer à vous envoyer lesdites theses. Je vous prie de les communiquer à Mr R[ivals] [2] en l’assurant de la continuation de mes tres-humbles respects. J’ai cru qu’un exemplaire suffiroit pour vous et p[ou]r les amis à qui vous les voudriez communiquer, car à moins que d’etre du metier, c’est une lecture qui n’est pas fort agreable, et un present dont on ne se soucie guere. Je conte parmi les amis Mr de La Riviere [3] que je salue tres particulierem[en]t. Mr le mar[echal] de Schomberg son maitre a passé toute la campagne sur les villes de la Meuse, sans avoir aucune armée à commander. Ceux qui connoissent sa grande experience s’etonnoient de voir un si habile ouvrier sans rien faire, mais pour lui qui est aussi bon courtisan que bon guerrier, il ne temoignoit pas le moindre ressentim[en]t, ni le moindre murmure contre la Cour pour une conduitte qui etoit si peu avantageuse à sa gloire. Il se divertissoit à mille parties de galanterie*, il etoit propre* comme un dameret* de profession, et neantmoins fort assidu aux exercices de pieté quand il etoit en lieu à cela [4]. Je croi qu’il n’aura de long tems une aussi grande armée sous lui que celle qu’il commandoit en 1676 en Flandres, parce que Mr de Luxembourg est bien de la faveur, et sera continué sans doutte dans le commandem[en]t qu’il a eu cette année en ce pays là, dont il s’est tres glorieusem[en]t acquitté [5]. Dailleurs Mr de Crequi a si bien reussi contre les Allemans, qu’il n’y a point d’apparence* de lui oter à l’avenir le commandem[en]t de l’armée qu’on oppose aux Imperiaux [6]. Ainsi il ne reste rien pour Mr de Schomberg, sinon de servir sous le Roy pendant q[ue] S[a] M[ajesté] sera en campagne. Il sera plus difficile l’année prochaine qu’il ne l’a eté jusques icy, d’emporter quelques villes aux Espagnols dés la fin de l’hyver, parce qu’ayant profité de leurs fautes passées, ils ont retenu dans leur pays toute l’armée de leurs alliez, si bien que le Roi ne sauroit attaquer aucune place où ils n’ayent jetté 10 ou 12 m[ille] ho[mm]es en garnison. Je prie D[ieu] mon t[res] c[her] p[ere] de vous benir de plus en plus et de couronner votre vieillesse des fruicts delicieux de la tranquillité, de la joye et de la santé. Ne m’oubliez point dans vos sainctes prieres. Agreez que j’emploie le reste de ce pap[ier] à m’entretenir avec m[on] f[rere][.]

Notes :

[1] Il s’agit donc de thèses rédigées par Bayle ; il n’y a pas lieu de s’étonner que ces sortes de pièces fugitives aient disparu de nos jours.

[2] Laurent Rivals : voir Lettre 1, n.2, et 142, n.10.

[3] Falentin de La Rivière : voir Lettre 139, p.422 et n.1.

[4] Sur l’existence menée par Schomberg, Bayle tient ses informations sans doute directement de Falentin de La Rivière. Le maréchal ne pouvait assister à un culte réformé dans un temple que s’il se trouvait à portée d’un lieu d’exercice, soit dans une ville ou un bourg, soit dans le château d’un seigneur réformé (exercice de fief).

[5] La victoire de Luxembourg en avril 1677 à Saint-Omer, sous le duc d’Orléans, a déjà été mentionnée par Bayle, Lettre 138, n.14.

[6] Les mouvements victorieux de Créqui avaient fait l’objet de commentaires dans la Gazette tout au long de l’année.

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