Lettre 150 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

[Sedan,] le 24 mars 1678

J’ay appris avec bien de la joye, m[on] t[res] c[her] f[rere], par votre billet du 3 mars, votre arrivée ches Mr Arbussi, et les avantages que vous trouvez dans cette pension [1]. Tachez d’en profiter le mieux qu’il vous sera possible, preferant toujours la conversation des savans, aux inutiles relaches* que d’autres cherchent dans le jeu, et dans le cabaret. Le long tems que vous avez eté à revenir dans l’academie me deplait extremement, mais c’est assez l’ordinaire des gens mal à leur aise* de n’etre jamais prets quand il le faut [2]. Je m’imagine que la comté de Foix a eté reduitte en piteux etat par les quartiers* d’hyver de cette derniere guerre, et je le conjecture de cela meme qu’il n’y a que 2 regimens cette année cy. En cas que vous connoissiez le pays, • la naissance, et semblables particularitez des mestres de camp* de ces 2 regimens, et du capitaine q[ui] vous est echeu au C[arla] je vous prie de me l’apprendre [3] dans cette longue lettre que vous me preparez [4], et qui ne manquera pas de me combler de satisfaction. Je vous remercie des theses q[ue] vous m’avez envoiées, je vois effectivem[en]t que Mr R[amondou] se jette dans les principes des modernes [5] : mais comment fait il pour fortifier ses auditeurs là dessus ? Ne faut il pas qu’il leur dicte des traittez particuliers, puis que son cours imprimé ne contient rien de cela ? Puis que vous avez rogné les noms des logiciens, apprennez moi en 2 mots leur nombre ; pour si peu que vous soyez, vous etes en plus grand nombre qu’icy [6], où il n’y a que 3 physiciens, 4 logiciens, et 10 ou 12 proposans. Je suis tres obligé / à Mr R[ivals] de la bonté qu’il me temoigne en conseillant à ces rhetoriciens qui veulent aller à Geneve, de preferer cette academie à celle là. Je vous prie de l’en remercier de ma part et de lui faire mes complimens sur son installation à la place de Mr Bonnafous et sur son mariage [7]. Mais au reste comme la philosophie se commence* à Geneve au mois de juin, et qu’elle ne se commencera icy qu’au mois de novembre 1679. Il n’y a pas apparence* de faire manquer à cette jeunesse l’occasion qu’ils veulent embrasser. Je n’ay point oui parler du transport* dont on menace l’acad[emie] de Saumur [8], ni d’aucune chose ecritte par Mr de Brais contre le Concile de Trente [9]. Il est vrai que nous apprennons icy fort peu de nouvelles de ces quartiers* là. Je ne crois pas que j’aye des theses à vous envoyer de toute cette année, on n’en soutient que de manuscrittes. Ayant beaucoup d’estime po[ur] Mr Arbussy qui est à Geneve [10], vous devez vous asseurer que je ne m’oublierai pas, quand il s’agira de lui en donner des marques. Je suis bien aise de ce que vous m’apprennez de l’application de mon f[rere] à l’ histoire ecclesiastique, car outre que cela est de sa profession, c’est une etude qui est fort à la mode [11]. On continue de donner le Mercure galant tous les mois, et outre cela on en doit donner tous les 3 mois un volume d’extraordinaire. On y met à present des chansons notées par de tres bons maitres, des enigmes en taille douce, et plusieurs autres estampes comme dans celui du mois de fevrier, la representation de la bataille donnée entre la loüange et la satyre [12]. Dans les provinces eloignées on ne verra pas cela peut etre, parce / que ceux qui • y contrefont le Mercure ne s’amuseront pas à faire graver les planches. J’y ay veu la liste des academiciens d’Arles, et parmi eux Mr de Ranchin [13]. Je savois deja que Mr Le Pays en etoit [14].

Je ne puis vous rien dire des affaires de la guerre, que vous ne puissiez savoir d’ailleurs, car on garde un si profond secret, que les grands seigneurs meme font profession de ne savoir que les nouvelles de la gazette. Ainsi je me contente de vous dire que le Roy[,] s’etant rendu maitre de Gand avec beaucoup de facilité, est allé assieger Ypre [15], la tranchée y a eté ouverte il y a 6 ou 7 jours, à ce qu’on dit. Les Espagnols ont dessein de livrer Ostende aux Anglois, afin de les engager à rompre avec la France [16][.] Au reste comme il est difficile d’entendre les relations d[es] sieges et des batailles, à cause de plusieurs termes particuliers à l’art militaire, j’ay achetté un petit livre in 12° composé par un homme du metier, nommé Louys de Gaya, qui s’appelle L’Art de la guerre [17] et qui explique fort clairement les fonctions de chaque officier, et ce qui se prattique dans les armées. Pour la meme raison je veux achetter un autre petit livre du meme autheur qui ne fait q[ue] sortir de sous la presse, traittant des machines de guerre, comme sont les bombes, les carcasses* etc [18][.] On m’a parlé d’un autre petit livre de Mr Lamy medecin, où il explique par le seul mouvement mechanique, toutes les fonctions de l’ame sensitive, toutes ses passions, et tout ce qui paroit en elle de volontaire [19]. Cela a fort l’air d’un joly traitté d’anatomie, et de physique cartesienne, que je tacherai de faire venir, si l’argent ne me manque pas.

