Lettre 1488 : Pierre Bayle à Pierre Coste

[Rotterdam], le 2 e d’aout 1700 Monsieur Attendant de jour à autre la reception du beau present que votre lettre du 1 er de juin dernier me faisoit esperer [1], je n’ai pas eu aussi tot que je le souhaitois l’avantage de vous ecrire pour vous marquer là dessus la reconnoissance que je sens, et qui est aussi grande que legitime. Je ne m’a[c]quit[t]e de ce devoir qu’aujourd’hui n’ayant reçu qu’aujourd’hui l’exemplaire que Mr Schelte [2] a eu la bonté de m’envoier. Celui qui vous rendra cette lettre [3] me l’a ap[p]orté de sa part. Je vous en suis aussi obligé, Monsieur, que si c’étoit vous meme qui m’en eussiez gratifié, comme vous en avez eu l’intention. Je vous asseure que puis que votre modestie m’interdit de vous donner des eloges [4], et ne me demande que des remarques, je me contenterai d’estimer beaucoup votre travail, et de le loüer dans l’occasion sans vous le faire savoir ; et qu’aussi tot que j’aurai un peu de loisir, je me mettrai à l’etude de cet excellent ouvrage, et que s’il me paroit que votre version puisse etre critiquée, je vous communiquerai mes petites veües. J’ai dessein d’etudier à fonds le systeme de Mr Locke [5], dès que le travail de mon Diction[n]aire me le permettra. Malheureusement pour moi ce ne sera pas si tot, car la 2 e edition n’est encore qu’à / la lettre L[ ;] il nous reste à faire plus du tiers. Vous avez [bien] fait Monsieur, de vous defaire de la 1 re edition, car la 2 e sera preferable [6]. Je vous sup[p]lie d’asseurer de mes respects l’illustre Monsieur Locke [7], et d’etre bien persuadé de l’amitié, et de l’estime tres forte avec quoi je suis, Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle A Monsieur / Monsieur Coste / A Londres

Notes :

[1] Cette lettre du 1 er juin de Pierre Coste à Bayle est perdue. Comme le laisse entendre la suite de la lettre, il s’agit certainement de l’ Essai philosophique concernant l’entendement humain. Traduit de l’anglois de M. Locke [...] (Amsterdam 1700, 4°) : voir Lettre 1270, n.24. Voir le compte rendu de cette publication dans les Mémoires de Trévoux, janvier-février 1701, p.116-130. Sur la lecture par Bayle de l’ Essai de Locke, voir T. Ryan, Pierre Bayle’s Cartesian Metaphysics (New York, Abingdon 2009), ch. 3, « Critique of Lockean Superaddition », p.50-62, et D. Poggi, Lost and Found in Translation ? La Gnoseologia dell’Essay Lockiano nella traduzione francese di Pierre Coste (Firenze 2012).

[2] Hendrik Schelte (1681-1714), libraire-imprimeur à Amsterdam. En 1694, le demi-frère d’Hendrik, Antony Schelte (1672-1698), s’établit comme libraire-imprimeur et devint membre de la guilde. Après la mort d’Antony en 1698, Hendrik reprit le commerce et de nombreux ouvrages parurent sous son nom entre 1699 et 1714 : il était l’imprimeur de la traduction de l’ Essai philosophique de Locke. Voir I.H. van Eeghen, De Amsterdamse boekhandel, 1680-1725 (Amsterdam, 1960-1978, 5 vol.), iv-2, p.92-95.

[3] Aucune indication ne permet d’identifier celui qui, à Rotterdam, avait apporté la traduction de Coste à Bayle et qui fut le porteur de la présente lettre à Coste à Londres.

[4] Coste n’était encore à cette époque qu’un traducteur qui cherchait à se faire connaître : il devait gagner en confiance, comme en témoigne Montesquieu, Pensées , n° 1231 : « Mr Coste disois je en riant, croit avoir fait Montagne, et il rougit quand on le loüe devant lui. » Ibid., n° 1441 : « J’ai un honnete homme de mes amis qui a fait de belles notes sur Montagne, je suis sur qu’il croit avoir fait les Essais, lorsque je le loue devant lui, il prend un air modeste et me fait une petite reverence et rougit un peu. » Montesquieu fit cette observation après avoir rencontré Coste à Londres en 1729-1731, avant le séjour de Coste en France vers 1742. L’édition des Essais de Montaigne avait paru quelques années auparavant (Londres 1724, 4°, 3 vol. ; éd. revue par Thomas-Simon Gueullette et Pierre-Charles Jamet, Paris 1725, 4°, 3 vol.). Voir aussi le commentaire, sur la lettre de Coste à Montesquieu du 24 juin 1734, in Montesquieu, Œuvres complètes, dir. C. Volpilhac-Auger, vol. XIX, Correspondance, dir. P. Stewart et C. Volpilhac-Auger (Paris 2014), lettre n° 395.

[5] Il ne s’agit pas ici, sans doute, de la doctrine lockéenne de la tolérance mais de son « système » dans l’ Essai sur l’entendement : Bayle le commente dans le DHC, art. « Dicéarque », rem. L, et « Jupiter », rem. G ; voir aussi sa lettre à Shaftesbury du 23 novembre 1699 (Lettre 1456, n.5) et le commentaire d’E. Labrousse, Pierre Bayle, ii. Hétérodoxie et rigorisme (La Haye 1964), p.155-157, de G. Mori, Bayle philosophe, p.71-72, et de T. Dagron, Toland et Leibniz, chap. 7, p.167-189. L’ Essai fut recensé par Jacques Bernard dans les NRL, août 1700, art. I. Furly encourageait Bayle à lire l’ Essai (à Locke, le 27 juin 1701, éd. de Beer, n° 2946) et une lettre de Locke à Furly du 12 octobre 1702 (éd. de Beer, n° 3198) montre que Locke lui-même poussait Coste à insister auprès de Bayle pour qu’il le lise de près. Le philosophe anglais fut quelque peu déçu du manque d’empressement de Bayle, dont il dit : « However I value his opinion in the first rank of those who have read my book, yet he will not doe me the favour to let me know what he thinks of it one way or other. » (éd. de Beer, n° 3198). E. Labrousse rappelle que l’examen de Locke sur la « vision en Dieu » de Malebranche ne parut que dans les Posthumous Works de 1706 et que Bayle n’en eut pas connaissance.

[6] Il s’agit des éditions du DHC.

[7] Locke et Coste devaient se croiser souvent, soit à Oates soit à Londres : le 12/23 juillet 1700, Coste, à Oates, écrit à Locke à Londres (éd. de Beer, n° 2746) ; le 17/28 juillet, Dubos envoie sa lettre à « Master Jhon [ sic] Locke at Master Pawlings overagainst The Plough in Little Lincolns Inn Fields London » ( ibid., n° 2748) ; le 20/31 juillet, Locke est à Oates et y reste ( ibid., n° 2749, 2754, 2757, 2777, 2787, etc.). Lorsque Jean Le Clerc s’adresse à Locke le 1 er/12 octobre ( ibid., n° 2785), il déclare : « Mr Coste trouvera ici mes civilitez et m’excusera si je ne lui réponds pas à present. »

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