Lettre 1477 : Pierre Bayle à Jean Rou

A Rotterdam, le 10 e d’avril 1700 Je vous ai bien de l’obligation, mon cher Monsieur, de la bonté que vous avez euë de m’écrire tant de bonnes et de belles choses [1] ; mais prenez garde qu’en m’apprenant que vous avez fait tant de riches amas historiques et généalogiques [2], vous ne vous soiez exposé à mes importunitez et que je recoure trop souvent à votre oracle. Je ne crois point que Mr Bernard se soit trompé dans son Histoire abrégée de l’Europe [3], en donnant à Mademoiselle de Guise la qualité de duchesse [4] ; car on la lui donne dans l’ Etat de la France imprimé en 1681 [5]. Il fallut, sans doute, qu’elle obtînt des lettres pour cela ; car si le duché de Guise était un fief masculin, elle l’eût dû posséder dès l’année 1664, que son frere mourut sans enfan[t]s ; son frere, dis-je, qui n’avoit point de freres : et nous savons neanmoins que leur neveu fut duc de Guise, et qu’étant mort en 1671, le fils qu’il avoit laissé de la fille de Gaston de France, fut censé duc de Guise, et il est certain, que Mademoiselle de Guise n’a été qualifiée duchesse, que depuis que son petit-neveu fut décédé en 1675. Il est certain aussi, que l’abbesse de Mont-Martre, sa sœur, est morte ; car dans l’ Etat de la France, imprimé en 1697 [6], on marque que l’abbesse de ce nom est une fille du prince d’Harcourt [7]. Il n’est pas nécessaire de chercher ce que je vous disais de Charlotte des Essars ; je puis citer un livre imprimé, que j’ai recouvré depuis deux jours [8], et où j’ai vû qu’elle eut des enfan[t]s du cardinal de Guise. Autant que je puis en rappeller les idées, l’ Etat de la France imprimé en 1656 ou environ, parlait du mariage de cette Charlotte, maitresse de Henri IV et depuis de ce cardinal, avec Mr Du Hallier au chapitre des maréchaux de France, et à l’article du maréchal de L’Hospital [9], ou bien à l’article des enfan[t]s naturels de Henri IV : et vous remarquerez, s’il vous plaît, qu’en ce tem[p]s-là l’ Etat de la France parloit non seulement des maréchaux vivan[t]s ; mais aussi, de ceux qui étoient morts depuis sept ou huit années. C’est ce que j’ai vû dans l’ Etat de la France imprimé en 1657 [10]. Le maréchal de L’Hospital vivoit encore. J’ai vû tout de nouveau son article. Je n’y ai point trouvé son mariage avec Charlotte des Essars ; mais je l’ai trouvé dans le Pere Anselme [11], qui n’observe point que cette Charlotte eût été maîtresse, ni du cardinal de Guise, ni de Henri IV. Une chose m’embarrasse : je ne compren[d]s pas ce que nous ont dit les nouvellistes, que Mr le prince de Condé d’aujourd’hui dispute la succession de Mademoiselle de Guise, du chef de sa femme. Le Mercure historique du mois de février dernier, nous apprend qu’il l’a disputée au prince de Bergues, qui se fondoit sur le mariage de la comtesse de Bossu [12]. Ce que Mr Le Clerc a repondu à votre objection n’a aucune ombre de solidité [13] : et il faut ranger cela entre les exemples de ceux qui aiment mieux que l’on connoisse par leurs répliques qu’ils ont tort, que par leur silence. Si vous n’êtiez pas venu à bout de la question, que vous me proposez, sur un endroit de Mariana [14], je me presserois d’y satisfaire ; quoi que mon travail de commande et journalier ne me permette aucune diversion. Vous avez raison d’appeller cela un os à ronger. Je ne pense pas que dans un profond loisir, j’en pusse bien parler, privé que je suis des livres necessaires. Je me ferois peut-être fort, sans trop présumer, d’en trouver le dénouement, si je pouvois passer une quinzaine d’après-dinées dans la bibliothèque de Mr l’archevêque de Rheims [15], ou du cardinal Mazarin [16], ou des jésuites du college de Clermont [17] et semblables ; mais sans de tels secours, je me vois contraint à chaque moment de rendre les armes. Je suis, mon cher Monsieur, tout à vous animitùs et medullitùs [18]. P.S. J’avois ouï dire quelque chose de ce mariage de conscience de Montresor [19], dont vous m’assûrez, et je n’y avois pas fait attention ; mais depuis ce que vous m’en avez écrit, j’y ai eu plus d’égard.

