Lettre 1468 : Claude Nicaise à Pierre Bayle

Dijon le 18 fev[ri]er 1700 Quoy que vos lettres Monsieur soient extremement agreables à vos amys il ne fault pas neanmoins les exiger de vous au prejudice de vostre santé qui est si chere à la Rep[ublique] des Lettres ; je ne scay pas trop bon gré à Mons r Leers de vous fatiguer comme il faict ; je luy ecripts de menager un peu cette si chere santé ; je luy demande toujours le deffect du Junius qu’il m’a promis par une lettre que je conserve [1] où il me dit in terminis que quoy qu’il luy faille deffaire un exemplaire il le fera[ ;] neanmoins il ne se souvient pas de sa parole ; il est trop honneste homme pour y manquer ainsy je croy que par la 1 re occasion qu’il aura d’envoyer à Geneve quelque pacquet il l’adressera à Mons r Choüet [2], il n’est pas juste qu’ayant contribué comme vous scavés à l’edition de ce livre / je n’en aye qu’un exemplaire qui est imparfaict. Je n’ay point du tout de nouvelles à vous mander* de la Rep[ublique] des Lettres, tout languit maintenant en France sur ce chapitre. Les lettres ont deserté ce climat, et se sont retirées chez vous où elles sont en veneration sous un aussi grand protecteur que vous[.] Nous avons esté long tem[p]s dans le goust d’une doctrine mystique de l’amour pur et desinteressé dont l’archev[êque] de Cambray avoit infatué le monde ; il a changé de goust depuis sa condamnation à Rome et donne maintenant dans un goust mythologique et fabuleux dont il remplit le monde [3], car on me mande de Paris qu’il en a 32 touts prests à donner au jour[,] qu’il ni [ sic] en a encore que 4 imprimés dont l’ Aristonous [4] et l’un [5] qui est l’hist[oire] d’une aventure d’un particulier chez lequel il s’estoit retiré au commencem[en]t de la fascheuse affaire / qu’il s’est faicte, on parle de r’imprimer les conciles generaux au Louvre [6], mais on a faict entendre au Roy que les jesuites n’estoient pas gens à s’en bien acquitter et au contentem[en]t de la France ; c’est Mons r l’archev[êque] de Rhines [ sic] qui en a persuadé le Roy ; ainsy l’on enployera d’autres personnes que le P[ère] Hardouyn ou tel autre jesuite ; Mons r de La Mare [7] a esté fort surpris lors que je luy ay faict voir vostre lettre touch[an]t la vie d’ Hubert Languet [8] qui ne paroist point comme il esperoit de la voir avec les lettres posthumes de cet auteur [9], il en a neanmoins conservé une copie que je luy inspireray d’envoyer en Hollande à Mr Grævius, dont je n’ay point ancor[e] recû les oraisons de Ciceron [10] qu’il m’envoye : c’est un pauvre Mecenas que Mr de B[e]auvilliers [11] qui opina à ce qu’on ne luy fit aucune recompense pour un si beau travail ; j’ay faict vos complim[ent]s à Mons r de La Monnoye et à Mr Chesne [12] qui vous saluent touts deux[ ;] ce dernier vous a recrit [13] ; aymés moy toujours Mons r et croyés moy tout à vous Nicaise Pour / Monsieur Baÿle / Rotterdam •

Notes :

[1] Sur l’exemplaire défectueux de l’édition de Junius par Kuiper que Nicaise avait reçu de la part de Leers et dont il demandait le remplacement, voir Lettres 1066, n.3, 1338, n.12, et 1437, n.2.

[2] Jean-Antoine Chouet, libraire-imprimeur à Genève : voir Lettre 1157, n.11. Il constituait la « voie de Genève » pour l’envoi de paquets des Provinces-Unies qui risquaient d’être saisis par la douane française.

[3] Voir l’annonce du Télémaque par Mathieu Marais, dont l’enthousiasme tranche avec le scepticisme de Nicaise : Lettre 1414.

[4] Fénelon, Les Aventures d’Aristonoüs (La Haye 1699, 12°).

[5] Nicaise semble se tromper légèrement : il s’agit certainement de l’édition des Dialogues divers entre les cardinaux Richelieu et Mazarin et autres (Cologne 1700, 12°), qui comporte l’ Aristonoüs et quatre Dialogues des morts, n° XXI, XXXVII, LXIV, LXXIV selon l’édition de J. Le Brun (Paris 1983-1997, 2 vol.), i.279-510. Les « 32 touts prests » sont sans doute des dialogues devant paraître dans l’édition des Dialogues des morts, composez pour l’éducation d’un prince (Paris 1712, 12°), qui en comporte en définitive quarante-huit. Voir Fénelon, Œuvres, éd. J. Le Brun, i.1339, où est citée une lettre de Nicaise à Huet du 22 février 1700 comportant un texte très semblable à celui de la présente lettre, et les NRL, janvier 1700, art. IX, p.116 : « Il court un manuscrit intitulé Dialogues des cardinaux de Richelieu et Mazarin. Châcun d’eux fait son éloge, et raconte succinctement les oppositions qu’il a eües dans son ministériat : ce que l’un et l’autre ne pouvant souf[f]rir, ils se disent leurs véritez, et se reprochent en termes formels leurs défauts, de même que la mauvaise conduite, qu’ils ont tenuë dans le gouvernement de l’Etat. Ils tâchent néanmoins tous deux de se justifier, vu l’occasion des tem[p]s et des personnes, qui les ont voulu traverser. Ce dialogue est bien écrit. Quelques-uns l’attribuent à M. de Cambrai, mais ce n’est pas le sentiment le plus général, ni le mien non plus. »

[6] L’ Histoire des conciles generaux et assemblées tenuës en Orient et en Occident depuis le temps des apôtres jusqu’au concile de Trente ; avec des dissertations par rap[p]ort aux mœurs de l’Eglise gallicane et du royaume. Divisée en deux parties (Paris 1699, 12°, 2 vol.) venait de paraître chez Maurice Villery. Voir les NRL, septembre 1699, art. I.

