Lettre 148 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Sedan,] le 14 janvier 1678
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere],

La joye que j’ay sentie en voyant de votre ecriture [1] est inexprimab[le][.] Il me sembloit qu’il y avoit 20 ans que je n’avois eu le bonheur de voir de vos lettres, cependant c’est un bien et une consolation pour moi incomprehensible et par cette raison vous m’avez comblé de plaisir en me faisant l’honneur de me temoigner vous meme que vous m’aimez toujours. C’est de quoi je n’ai jamais douté m[on] t[res] b[on] e[t] t[res] h[onoré] p[ere] mais il est si doux de se voir ecrire des choses que l’on estime infiniment et dont on souhaitte passionnement la possession, qu’il n’y a point de securité qui empeche les transports d’une nouvelle joye quand on en recoit une nouvelle assurance. Vous ne sauriez croire aussi combien la lettre que vous avez pris la peine d’ecrire à Mr Jurieu m’a rempli de contentement : les obligations que je lui ai et qu’il augmente tous les jours par ses bons offices aussi bien que Mad le sa femme[,] la personne du monde qui[,] ayant le plus d’esprit, a tout ensemble le plus de bonté par un assemblage* que l’on voit fort peu dans le monde, ces obligations[,] dis je, ne se peuvent acquitter par moi meme, ainsi je dois vous appeller à mon ayde, et me servir de votre reconnoissance pour fortifier le prix de la mienne. Vous verrez par la reponse que je vous envoye l’estime que Mr Jurieu fait de vous [2], il a loüé votre stile et votre maniere d’exprimer les choses, il a veu dans votre lettre le caractere d’une ame remplie d’honneteté et de vertu, enfin et lui et Mad le Jurieu et Mad le Marie Du Moulin leur tante[,] fille du grand Du Moulin, qui est si estimable par elle meme, et dont l’esprit et le savoir ont fait du bruit en plus d’un royaume, vous ont donné souvent mille louanges en ma presence. Le bon Dieu vous veuille conserver comblé de ses precieuses benedictions, vous donner une verte et vigoureuse vieillesse exempte de soucis et de chagrins, et vous consoler du regret cuisant où vous a plongé la dure separation d’une digne et vertueuse femme m[a] t[res] b[onne] m[ere] [3][.] Ce sont mes vœux les / plus ardans. Je me recommande toujours à vos bonnes et sainctes prieres et suis avec un profond respect M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere] votre tres humb[le] &c[.]

J’acheverai de remplir ce papier de quelques nouvelles, en faveur de mes c[hers] f[reres] car encore q[ue] l’un soit à Puyl[aurens] [4] il ne laissera pas de voir icy les marques que je lui donne de mon tendre souvenir, attendant q[ue] je lui ecrive à lui meme. Vous fairez aussi mes humbles recommandations* à qui il appartiendra*. Le Roy etoit resolu de partir le 10 du present, les gros equippages* de sa maison avoient commencé de defiler vers S[ain]t Quentin ; tout le monde disoit que c’etoit pour aller faire le siege de Mons, la seule place qui reste aux Espagnols dans la comté* de Hainaut. Mais ce voyage a eté rompu, et on attribue cela aux propositions de paix que le milord Montaigu, ambassadeur d’Angleterre a faittes [5]. On craint q[ue] si la France n’accepte point les conditions que l’Angleterre lui propose, qui vont dit on, à se contenter de la Franche Comté et à rendre à l’Espagne tout ce qui a eté conquis dans le Pays Bas depuis l’an 1674[,] l’Angleterre se declarera contre nous, quod Deus avertat [6]. Toute l’Europe a les yeux tournés sur les negociations du milord Montaigu, croyant que la paix ou la guerre en dependent[.]

Pour les livres je ne sai autre chose sinon qu’un evesque anglois nommé Joannes Cosin a fait l’ Histoire de la transubstantiation [7] ; que Mr Hermant docteur de Sorbonne va donner au public La Vie de s[ain]t Ambroise [8], que Lighfoot celebre commentateur anglois dont on a deja veu • des commentaires sur s[ain]t Matthieu, sur s[ain]t Jean, et sur la p[remi]ere aux Corinthiens, vient de faire imprimer ses Horæ hebraïcæ in Lucam  [9], car c’est ainsi qu’il intitule tous ses commentaires à cause qu’il y explique toutes les allusions du N[ouveau] T[estament] aux coutumes judaiques ; qu’on debite La Vie du celebre Michel Adrian de Ruyter admiral de Hollande [10], qui a gagné tant de combats sur mer, et qui enfin a perdu la vie dans les mers de Sicile combattant contre Mr Du Quesne lieutenant general des armées navales du Roi. Mr Du Quesne est de la Religion* et natif de Dieppe [11][.]

Notes :

[1] Cette lettre est perdue, ainsi que celle de Jean Bayle à Jurieu, que Pierre mentionne plus loin.

[2] Cette lettre est perdue ; elle était assurément surtout cérémonieuse, mais elle contenait certainement des éloges de Bayle dont il aurait été instructif de connaître le libellé.

[3] Jeanne Bayle était morte le 21 mars 1675.