Notes :

[1] La lettre de Rou par laquelle il répondait à celle de Bayle du 3 avril (Lettre 1476) est perdue.

[2] Jean Rou (1638-1711) avait publié autrefois des Tables historiques, chronologiques et généalogiques, contenant ce qui s’est passé de plus mémorable depuis la création du monde (tables imprimées séparément à Paris entre 1672 et 1675 et ensuite recueillies en un volume : s.l.n.d. [Paris 1675], folio ; BNF, cote : Gr. Fol. G 11) : voir Lettre 78, n.5.

[3] Jacques Bernard, Histoire abrégée de l’Europe pour le mois de juillet 1686 [-décembre 1687] (Leyde 1686-1687, 12°, 3 vol.).

[4] Sur M lle de Guise et Françoise-Renée de Guise, filles de Charles de Lorraine, duc de Guise, et d’ Henriette-Catherine de Joyeuse, voir la lettre de Bayle du 3 avril : Lettre 1476, n.3. Il ajoute la remarque suivante dans le DHC, « Guise, Henri de Lorraine, duc de) », rem. H : « Au reste, j’ignore à qui appartient présentement ce duché-là : je n’ai pu recevoir assez tôt les mémoires que j’avois demandez touchant le suites du testament de Mademoiselle de Guise. Elle étoit duchesse de ce nom depuis un assez long tem[p]s, lors qu’elle mourut au mois de mars 1688. Elle a laissé par son testament le duché de Guise, qui vaut cent mille livres de rente, au fils puiné du duc de Lorraine, avec la principauté de Joinville qui n’en vaut gueres moins, et son bel hôtel de Paris, à condition qu’il porteroit ce nom-là, et viendroit demeurer en France sous le bon plaisir du Roi. » Le testament de M lle de Guise est cité d’après le Mercure historique et politique, mars 1688, p.279-281.

[5] Nicolas Besongne (†1697), L’Etat de la France, où l’on voit tous les princes, ducs et pairs, marêchaux de France, et autres officiers de la couron[n]e : les evêques, cours qui jugent en dernier ressort, les gouverneurs des provinces, les chevaliers des ordres, etc. Ensemble les noms des officiers de la maison du roi et le quartier de leur service : avecque leurs gages et priviléges, et l’explication des fonctions de leurs charges. Comme aussi des officiers des maisons roïales, de la reine, de Monseigneur le Dauphin, de Madame la Dauphine, de Monsieur duc d’Orléans, et de Madame. Suivant les Etats portés à la Cour des aides. Le tout enrichy d’un grand nombre de figures (Paris 1681, 12°, 2 vol. ; Paris 1682, 12°, 2 vol.), publié par Jean Guignard.

[7] Marie-Anne de Lorraine-Harcourt, abbesse de Montmartre jusqu’à sa mort, le 29 octobre 1699 ; elle était fille de François de Lorraine (1623-1694) et d’ Anne d’Ornano (†1695), dont les descendants portèrent le titre de prince d’Harcourt. Marie Gigault de Bellefonds lui succéda comme abbesse de Montmartre.

[8] Voir le DHC, art. « Guise (Henri de Lorraine, duc de) », rem. H, où Bayle renvoie à l’ Etat de la France, sans donner l’année : il s’agit sans doute de l’édition de 1657 citée quelques lignes plus loin. A ces informations, Bayle en ajoute d’autres dans l’article « Guise (Louïs de Lorraine, cardinal de) », rem. B et C : en marge de cette dernière remarque, il renvoie à un mémoire « que je n’ai reçu qu’après l’impression de la page où il eût pu être plus commodément », de Joachim d’Alence (ou Dalancé). Celui-ci, résidant à la Haye (voir Lettre 518, n.1), avait sans doute été consulté par Jean Rou. Voir aussi l’article « Hospital (François de L’) », rem. B, que Bayle corrige encore dans l’article « Essars (Charlotte de) », rem. AA, par une note intégrée dans le DHC après sa mort.

[9] François de L’Hospital (1583-1660), seigneur du Hallier et de Beynes (1630), comte puis duc de Rosnay (août 1651) et pair de France ; il était le frère cadet du maréchal de Vitry (1581-1644). Il épousa Charlotte des Essarts (1580-1651) le 4 novembre 1630.

