Lettre 1492 : Pierre Bayle à François Janiçon

• [Rotterdam, le] 30 aoust 1700 Nos nouveautez lit[t]eraires vous sont con[n]ues par nos journaux. Je ne vous parlerai q[ue] de deux livres qu’ils n’ont point encore annoncez. L’un est les Memoires de Mr d’Artagnan, cap[itai]ne des mousq[uetai]res [1]. Parmi un grand nombre de longs recits sur les duels et sur ses amours pour une cabaretiere, on trouve de temps en temps des particularitez fort notables et des traits satiriques contre des person[n]es qualifiées. On promet q[ue] les deux tomes qui doivent suivre seront plus considerables. L’autre ouvrage est un recueil de toutes les pieces qui ont esté faites en divers temps par les jansenistes c[on]tre le P[ère] Bouhours [2]. On a mis en teste un escrit fait depuis peu contre lui. C’est une reponse à la lettre à l’auteur des Avis importants... ou apologie du P[ère] Bouhours. Il est fort maltraitté dans cette nouvelle piece, aussi bien q[ue] dans les autres. Il y a un gros livre latin d’un ministre et prof[esseu]r en th[eolog]ie à Dordrecht nommé Van Til [3]. C’est un com[mentai]re sur le cantiq[ue] de Moïse et sur quelques autres cantiques de l’Ecriture ; avec une dissert[ati]on sur le temps de la naiss[an]ce de J[ésus]-C[hrist] où il soutient q[ue] toutes les hypotheses q[ue] l’on a vues jusqu’ici sur cette epoq[ue] sont fausses. Les deux fils du feu prof[esseu]r en th[eolog]ie à Utrecht Burman, grand cartesien, ont publié sous le titre de Burmannorum pietas un escrit où ils le justifient c[on]tre les accusa[ti]ons de Mr Limborch, prof[esseu]r arminien à Amsterdam, qui l’avoit taxé d’avoir avancé des p[ro]p[ositi]ons qui sentent le spinozisme [4]. L’aisné des fils de ce Burman, lecteur aux Belles Lettres à Utrecht, et successeur designé de Mr Grævius[,] a publié une disserta[ti]on bien docte pour montrer q[ue] les medailles, inscriptions, etc. où Juppiter est surnommé καταιβάτης signifient Juppiter tonnant et fulminant, et non pas Juppiter descendant sur la terre pour la combler de bienfaits [5]. [Les soins de la 2 e edition de son Dictio[nnai]re lui laissent peu de loisir. Il salue de tout son cœur M rs Pinsson, de La Roque et Simon de Valbehert [6].] Le gentilh[omm]e qui vous r[en]dra cette le[ttre] est mon cousin germain, cap[itaine] au reg[imen]t de Piem[on]t [7]. Mr de Bonrepaux [8] a eu la bonté de lui donner une bonne recommanda[ti]on p[ou]r une aff[ai]re qui l’a obligé de venir à Paris. J’ai reçu avec une le[ttre] de M. l’ ab[bé] Du B[os] le mem[oi]re q[ue] Mr Bachelier des Marais vous avoit co[mmun]iqué [9]. Il est venu trop tard ; car les imprim[eu]rs ont passé la le[ttre] K et seront bientot au commencem[en]t de la le[ttre] M. J’envoie à M. l’abb[é] Du Bos un ex[em]pl[aire] de la nouvelle edition de Marot qui est fort belle [10]. Je l’ai donné à Mr de Joigni, gentilho[mm]e de Normandie [11], qui partit d’ici jeudi der[ni]er p[ou]r s’en retourner chez lui. [Il attend un memoire pour l’article des Isles Marianes [12].]

Notes :

[1] Gatien Courtilz de Sandras, Mémoires de M. d’Artagnan, capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du roi, contenant quantité de choses particulières et secrettes qui se sont passées sous le règne de Louis le Grand (Cologne 1700, 12°, 3 vol.).

[2] Pasquier Quesnel, Le Pere Bouhours jesuite convaincu de ses calomnies anciennes et nouvelles contre Messieurs de Port-Roial. Ou recueil des divers ecrits faits contre ses deux lettres et d’autres libelles. Avec une réponse au nouvel ecrit intitulé : « Lettre à l’auteur des “Avis importans” etc. ou apologie du Pere Bouhours » (s.l. 1700, 12°). Quesnel répondait entre autres à Edmond Rivière, S.J., Apologie de M. Arnaud, et du P. Bouhours : contre l’auteur [Nicolas Thoynard] déguisé sous le nom de l’abbé albigeois. Dediée et presentée à Messieurs de Port-Royal, et aux RR. PP. jesuîtes (Mons 1694, 12°).

[3] Salomon van Til, Phosphorus Propheticus seu Mosis et Habakuki vaticinia : hisce accedit dissertatio paradoxa theologico-chronologica de anno, mense et die nati Christi (Lugduni Batavorum 1700, 4°). Sur l’auteur, membre du camp coccéien marqué par ses sympathies à l’égard du cartésianisme, voir Lettre 969, n.3.