[7] Le Dijonnais Philippe de La Mare, fils de Philibert, était en rapport avec le cercle de Bernard de La Monnoye et de Claude Nicaise ; il avait autrefois contribué à la composition des Menagiana : voir Lettre 991, n.8.

[8] Il est difficile de déterminer ce que Nicaise désigne comme « vostre lettre touchant la vie d’ Hubert Languet [1518-1581] », puisqu’il affirme que Philippe de La Mare aurait souhaité qu’elle eût paru « avec les lettres posthumes de cet auteur ». Il se peut cette expression désigne le texte remanié de l’article « Brutus (Etienne Junius Brutus) » du Projet d’un dictionnaire critique de 1692, qui devait constituer, en appendice du DHC la « Dissertation concernant le livre d’ Etienne Junius Brutus, imprimé l’an 1579 ». Bayle reprenait également dans la deuxième édition du DHC son article « Languet (Hubert) », où il renvoie fréquemment à la biographie composée par Philibert de La Mare, H. Langueti vita ([Hall] 1700, 12°) : voir Lettre 1066, n.7.

[9] Dans le DHC, art. « Languet (Hubert) », Bayle évoque les différentes éditions de ses lettres : « Les lettres latines qu’il avoit écrites à Philippe Sidney furent imprimées à Francfort l’an 1633. Celles qu’il avoit écrites en même langue aux Camerarius pere et fils parurent l’an 1646, et ont été rimprimées avec quelques autres l’an 1685 : on y trouve une belle préface où il est loué magnifiquement. On a publié à Hall[e] en 1699 un gros recueil de celles qu’il avoit écrites à l’électeur de Saxe son maître, pendant le cours de ses négociations. » Il s’agit là des Epistolæ politicæ et historicæ scriptæ quondam ad Philippum Sydnæum, nunc vero primum publicis typis divulgatæ (Francofurti 1633, 12°), des Ad I. Camararium patrem et filium scriptæ epistolæ nunc primum editæ a Lud. I. Camerario (Groningen 1646, 12°) et de la nouvelle édition établie par Carpzovius (Lipsiæ 1685, 12°), et enfin du « gros recueil » des Epistolæ ad principem suum Augustum Sax. ducem, primus e Museo edidit Io. Petr. Ludovicus (Halle 1699, 4°). Bayle revient sur ce « gros recueil » à la remarque F de son article : « Mr l’abbé Nicaise m’avoit assuré que l’on y verroit en tête la Vie de l’auteur composée par Mr de La Mare ; mais cela ne s’est point trouvé véritable. Elle a été publiée à part dans la même ville de Hall[e], en 1700 in 12. Si elle me fût tombée entre les mains assez tôt, cet article seroit meilleur, bien plus plein et mieux lié. » Il renvoie également au compte rendu de la biographie de Languet par Philibert de La Mare dans les NRL de Jacques Bernard, mars 1701, art. III. Sur Philibert de La Mare, voir Philibert Papillon, Bibliothèque des auteurs de Bourgogne (Dijon 1742, folio, 2 tomes en 1 vol.), s.v., p.26-30, A. de Vallouit, Les Mémoires inédits de Philibert de La Mare, parlementaire dijonnais, curieux érudit et témoin du Grand Siècle. Etude littéraire d’après la transcription intégrale du manuscrit autographe conservé à la Bibliothèque municipale de Dijon (thèse, Aix-en-Provence 2007), et Lettre 730, n.10.

[10] M. Tullii Ciceronis Orationes, ex recensione Joannis Georgii Grævii, cum ejusdem animadversionibus et notis integris Francisci Hottomanni, Dionysii Lambini, Fulvii Ursini, Paulli Manutii ac selectis aliorum, ut et Q. Asconio Pediano et Anonymo Scholiaste (Amstelodami 1695-1699, 8°, 6 vol.).

[11] Paul de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan (1648-1714), qui fut chargé par Louis XIV de l’éducation du dauphin Louis, duc de Bourgogne, puis de celle du duc d’Anjou et du duc de Berry. Il s’associa Fénelon dans cette tâche et devint un des principaux membres du « parti des ducs », favorable au dauphin, mais dont les intérêts politiques furent frustrés par la mort précoce de celui-ci. Ayant épousé Henriette-Louise Colbert, fille de Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, et de Marie Charron de Menars, Saint-Aignan fut le beau-frère de Charles-Honoré d’Albert, duc de Chevreuse ; tous deux furent des amis intimes de Saint-Simon.

[12] Tous deux résidant à Dijon : voir Lettres 923, 942 et 1249, n.11.

[13] Une seule lettre d’ Etienne Chesne à Bayle nous est parvenue : Lettre 1450.

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