[10] Sur cette édition de L’Etat de France, citée déjà par Bayle dans sa lettre du 3 avril, voir Lettre 1476, n.8.

[11] Pierre Guibours, dit le Père Anselme de Sainte-Marie (1625-1694), augustin, Histoire de la maison royale de France et des grands officiers de la couronne (Paris 1674, 4°, 2 vol.). L’ouvrage monumental connut plusieurs éditions ultérieures sous le titre Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France, des grands officiers de la couronne et de la maison du roi, avec les qualités, l’origine et le progrès de leurs familles : ensemble les statuts et le catalogue des chevaliers, commandeurs et officiers de l’ordre du Saint-Esprit, le tout dressé sur les titres originaux, registre des chartres du roi, du parlement, de la chambre des comptes et du Châtelet de Paris, cartulaires d’églises, manuscrits et mémoires qui sont dans la Bibliothèque du roi, et autres, par le Père Anselme, [...] ; revue, corrigée et augmentée par l’auteur, et après son décès continuée [...] par un de ses amis [Du Fourny] (Paris 1712, folio, 2 vol. ; 4e éd. P. Potier de Courcy, Paris 1868-1890, folio, 9 vol.).

[12] Nous n’avons pas trouvé cette nouvelle dans le Mercure historique et politique du mois de février 1700. Sur cette question d’héritage, Bayle insère dans la deuxième édition du DHC, art. « Guise (Louis de Lorraine, cardinal de) », rem. C, des informations lui sont venues sous la forme d’un « mémoire communiqué par les soins de M. Dalencé » : voir ci-dessus, n.8.

[13] Dans ses Parrhasiana, ou pensées diverses sur des matières de critique, d’histoire, de morale et de politique, avec la défense de divers ouvrages (Amsterdam 1699, 8°, 2 vol.), Jean Le Clerc avait signalé que Vittorio Siri, dans ses Memorie recondite dall’anno 1601 fino al 1640 (Ronco, Parigi, Lione, 4°, 8 vol.), s’était trompé en affirmant que le Dauphin ( Louis XIV) naquit à Paris au mois de décembre, alors qu’il vint au monde à Saint-Germain-en-Laye au mois de septembre 1638. Dans son article « Remarques sur un endroit du Parrhasiana de Leclerc », NRL, septembre 1699, art. V, Rou avait critiqué la remarque de Le Clerc en montrant que Siri n’évoquait pas la naissance de Louis XIV mais sa conception. La réponse de Le Clerc, méprisée ici par Bayle, avait été publiée avec l’article de Rou dans les NRL.

[14] Sur la traduction de Mariana par Jean Rou, voir Lettre 1152, n.2, et les Mémoires de Jean Rou, éd. Waddington, ii.79-82.

[15] François Janiçon avait fréquenté la bibliothèque de Charles-Maurice Le Tellier, archevêque de Reims, pour les besoins des recherches bibliographiques de Bayle : voir Lettre 1160, n.22.

[16] La bibliothèque du cardinal Mazarin était devenue celle du collège des Quatre Nations, où Bayle connaissait plusieurs bibliothécaires : Louis Picques, Claude Pierre de Francastel et Antoine Lancelot. Voir F. Richard, « Louis Picques, “docteur de la Maison et Société de Sorbonne” : les annotations d’un théologien féru de langues orientales », Revue de la Bibliothèque nationale de France, 2 (1999), p.42-46 ; P. Gasnault, « Antoine Lancelot et la bibliothèque Mazarine », Bibliothèque de l’École des chartes, 146 (1988), p. 383-384 ; A. McKenna, « Les réseaux au service de l’érudition et l’érudition au service de la vérité de fait : le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle », La Lettre clandestine, 21 (2012), p.201-211.

[17] Le bibliothécaire du collège de Clermont était à cette époque l’historien et numismate provocateur Jean Hardouin.

[18] animitus et medullitus : « cordialement et du fond du cœur ».

[19] Voir le DHC, art. « Guise (Henri de Lorraine, duc de) », rem. H, où Bayle rapporte les informations du Mercure historique et politique, mars 1688, p.279-281, sur le mariage de conscience de M lle de Guise avec Claude de Bourdeille, comte de Montrésor (1606-1663), « gentilhomme de qualité et de mérite ».

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