Lettre 1479 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 24 avril 1700] Hier avant que de faire ma leçon sur Sophocle [1], je releus ce que vous dites de la folie d’ Ajax [2]. Quoy que bien des gens en parlent comme vous, je ne scay pourtant, mon cher Monsieur, si vous auriez tous tant que vous estes, examiné comme il faut, ce que dit ce commendant des Salaminiens en certain endroit de sa tragédie [3]. C’est à l’acte 3 eme ou au vers 660. Cela ne sent point du tout le fou ni l’extravagant. Il n’y a rien de plus sensé ni de plus conforme à la raison. Le choëur qui suit cette scene, le reconnoit et s’en festoye*, principalement à l’antistrophe v.717* (*Voir l’Act. 4 v.836, et le schol[iaste] sur le v.874). Ajax avoit esté tres mal jugé ; et parce qu’il n’y avait point moyen d’en appeller sans promener son af[f]ront de tribunal en tribunal, la honte luy feit faire ce que l’on croit qu’il ne feit que par la fureur. Vous sçavez ce que l’on a dit de la honte. / Bien qu’elle ne survienne d’ordinaire qu’après la faute, elle repare si hautement le dommage qu’elle a causé, que je ne sçay en certaines rencontres, si elle ne vaut pas mieux qu’une simple régularité. On ne • parleroit point des grands saints, s’ils n’avaient esté de grands pécheurs ; et si vostre abbé de La Trappe n’eust jamais esté du monde, on n’admireroit point sa reforme [4] : si non errasset, fecerat ille minus [5]. C’est par la honte que l’on rentre dans les droits qu’on avait perdus, et que l’on redevient ce que l’on estoit auparavant ; quem pœnitet peccasse, est innocens [6]. De sorte que mon cher Monsieur, quand c’est la malice ou la hayne qui nous a fait trébucher, il y a encor[e] plus à loüer qu’à excuser dans nostre avanture. Ajax comprit bien cecy. Il n’y avoit plus de justice à esperer pour luy sur la terre. Tous ses amis et ses ennemis estoient contre luy, les / Troyens par malice et les Grecs par jalousie. Tellement que vous voyez bien qu’il debvoit se faire droit à soy-mesme, et emprunter de son courage ce qu’il ne pouvait plus • attendre de sa fortune. Il s’osta donc le sentiment de son malheur, n’ayant pu trouver de quoy s’en délivrer, et mourut hardiment dans la confiance que la posterité • jugeroit favorablement de son procés. • C’est à quoy on n’a pas manqué ; et pour surcroist de gloire, la vertu elle mesme a esté souvent s’arracher les cheveux sur son tombeau ; tant elle estimoit cet homme !

