[Rotterdam, le 5 octobre 1700] Homme très considérable, Soyez indulgent si je vous ai importuné : il y a deux choses que je voudrais que vous m’appreniez, de la manière qui vous semblera la plus commode. Monsieur de Beauval rapportait récemment qu’il vous avait entendu dire que ce que j’ai écrit dans mon Dictionnaire était faux qu’il n’existait aucun livre contenant les injures que les très célèbres théologiens Gisbertus Voetius et Samuel Des Marets ont publiées l’un contre l’autre [1]. Tenez-moi informé, s’il vous plaît, des choses qui concernent un tel recueil d’invectives. Veuillez également examiner les pages 393 et 449 des Lettres de Johannes Valentin Andreæ [2] (dont, grâce à vous, j’utilise le livre depuis longtemps), et dites-moi s’il y est fait référence au livre remarquable De republica Christiana publié par Jean Mariana en 1615, et si cette personne est la même que le jésuite Mariana [3]. Pour éviter le tracas d’avoir à répondre par écrit, qu’il vous suffise de répondre de vive voix à Monsieur Placet, qui me rapportera vos paroles. Pardonnez-moi de vous importuner avec mes demandes, et continuez à me gratifier de votre bienveillance, moi qui vous suis très dévoué et très déférent, Bayle Donnée à Rotterdam, le 5 octobre 1700 A Monsieur / Monsieur le professeur / Grævius / A Utrecht

Notes :

[1] Voir le DHC, art. « Marets (Samuel Des-) », rem. H : Bayle avait affirmé qu’il n’y avait aucun livre comportant les insultes échangés entre Gijsbert Voet et Samuel Des Marets. Il revient sur cette querelle dans la deuxième édition du DHC : « Elle commença l’an 1642. M. Voetius avoit publié des theses De idolatria indirecta, où il blâmoit la conduite des magistrats de Boisleduc, touchant une confrairie de la Vierge établie dans leur ville depuis quelques siecles. Ils avoient obligé les catholiques romains à y admettre les protestan[t]s, après avoir retranché les cérémonies que l’Eglise réformée n’auroit pu souffrir. M. Voetius soutint que les magistrats protestan[t]s ne doivent point tolérer de semblables confrairies, et que les particuliers qui s’y enrôlent font fort mal. Mr Des Marets, qui étoit en ce tem[p]s-là professeur dans l’Ecole Illustre de Boisleduc, fut chargé de composer une apologie pour les magistrats qui toléroient la confrairie de la Vierge, et qui s’y enrôloient. Son ouvrage fut imprimé l’an 1642 [...]. Bientôt après on vit paroître un livre de Mr Voet [...]. Ce furent là les premiers actes d’hostilité de part et d’autre, et après cela il n’y eut plus moyen de s’en dédire ; non seulement les gladiateurs avoient été appariez, mais il y avoit déjà du sang répandu. [...] Le combat s’échauffa, et l’on revint souvent à la charge. [...] On croit que cette querelle qui dura encore dix-huit ans n’auroit fini que par la mort des parties, si un intérêt commun ne les eût portées à s’accorder, afin de réunir toutes leurs forces contre un parti de théologiens qui étoit aussi odieux au professeur de Groningue, qu’à celui d’Utrecht. [...] Cette querelle, étant l’une des plus remarquables que l’on ait vues entre deux théologiens protestan[t]s, et aiant été féconde en livres plus qu’on ne sauroit se l’imaginer, j’avois dessein d’en donner toute l’histoire, avec la liste chronologique de tous les écrits qu’elle produisit ; mais j’ai trouvé que cette entreprise demandoit plus de lumieres, et plus de recherches que je n’en pouvois apporter, et qu’elle tiendroit trop de pages. Je la laisse donc à ceux qui travaillent aux annales ecclésiastiques, ou à l’histoire lit[t]eraire du XVII e siècle, et je finis cette remarque par un eclaircissement que je ne saurois assez bien circonstancier. J’avois ouï dire en France à bien des gens, qu’un jesuite publia un livre qui ne contenoit autre chose, que les injures que les deux célèbres professeurs ont divulguées l’un contre l’autre, et qu’il a donné ses conclusions en cette maniere : “Quand même on supposeroit que les deux tiers des accusations seroient fausses de part et d’autre, l’autre tiers étant veritable rend digne de punition corporelle les deux écrivains, qui ont neanmoins protesté durant le cours de la querelle qu’ils souhaitoient une bonne reconciliation.” Je n’avois trouvé en Hollande aucune personne qui eût connaissance d’un tel livre ; et des gens qui me sembloient dignes d’être crus en ces matieres m’avoient dit qu’il n’avoit jamais existé : mais enfin Mr Grævius m’a fait savoir qu’un jesuite du Païs-Bas a publié un recueil de cette nature.Si Mr Grævius n’avoit en vue que le Munus adventitium publié par un jesuite sous le faux nom de W. Gutherthoma l’an 1643, il ne prouvoit nullement que le livre dont j’avais nié en quelque façon l’existence ait vu le jour ; car ce Munus adventitium ne contient que les injures que Mr Voet avoit dites dans son premier ouvrage contre Mr Des Marets. »On ne sait si Grævius répondit à cette remarque, car la seule lettre ultérieure de ses échanges avec Bayle qui nous soit parvenue est celle de Bayle du 12 mars 1702 (Lettre 1558), où il n’est plus question de cette querelle. Bayle n’ayant rien ajouté dans le Supplément publié en annexe de l’édition 1720 du DHC, on peut penser que Grævius ne donna pas suite à son objection contre l’affirmation de Bayle.

[2] Sur cette édition des lettres de Johann Valentin Andreæ, intitulée Seleniana Augustalia, voir Lettre 1357, n.5. La présente lettre confirme qu’il s’agit bien de cet ouvrage que Bayle demandait à Grævius en avril 1698 (Lettre 1357). Nous découvrons ici que Bayle y cherchait la confirmation d’une remarque sur Mariana (voir la note suivante).

[3] Voir le DHC, art. « Mariana (Jean) », rem. P : « Je doute qu’il ait fait le livre De Republica Christiana qu’un écrivain allemand loue beaucoup. Il dit que c’est un ouvrage excellent publié par Jean Mariana en espagnol l’an 1615, et dédié à Philippe trois roi d’Espagne, et qu’après plusieurs autres choses ingénieusement inventées, et sagement proposées, on y trouve la description de la tête d’un bon prince avec les usages légitimes des cinq sens externes. Si le jesuite Mariana eût publié un tel ouvrage, les bibliothécaires de la Compagnie, et Don Nicolas Antoine l’eussent-ils passé sous silence ? » L’ouvrage allemand cité par Bayle est celui d’ Andreas Carolus (1632-1704), abbé de Saint-George dans le duché de Wurtemberg, Memorabilia ecclesiastica seculi a nato Christo decimi septimi, juxta annorum seriem notata et convenienti ordine digesta (Tubingæ 1697-1699, et 1702, 4°), libr. II, cap. XXVI, p.388, où il cite les Seleniana Augustalia de Johann Valentin Andreæ (Ulmæ Suevorum [1649] 1654, 12°), p.393 sqq. Nicolas Antonio est l’auteur d’une Bibliotheca Scriptorum Hispaniæ (Rome 1672, folio, 2 vol.), citée par Bayle dans de nombreux articles du DHC : voir Lettre 889, n.15.

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