[Harderwijk, le 13 février 1700] A Pierre Bayle à Rotterdam, Si Bayle, cet homme très célèbre, ami autrefois indéfectible, est toujours vivant ou s’il nous a déjà quittés, succombant à ses très lourds et accablants travaux pour aller chez les morts, je n’en saurais rien si je n’avais pu, assez rarement, en être informé par des amis. Autrefois il écrivait, quoi qu’il fût très occupé, et il évoquait mon silence, il m’exhortait à ne pas m’endormir en face des difficultés, il encourageait et il consolait celui qui temporisait et qui désespérait. Mais il est maintenant plus taciturne qu’auparavant. Quelle en est la cause ? Il faut pourtant que la distance plus grande et plus longue entre les lieux [1] nous stimule et nous incite à nous écrire plus fréquemment. En effet les lettres, comme vous le savez bien, furent inventées pour que nous apprenions aux absents ce qui se passe chez nous, que nous attendions d’eux des nouvelles. Et nous voudrions que tout le monde fasse cela. Ainsi donc, puisque pour cette fin d’année et pour celle qui commence, vous restez muet, j’ai décidé de vous demander par cette lettre que vous m’informiez de ce que vous-même, de ce que notre Basnage, de ce que Lufneu, de ce que de Mey, autant de noms qui me sont très chers, vous faites et entreprenez. De ma part vous n’aurez que des nouvelles bien modestes, puisque j’apprends à déclamer à des cœurs de pierre, et que je passe mon temps à former et à éduquer l’esprit mal dégrossi des étudiants. Mais il vit cependant dans mon cœur, cet Isaac Casaubon, et également son fils Méric, entre lesquels je n’aurais pas fait le lien si je ne brûlais pas en vain depuis longtemps d’un feu inextinguible pour décrire ce qui reste, d’après les Ephémérides de Casaubon, des sept années [de la vie ascétique] de Basile le Grand [2]. Ces derniers jours, grâce au très célèbre Smith [3], je me suis passionné pour lui [Isaac Casaubon]. Les Etienne vivent aussi dans mon cœur [4] et je ne peux même pas aller les voir, puisque je n’ai plus le livre français de Chevillier, Histoire de l’imprimerie de Paris [5], que vous m’aviez envoyé naguère et que je vous ai rendu. Si vous voulez me le renvoyer, ce que je vous demande instamment, vous prendrez soin le plus vite possible d’inciter le préposé au courrier à s’activer. Je suis en train de corriger Flore [6], puisque je dois parcourir souvent son texte avec mes étudiants, ce qui demande beaucoup de travail, et je n’en suis pas encore venu à bout malgré mes vœux. Quand je me serai acquitté des corrections de votre ouvrage [7], je vous les soumettrai de bon cœur. Portez-vous bien très célèbre Bayle et aimez-moi comme vous le faites. Donnée à Harderwijk le jour-même des Ides de février 1700.

Notes :

[1] Almeloveen avait quitté Gouda pour un poste de professeur à Harderwijk : voir Lettre 1350.

[2] Notre lecture et donc notre interprétation de ce passage sont conjecturales. Sur les travaux de Casaubon sur Basile de Césarée, voir H. Parenty, Isaac Casaubon, helléniste : des studia humanitatis à la philologie (Genève 2009), ch. IV : « Le discours des Ephémérides », en particulier p.229-230, et A.-M. Malingrey, Philosophia. Etude d’un groupe de mots dans la littérature grecque, des présocratiques au IV e siècle après J.-C. (Paris 1961).

[3] Il s’agit peut-être de la critique de Richard Simon publiée par Thomas Smith en collaboration avec Johann Heinrich Majus (1653-1719), Repetitum examen historiæ criticæ textus Novi Testamenti : a P. Richardo Simonio in Gallia vulgatæ, publicè institutum antehac in Academia Ludoviciana, nuncque auctum introductione ad studium philolog. criticum et exegeticum atque examine artis criticæ Johannis Clerici et novi Speciminis Biblicarum emendationum et interpretationum Marci Meibomii (Francofurti, Lipsiæ Ienæ 1699, 4°).

[4] Almeloveen avait publié une histoire de la famille des imprimeurs Estienne  : Dissertatio epistolica de vitis Stephanorum (Amsterdam 1685, 8°). Voir aussi Michel Mettayer, dit Maittaire, Stephanorum historia, vitas ipsorum ac libros complectens (Londres 1709, 8°) ; Prosper Marchand, Dictionnaire historique, ou mémoires critiques et littéraires (La Haye 1758-1759, 2 vol.), art. « Estienne » ; A.-A. Renouard, Annales de l’imprimerie des Estienne, ou histoire de la famille des Estienne et de ses éditions (Paris 1824, 1843). Nous n’avons pas trouvé trace d’une branche de la famille Estienne à Harderwijk : nous interprétons donc cette formule comme une métaphore : Almeloveen indique qu’il a besoin de l’ouvrage de Chevillier pour retrouver les références pertinentes parmi les publications des imprimeurs Estienne. Dans sa lettre du 23 février, Almeloveen poursuit la même métaphore et déclare qu’il a reçu de la part de Bayle le livre de Chevillier et qu’il peut donc « revenir » aux Estienne : voir Lettre 1469, n.2.

[5] Sur cet ouvrage d’ André Chevillier, L’Origine de l’imprimerie de Paris. Dissertation historique et critique. Divisée en quatre parties (Paris 1679, 4°), qui avait été réimprimé en 1694 (Paris 1694, 4°), voir Lettre 1045, n.1.

[6] Publius Annius Florus, auteur d’un abrégé d’histoire romaine, Rerum romanarum epitome, édité par Anne Le Fèvre (épouse Dacier) pour la collection ad usum Delphini (Parisiis 1674, 4°).

[7] Allusion à la lecture de la première édition du DHC par Almeloveen : Bayle avait exploité ses ouvrages dans le DHC mais ne fait pas état de corrections proposées par Almeloveen pour la deuxième édition.

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