L’au / [t]heur du livre de L’Art de parler, vient de donner au public des Nouvelles reflexions sur l’art poetique. Il s’appelle le P[ere] Lami [20]. Un jesuite de Clermont en Auvergne nommé le P[ere] Lacarry a donné un in 4° en latin touchant les colonies que les anciens Gaulois ont envoyées dans les pays etrangers, ou que les autres na[ti]ons ont envoyées dans les Gaules [21]. La / plus considerable de celles cy est la ville de Marseille, batie par les habitans de Phocée ville d’Æolie, lors qu’etant assiegez par Harpagus sous le regne de Cyrus, ils lui abandonnerent leur ville, et s’embarquerent, et furent portez sur la cote de Provence. A cause de la conformité des noms, il y a une vieille tradition qui veut qu’ils ayent aussi poussé jusques aux Pyrenées, c’est à dire jusques au pays de Foix. Mr d’Audigier dans le livre qu’il fit imprimer il y a 2 ans, de L’Origine des Francois et de leur empire, parle amplem[en]t des colonies des Gaulois [22]. Ecrivez moi au plutot. /

A Monsieur/ Monsieur Bayle etudiant en/ philosophie à Puylaurens/ recommandée au maitre de la poste/ A Thoulouse

Notes :

[1] La lettre de Joseph Bayle est perdue. Il était logé chez Théophile Arbussy : voir Lettre 144, n.24.

[2] Les familles les moins aisées envoyaient souvent leurs fils au collège au cours de l’année scolaire pour économiser quelques mois de pension ; cet usage constituait un handicap pour l’étudiant, mais, dans le meilleur des cas, l’incitait à un travail acharné. Ce fut le cas de Bayle lui-même, arrivé à Puylaurens le 12 février 1666 et qui, dès le mois de mai, passait dans la classe supérieure (la première), pour entrer l’année suivante en philosophie. Joseph semble avoir été moins assidu – ou moins intelligent – que son aîné. Tous deux étaient par ailleurs sensiblement plus âgés que leurs condisciples, ce qui comportait assurément des avantages.

[3] Il nous a été impossible de vérifier la présence de deux régiments en quartier d’hiver au Carla.

[4] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[5] Nous n’avons pas retrouvé d’exemplaire de thèses de Ramondou, ni de son cours, probablement imprimés à Montauban. Voir Lettre 134, et n.16 sur le conflit de ce professeur avec les proposants venus assister aux soutenances hebdomadaires de ses thèses ; en effet, malicieusement, ces derniers déconcertaient les soutenants et le professeur en avançant des propositions d’inspiration cartésienne ou gassendiste.

[6] A savoir, Sedan.

[7] Il s’agit d’ Elie Rivals, pasteur de Puylaurens. Il épousa Suzanne de Terson en avril 1677 : voir Lettre 126, n.12.

[8] La rumeur courait donc que l’académie de Saumur, à l’instar de celle de Montauban autrefois, allait être transférée autoritairement dans une ville moins importante ; en fait, il n’en fut rien : l’académie réformée se trouvait toujours à Saumur lorsqu’elle fut supprimée par arrêt du Conseil le 8 janvier 1685.

[9] Il ne semble pas qu’ Etienne de Brais ait publié un ouvrage contre le concile de Trente.

[10] Théophile Arbussy le fils (vers 1656-fin 1689) avait couronné ses études par un séjour à Genève en 1677 (Stelling-Michaud, i.55). Il débuta en 1679 comme pasteur à Calmont ; en 1681, il le fut à Puylaurens, succédant en outre à son père dans une des chaires de théologie de l’académie. Au Refuge, il fut pasteur français de Leurs Hautes Puissances, les Etats de Hollande, à La Haye en 1686, puis, deux ans plus tard, y devint pasteur des Nobles, ce qui laisse présumer qu’il était un brillant prédicateur.

[11] Voir Lettre 152, p. : par cette expression Bayle fait allusion à la querelle de la Perpétuité, sur laquelle, voir Lettre 160, n.24.