[4] Les deux fils de Frans Burman (1628-1679), professeur de théologie à Franeker et à Utrecht, étaient Pieter (1668-1741) et Franciscus (1671-1719) ; son épouse était la fille du célèbre théologien de Leyde, Abraham Heidanus. Il s’agit ici d’une publication attribuée au fils cadet, Franciscus, Burmannorum Pietas, Gratissimæ beati parentis memoriæ communi nomine exhibita (Trajecti ad Rhenum 1700, 8°), où il prenait la défense de son père contre les accusations du ministre réformé Philippe van Limborch (1633-1712), qui alléguait que la théologie réformée de Burman – et en particulier son refus du libre arbitre – le rapprochaient du spinozisme. Voir Ph. Van Limborch, Theologia Christiana. Ad praxin pietatis ac promotionem pacis Christianæ unice directa (Amstelædami 1686, 12°), le compte rendu de l’ouvrage de Franciscus Burman dans les Mémoires de Trévoux, juillet-août 1701, p.45 sqq., et le Biografisch Lexicon voor de geschiedenis van het Nederlandse protestantisme, V (Kampen, 2001), p.101-102.

[5] Pieter Burman (voir la note précédente), Zeus καταιβάτης sive Jupiter fulgerator. In Cyrrhestarum nummis (Trajecti Batavorum 1700, 4°), paru chez Guillaume vande Water. Après des études sous la direction de Grævius et de Gronovius, Pieter avait été nommé professeur d’éloquence à Utrecht en 1697 et obtint plusieurs autres postes avant de s’établir en 1715 à Leyde comme successeur de Perizonius. Voir NNBW, iv.354-358.

[6] Outre ses correspondants habituels, François Pinsson des Riolles, avocat au Parlement de Paris, et Hervé-Simon de Valhébert, secrétaire de l’abbé Bignon, Bayle salue Daniel de Larroque, libéré de sa prison à Saumur depuis le mois de février : voir Ravaisson, Archives de la Bastille, x.38-40, et l’annexe V de notre tome XI. Larroque était donc revenu à Paris, où il devait obtenir un poste de traducteur d’anglais et de néerlandais auprès du marquis de Torcy, devenu surintendant des Postes et ministre d’Etat, avec qui il devait entreprendre un voyage à partir du mois de décembre 1700 jusqu’en avril 1701. Sur Torcy, voir J.C. Rule et B.S. Trotter, A World of paper : Louis XIV, Colbert de Torcy, and the rise of the Information State (Montréal 2014).

[7] Il s’agit sans doute de Gaston de Bruguière, habituellement en garnison à l’île de Ré. En 1704, il devait être promu capitaine dans le régiment d’Hainaut et servir sous Villars : voir la lettre de Bayle du 27 octobre 1704 (Lettre 1646) adressée au duc de Noailles, à qui il demande sa protection pour son cousin.

[8] François d’Usson de Bonrepaux, revenu à La Haye après plusieurs mois d’absence en avril 1699, avait obtenu son congé en octobre et quitté les Provinces-Unies le 9 décembre 1699 : voir Lettre 1461, n.9. Il résidait sans doute à Paris.

[9] Nous ne saurions préciser la nature de l’information fournie par Bachelier des Marais – sans doute pour un article de la lettre K – arrivée trop tard. Cette lettre de Dubos à Janiçon n’est pas signalée par A. Lombard, La Correspondance de l’abbé Du Bos (Paris 1913 ; Genève 1969). Sur Jean-Baptiste-Joseph Bachelier des Marais et sa belle bibliothèque, voir Lettre 1291, n.8 : Bayle l’avait désigné dans une annotation en marge de l’article « Eppendorf (Henri d’) », rem. B. Il signale en marge de l’article « Herwart (Jean George) » que la famille Bachelier des Marais est une branche de la famille bavaroise des Herwart transplantée à Paris. Bachelier des Marais est cité de nouveau à l’article « Pareus (David) », rem. K.

[10] Les Œuvres de Clément Marot de Cahors, valet de chambre du Roy. Revuës et augmentées de nouveau (La Haye 1700, 12°, 2 vol.), parues chez Adrian Moetjens. Bayle cite cette édition dans la deuxième édition du DHC, art. « Marot (Clément) », rem. B.

[11] Bayle connaissait M. de Joigny depuis longtemps : il était originaire du pays de Caux dans la Haute-Normandie et avait servi d’intermédiaire pour l’envoi d’un exemplaire des NRL à Donneau de Visé en 1686 : voir Lettre 641, n.1. Nous n’avons su l’identifier plus précisément. Dubos devait résider au mois d’août à Beauvais.

[12] Il n’y a pas d’article consacré aux îles Mariannes. Bayle avait correspondu avec le Père jésuite Charles Le Gobien, qui avait annoncé la publication de son Histoire des isles Marianes nouvellement converties à la religion chrestienne et de la mort glorieuse des premiers missionnaires (Paris 1700, 8°) : voir Lettre 1453, n.8. C’est sans doute de sa part que Bayle attendait encore l’envoi d’une notice à ce sujet : apparemment, le texte qu’il attendait n’est pas arrivé à temps. Cependant l’ouvrage avait été approuvé le 18 septembre 1699 par le provincial de la Compagnie de Jésus, Jean Déz ; le privilège date du 12 octobre 1699 et l’achevé d’imprimer du 2 janvier 1700.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 190679

Institut Cl. Logeon