Ἀδ’ ἐγὼ ἁ τλάμων ἀρετὰ παρὰ τῶ|δε κάθημαι Αἴαντος τύμβω| Anthol. L. 3 [7]
A la verité, il eut pu vivre dans un coin de Salamine, dans l’obscurité et dans l’oubli. Il eut pu attendre que le temps eut découvert / • l’indignité de sa fortune : mais cela n’est point d’un héros. Qu’eust il gagné à se sequestrer de tout le monde ? à fuir la piste des hommes ? à vivre de son propre coëur ? Rien autre chose que ce que l’on disoit de Camille : Diis Hominibusque accusandis senescit [8], et il n’eust servi tout au plus, que d’un argument contre la Providence. Mais, mon cher Monsieur, n’est ce point trop tost vous escrire ? En verité, j’en tremble de peur ; et il me semble que vous allez trouver à redire à la promesse que je vous ay faite, dans ma derniére lettre [9]. J’en serois bien fasché : car ayant de l’estime pour vous au delà de ce qu’il se peut imaginer, et trouvant toute ma félicité dans vos ouvrages et dans vostre amitié, je serois au desespoir si je venois à faire quelque chose qui vous put déplaire. Je ne vous escris / donc que parce que je ne puis m’en empescher. Je n’ay pu résister à l’envie de sçavoir de vous mesme, l’estat de vostre santé et de vos affaires. Je m’y interesse pour bien des raisons. Car outre que votre amitié est le plus grand honneur qui ait pu m’arriver en ma vie, c’est que j’ay appris et que j’apprends tous les jours, mille choses dans vostre excellent Diction[n]aire, quoyque de fois à autres il me vient des doutes. Je vous ay remercié fort souvent de ce livre ; et je vous asseure qu’il n’y a journée dans l’année, que je ne vous en remercie en mon ame. Il y a plus d’un an, ce me semble, que vous escrivant sur le chapitre de Balzac* (*et de M. de La Monnoye), vous me rescrivites que vous trouviez cela assez beau et mesme assez beau pour estre / imprimé [10]. Je ne sçay si ce fust civilité, ou si vous aviez dessein de me four[r]er dans un coin de vostre ouvrage : mais depuis ce temps-là j’y ai bien des fois songé, quoy que je ne me souvienne point de ces paroles qui ont trouvé grace devant vous. Je vous remercie de vos nouvelles lit[t]eraires, et vous supplie tres humblement de ne point oublier cette bonne coustume, toutes les fois que vous me ferez l’honneur de m’escrire. Nous ne voyons rien icy. Tous nos illustres [11] vous asseurent de leurs respects et de leurs obeissances. J’en fais de mesme, et suis toujours avecque passion[,] reconnaissance et fidelité vostre très humble et très obéissant serviteur Du Rondel Ce 24 avril, 1700 Est-il vray que le maudit Orkius est malade à n’en point relever [12] ? A Monsieur / Monsieur Bayle, Professeur / en Philosophie et en / Histoire / A Rotterdam

Notes :

[1] Du Rondel était professeur d’éloquence et de belles-lettres – régent de première – à Maastricht.

[2] Voir le DHC, art. « Ajax, fils de Telamon », où Bayle relate sa folie lorsque les armes d’ Achille furent adjugées à Ulysse.

[3] Sophocle, Ajax, acte III, vers 660 sqq. : « je chercherai quelque lieu désert et j’y cacherai mon épée, cette arme qui me fut si funeste, dans le sein de la terre, loin de tous les regards ; puissent la nuit et les enfers la garder à jamais dans leurs entrailles ! » ; vers 717 : « Ajax a renoncé aux terribles querelles et à son ressentiment implacable contre les Atrides » ; vers 836 : « J’appelle encore à mon aide les déesses toujours vierges et toujours attentives aux actions des mortels, les augustes Euménides, aux pas rapides ; qu’elles sachent que je meurs victime des Atrides » ; vers 874 sqq. : Demi-chœur 1 : « Fatigue sur fatigue met le comble à la fatigue. Où, en effet, ne suis-je point allé ? Et nulle part je n’ai rien pu apprendre. Voici ! voici ! j’entends quelque bruit. » Demi-chœur 2 : « Ce sont nos compagnons, ceux qui partagent nos recherches. » Demi-chœur 1 :« Quoi de neuf, donc ? » Demi-chœur 2 : « J’ai parcouru tout le côté du camp qui regarde l’occident. » Demi-chœur 1 : « Qu’avez-vous trouvé ? » Demi-chœur 2 : « Beaucoup de fatigue, et rien de plus. » Demi-chœur 1 : « Et du côté du soleil levant je ne l’ai pas rencontré non plus. » Ces vers évoquent les tentatives vaines et pathétiques des matelots salamiens pour retrouver Ajax, dont ils ne savent pas qu’il est déjà mort.

[4] Sur la conversion de Rancé, qui, dans le « monde », avait été l’amant de la duchesse de Montbazon, voir A.J. Krailsheimer, Armand-Jean de Rancé, abbé de la Trappe 1626-1700 (Paris 2000), et l’ouvrage publié par Daniel de Larroque, Les Véritables Motifs de la conversion de l’abbé de la Trappe, avec quelques réflexions sur sa vie et sur ses écrits, ou les entretiens de Timocrate et de Philandre sur un livre qui a pour titre, les s[aints] devoirs de la vie monastique (Cologne, Pierre Marteau 1685, 12°).