[12] Sur le Mercure galant, voir la bibliographie indiquée à la Lettre 149, n.17. Pour l’estampe de la bataille entre la louange et la satire, voir Mercure galant, février 1678, p.271-310 : « Relation du combat de la louange et de la satire ».

[13] Sur l’Académie d’Arles, voir Lettre 105, n.26 ; Bayle a lu le Mercure galant, janvier 1678, p.173-194. Jacques de Ranchin (1616-1692), conseiller à la Chambre de l’Edit de Castres puis au Parlement de Toulouse, qui avait été un des fondateurs de l’académie de Castres, abjura la confession réformée en 1680. On connaît de lui quelques vers badins et précieux qui ont une certaine grâce et qui ont circulé en copies, dont l’une devait être reprise par le Mercure galant en juin 1680 : « A la mémoire de la jeune Mélite ».

[14] Bayle a lu l’article sur l’ouverture officielle de l’Académie d’Arles dans le Mercure galant, janvier 1678, p.173-192. René Le Pays (1634-1690), directeur général des gabelles du Dauphiné et poète précieux, membre de l’Académie royale d’Arles : voir abbé A.-J. Rance-Bourrey, L’Académie d’Arles au siècle (Paris 1886, 3 vol.), iii. XLVI- XLVII.

[15] La prise de Gand et le siège d’Ypres sont annoncés dans la Gazette, n°27, nouvelle de Paris du 19 mars 1678 ; Bayle a certainement lu aussi le Mercure galant, mars 1678, p.262-331 : « Siège de Gand avec toutes les particularitez, profil et plan de la place, avec toutes les attaques », qui sera suivi par les rapports du mois d’avril 1678 : « Nouvelles particularitez touchant le siège de Gand » (p.155-170), et « Siège d’Ypres, avec les noms des morts et des blessez et de tous ceux qui se sont signalez » (p.185-248).

[16] Sur les intentions des Espagnols concernant Ostende, Bayle suit la Gazette, n°27, nouvelle de Madrid du 22 février 1678.

[17] Louis de Gaya, sieur de Tréville, capitaine au régiment de Champagne, L’Art de la guerre et la manière dont on la fait à présent (Paris 1677, 12°).

[18] Traité des armes, des machines de guerre, des feux d’artifice, des enseignes et des instruments militaires anciens et modernes, avec la manière dont on s’en sert tant françoise qu’étrangère (Paris 1678, 12°).

[19] Bayle a entendu parler de l’ouvrage important de Guillaume Lamy (1644-1682), médecin à Paris, Explication mechanique et physique des fonctions de l’âme sensitive ou des sens, des passions et du mouvement volontaire (Paris 1677, 12°), qui suivait ses Discours anatomiques (Rouen 1675, 12°) et confirmait sa philosophie matérialiste. Voir le JS du 14 février 1678 et l’édition critique de ces textes établie par A. Minerbi Belgrado (Paris, Oxford 1996). L’Explication méchanique connut deux éditions : la première à Paris, chez Lambert Roulland en 1677, avec approbation et permission (on y trouve en effet l’ Approbation des docteurs de la Faculté de Paris), et permis d’imprimer ; elle fut réimprimée en 1678 ; la seconde édition est de 1681, réimprimée en 1683 et en 1687. Bayle sera le premier philosophe à saisir le caractère original et radical de la pensée de Lamy. L’ouvrage de Guillaume Lamy répondait à Galatheau, médecin réformé de Bordeaux : voir Lettre 127, n.5 et le compte rendu dans le JS du 26 avril 1677 de sa Dissertation touchant l’empire des hommes sur les autres animaux et sur toutes les créatures sublunaires (Paris 1676, 12°) ; c’est vraisemblablement en se fondant sur la Genèse que Galatheau affirmait l’empire des hommes sur les animaux ; Guillaume Lamy, mécaniste, récuse un tel anthropocentrisme. Bayle reviendra sur ces ouvrages dans la Lettre 159 (voir n.41).

[20] Il s’agit de l’oratorien Bernard Lamy : voir Lettre 117, n.14.

[21] Gilles Lacarry (1605-1684), entra dans la Compagnie de Jésus le 7 juillet 1624 ; Bayle désigne son ouvrage : Historia Coloniarum a Gallis in exteras nationes missarum, tum exterarum nationum Coloniae in Gallias deductae. Disputatio de Regibus Franciae primae Familiae ; deque Lege Salica (Claromonti 1677, 4°) ; le compte rendu avait paru dans le JS du 14 février 1678, où Marseille est simplement mentionnée ; voir aussi Sommervogel, iv.1340-1343.

[22] Pierre Audigier, L’Origine des François et de leur empire (Paris 1676, 8°, 2 vol.) : voir le JS du 29 mars 1677.

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