[4] Il s’agit de Joseph, que Bayle croyait revenu à Puylaurens : en fait (voir Lettre 150 du 24 mars 1678), le jeune homme ne put retourner à l’académie que plus tard dans l’année scolaire.

[5] Ralph Montagu (1638 ?-1709) fut nommé, le 1 er janvier 1669, ambassadeur extraordinaire auprès de Louis XIV. Sur son rôle diplomatique pour inciter Louis XIV à signer la paix afin d’éviter un renversement d’alliances où l’Angleterre se serait trouvée du côté des coalisés, voir D. Ogg, England in the reign of Charles II (Oxford 1962), ii.546 ss. Cette politique était le fait de Thomas Osborne, duc de Danby, et d’ Henry Bennet, duc de Arlington, et elle avait rendu possible le mariage du prince d’Orange et de Mary ; l’Angleterre retrouvait une politique étrangère d’orientation « protestante », moins inféodée qu’auparavant aux intérêts français et si bien soutenue par l’opinion britannique que Charles II avait dû lui faire de substantielles concessions, en dépit du traité secret de Douvres qui le liait à la France. Montagu s’engagea par la suite dans des intrigues avec l’ambassadeur français Barillon, soutenant les tentatives du duc de Monmouth de se faire nommer prince de Galles par Louis XIV, qui se montra réticent. Montagu avait dû se retirer sur le continent, mais, à l’accession de Jacques II, il obtint la permission de rentrer en Angleterre. Lors de la Glorieuse Révolution, il fut l’un des premiers à embrasser la cause de Guillaume III, et devint en 1689 vicomte de Monthermer et comte de Montagu. Ses ambitions nullement diminuées, il réussit à se faire créer en 1705 premier duc de Montagu, couronnement d’une carrière d’intrigues sans scrupules. Bayle tire ses nouvelles de la Gazette, n°4, nouvelle de Paris du 8 janvier 1678.

[6] « Puisse Dieu détourner cela », autrement dit : « A Dieu ne plaise ». Bayle modifie ici légèrement un passage de Cicéron, Pour Muréna , 88 : quod Iuppiter omen avertat : « puisse Jupiter détourner ce présage ».

[7] Durant l’interrègne, John Cosin (1594-1672) avait résidé en France, où il avait connu des réformés français, ce qui explique qu’il ait conservé de bons rapports avec les huguenots, bien qu’il ait été très hostile à ses compatriotes non-conformistes. Son livre s’intitule Historia Transsubstantiationis Papalis cui præmittitur atque oppositur tum S. Scripturæ, tum veterum patrum et reformatorum ecclesiorum doctrina catholica, de sacris symbolis et præsentia Christi in sacramento Eucharistiæ (Londini 1675, 8°). L’ouvrage, qui est mentionné dans le catalogue du JS pour l’année 1677, parut posthume avec l’indication qu’il avait été composé par Cosin avant qu’il n’eût atteint l’âge de dix-neuf ans, et que l’évêque de Durham en avait permis l’impression ; il connut une traduction française (Amsterdam 1689, 12°).

[8] Sur ce livre de Godefroy Hermant, voir Lettre 105, n.18.

[9] John Lightfoot (1602-1675), chancelier de l’université de Cambridge et célèbre hébraïsant, Horæ hebraïcæ et talmudicæ impensæ in Evangelium Lucæ. Præmittuntur chorographica pauca, de locis apud hunc evangelistam nominatis (Cantabrigiæ 1674, 4°) ; l’édition de 1684 est mentionnée dans le catalogue du JS pour cette année-là. Le commentaire sur Matthieu avait paru en 1658 (Cantabrigiae 1658, 4°), celui sur Marc en 1663 (Cantabrigiae 1663, 4°), celui sur Jean en 1671 (Londini 1671, 4°) et celui sur la Epître aux Corinthiens, le plus tardif, en 1677 (Paris 1677, 4°) : voir JS du 2 août 1677. Les commentaires sur les quatre évangélistes devaient être regroupés en 1684 (Lipsiae 1684, 4°).

[10] Il est difficile de savoir si l’auteur était Barthélemy Piélat, médecin d’Orange, ou son fils et homonyme, pasteur à Meaux (1662-1665) et ensuite dans les Provinces-Unies. L’ouvrage s’intitule La Vie et les actions mémorables du sieur Michel de Ruyter (Amsterdam 1677, 12°, 2 vol.).

[11] Abraham Duquesne (1610-1680), le meilleur marin français de son temps, eut une brillante carrière, bien que son attachement à la confession réformée l’ait privé de titres prestigieux. A la Révocation, s’il lui fut interdit de quitter la France, il obtint le privilège très exceptionnel de demeurer à Paris sans être inquiété pour fait de religion – ce qui ne fut pas le cas de sa famille après sa mort. Duquesne commandait la flotte française dans le combat maritime devant Catane au cours duquel Ruyter trouva la mort, le 22 avril 1676 : voir Lettre 122, n.6, et M. Vergé-Franceschi, Abraham Duquesne, huguenot et marin du Roi-Soleil (Paris, 1992).

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