[5] Du Rondel compare le cas de l’ abbé de La Trappe à celui de Mucius Scævola, héros romain légendaire, qui se serait offert (c.509 av. J.C.) pour assassiner Lars Porsenna, roi étrusque qui assiégeait Rome. Mucius tua par erreur l’un des membres de la suite du roi. Devant le tribunal royal, il démontra son courage en plongeant sa main droite dans un feu allumé sur l’autel et l’y garda jusqu’à ce qu’elle fût entièrement consumée. Fortement impressionné, Porsena ordonna que Mucius fût libéré et lui-même fit la paix avec les Romains. C’est Martial qui commente, Epigrammes, I.xxi : « Plus grande du fait d’avoir été trompée est la renommée de cette main droite, car si elle ne s’était pas égarée, elle aurait moins accompli. »

[6] Sénèque, Agamemnon, 243 : quem poenitet pecasse est pæne innocens : « Celui qui se repent d’avoir péché est presque innocent. »

[7] « C’est moi la Vertu, qui près de ce tombeau d’Ajax suis assise, éplorée, [les cheveux épars, le cœur atteint d’une vive douleur, en pensant que chez les Grecs l’astucieuse Tromperie l’emporte sur moi]. » Anthologie Palatine, VII, 145 (Asclépiade de Samos).

[8] Tite-Live, Ab urbe condita,V.43 : Diis Hominibusque accusandis senesceret : « il vieillissait en accusant les dieux et les hommes. » Marcus Furius Camillus, dit Camille, général romain, dictateur en 396 avant J.C., s’empara de la ville de Véies. De retour à Rome il fut accusé d’avoir détourné une partie du butin et, pour ne pas être jugé, il s’exila volontairement.

[9] Nous ne connaissons aucune lettre de Du Rondel entre celle du 10 mai 1698 (Lettre 1360) et celle-ci. Il s’agissait certainement d’une promesse qu’il avait faite de ne pas écrire trop souvent à Bayle pour ne pas le retarder dans son travail sur le DHC.

[10] Il s’agit sans doute du passage de la lettre de Du Rondel du 10 mai 1698 (Lettre 1360) cité dans le DHC, art. « Balzac (Jean-Louis Guez de) », rem. F : « J’ai acheté depuis peu, dit-il, Le Prince de la 1 [re] édition, où j’ai veu avec un plaisir indicible ce que Mr de Balzac avoit écrit, et qu’il a changé et retranché ensuite, et ce n’est que cette fois-cy que j’ai bien compris ce que vouloit dire Scaliger avecque son detrahendo fecit auctiorem. Balzac en égorgeant cinq ou six endroits, a supprimé la langueur, a ranimé la foiblesse, a donné du poids à sa force, et s’est saisi de l’attention qui alloit echap[p]er au lecteur. » La citation est tirée de Virgile édité par Joseph Juste Scaliger : Publii Virgilii Maronis Appendix, cum supplemento multorum antehac nunquam excusorum poematum veterum poetarum ; Josephi Scaligeri in eandem Appendicem commentarii et castigationes (Lugduni 1573, 8°).

[11] Les amis de Du Rondel, notables à Maastricht : Etienne Groulart, le doyen Bonhomme, le médecin Jean Barthélemy et un « janséniste » que nous n’avons su identifier plus précisément : voir Lettres 465, n.6, 1149, n.1, 1186, n.12, et 1326, n.4.

[12] Voir la déclaration de Jurieu lui-même dans son Supplément à l’histoire critique des dogmes et des cultes (Amsterdam 1705, 4°), p.19 : « Ces travaux m’ont enfin causé un mal qui m’a mis entièrement hors de combat ; c’est un vertige terrible, qui me dure depuis quinze ans, et à cause duquel j’ai été plusieurs fois des années entières, non seulement sans monter en chaire, mais sans pouvoir ni écrire, ni lire, sans parler. » Le dernier livre de Jurieu devait être sa dernière attaque contre Bayle, Le Philosophe de Rotterdam (Amsterdam 1706, 12°) : il resta ensuite silencieux jusqu’à sa mort en 1713.

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