Lettre 1500 : Pierre Bayle à Pierre Silvestre

[Rotterdam, le] 1 er de nov[embre] 1700 Il y a long temps mon cher Monsieur, que je cherche une occasion d’ami pour vous renvoier la Cicceide [1] et les autres papiers que vous eutes la bonté de me laisser. Enfin Mr de La Combe qui est aupres de Monsieur Vernon secretaire d’Etat et qui repasse demain en Angleterre me fournit cette occasion [2]. S’il m’eut trouvé moins pressé des imprimeurs je vous eusse ecrit une longue lettre, mais ils me talonnent de si pres que je ne puis me detourner un moment. Si son cof[f]re eut eté moins plein, je l’eusse prié de se charger d’un livre que je vous destine depuis long tem[p]s, et dont vous pourrez regaler quelque mathematicien de vos amis si vous ne le jugez pas digne de votre bibliotheque[ :] c’est l’ Analyse des infininent petits de Mr le marquis de L’Hospital [3]. Je le mettrai dans la 1 re bal[l]e que Mr Leers fera partir pour Londres. Mr et Madame Basnage [4] vous embrassent tendrement. Nous parlons souvent de vous et avec Mr Lufneu [5] aussi, et toujours avec la memoire agreablement remplie de / tant de bonnes et curieuses choses que nous vous entendions dire. C’est pour moi un souvenir enchantant. On me dit l’autre jour que Mr de Maierne medecin du roi d’Angleterre avoit publié à Londres in folio Les Centuries de Nostradamus en francois et en anglois, avec un commentaire explicatif des predictions [6]. Je vous prie de vous informer de ce que c’est et d’avoir la bonté de m’en ecrire qu[elque] petite instruction*. Je ne sai si je donnerai l’art[icle] de ce Nostradamus dans la 2 e edition, ou si je le renverrai au Sup[p]lement [7]. Je serai à la lettre N au commencement de decembre. J’assure de mes tres humbles services Mr Pujolas [8], Mr le docteur Le Fevre [9], Mr de Saint Evremont [10] etc, et suis de toute mon ame mon cher Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle La Vie d’ Episcopius traduite du flamand paroit en latin ici depuis peu de jours [11]. A Monsieur / Monsieur Silvestre / Docteur en Medecine / A Londres

Notes :

[1] Giovanni Francesco Lazzarelli (1631-1694), La Cicceide legitima et accresciuta della seconde parte (1 re éd. Cosmopoli s.d., 12° ; 2 e éd., Parigi [Venezia] 1692, 12° ; éd. U. Casari et A. Calciolari, Firenze 2007) : dans l’article du DHC consacré à Lazzarelli, Bayle précise qu’il a consulté cette deuxième édition, qui lui avait été prêtée par Pierre Silvestre, de passage à Rotterdam au retour d’un voyage en Italie (voir Lettre 1495, n.21). Le recueil de Lazzarelli est en effet, « quelque chose de fort singulier » : il comporte 360 sonnets qui visent tous à démontrer la coglioneria de Bonaventura Arrighini, désigné par le surnom Don Ciccio. La première édition paraît être très rare : un exemplaire se trouve à la National Art Library (Victoria and Albert Museum), Dyce Collection, cote Dyce M 12 mo 2169.

[2] Ce contact entre Bayle et Jacques-Philippe de La Combe de Vrigny ne fut pas un hasard. En effet, une découverte récente – que nous devons à Christine Jackson-Holzberg – dans les archives conservées à la bibliothèque de l’université de Yale (Series I. Correspondence, boîte 9, dossier 196 : lettre de James I Vernon à William Blathwayt du 4/15 mai 1693) révèle un arrière-plan insoupçonné jusqu’ici, car Vernon demande à Blathwayt s’il lui conseille de maintenir son fils à Rotterdam, où il fait des études de philosophie sous la direction de Pierre Bayle : « Whitehall 4th May 1693. S[i]r,I have the favour of yo[u]rs of the 7 inst. N[ew] S[tyle] and am very much obliged to you for the offer of yo[u]r assistance ifa I had any thing to propose to My L[or]d Portland, but I don’t know that I have any thing to trouble his Lo[rdshi]p with at present, yet ther[e] is one thing I must beg yo[u]r advice in, how I am to behave myself in relation to my son, who has studyed philosophy 8 or 9 months under Mons r Bayle att Rotterdam1. The whole course is not finished under a year and att the end thereof I intended to send him back again to Utrecht to study the Civill Law for a couple of years. But understanding by the last post that Mr Bayle’s conduct has given so great dissatisfaction that his Maj[es]ty has thought fitt to disallow of My Lord Dursly’s placing his son there as I find hee once intended[,] I know not how far it may concern me to take notice of what is thus intimated to another, My Lord Dursly’s quality and the figure hee makes by his character in Holland will require his observing measures and precautions which may be overlook[e]d in an obscure and insignificant person, but if I thought that any manner of offense was taken att my son’s being there[,] I should bee sorry I did not understand it sooner, and would not faile to remove him immediately to some other place, for I had rather interrupt his improve- / ments in learning than bee look[e]d upon as one who affects to persist in a thing that ought not to have been begun. I submitt myself entirely to your judgement in this matter which if you please to favour me with it[,] will putt me att ease which way soever it determines me. [...]Your most faithfull humble servant Ja[mes] Vernon. »Un mot sur la carrière des uns et des autres permettra de mettre cette information capitale en perspective et de mieux saisir les relations de Bayle avec les hommes politiques britanniques.James I Vernon (1646-1727), après ses études à Christ Church, Oxford, fut employé par Sir Joseph Williamson, sous-secrétaire et ensuite secrétaire d’Etat, qui l’envoya en mission secrète en Flandres en 1672. La même année, il accompagna Lord Halifax en mission à la cour de France. En 1673, il devint secrétaire privé de James Scott, duc de Monmouth, le fils naturel de Charles II. Il fut le protecteur et mécène du peintre Godfrey Kneller, qu’il introduisit auprès de Monmouth. Au moment de la « Glorieuse Révolution », il fut un « collaborateur Whig » et s’allia avec Guillaume III dès le mois de décembre 1688. Il travailla ensuite à la London Gazette et, en 1689 et en 1690, comme secrétaire de Lord Shrewsbury, secrétaire d’Etat pour les affaires du Sud, puis comme secrétaire auprès de Sir John Trenchard jusqu’au retour de Shrewsbury en 1694. Entre mars 1693 et mars 1694, il fut chargé de recueillir toutes les nouvelles politiques pertinentes concernant la Flandre. C’est à cette époque, le 4/15 mai 1693 qu’il adressa sa lettre à William Blathwayt pour lui demander s’il convenait de maintenir son fils auprès de Bayle à Rotterdam, le roi Guillaume III ayant interdit à Lord Dursley d’envoyer son fils à Rotterdam afin de suivre les cours de Bayle. En 1697, grâce à l’influence de Lord Sunderland, Vernon succéda à Sir William Trumbull comme Northern Secretary (secrétaire d’Etat pour les affaire du Nord) ; dès l’année 1698, il dut prendre en main également les affaires du Sud jusqu’en 1702 : il faisait partie du Whig Junto, le groupe de Whigs influents sous le règne de Guillaume III et de la reine Anne. Nous avons vu que Bayle était en correspondance avec Charles de La Faye, clerc auprès de Lord Shrewbury, puis de James I Vernon entre 1700 et 1702 : voir Lettre 1427, n.1. Vernon se retira alors des affaires publiques – tout en servant de commissaire du sceau privé en 1716 – et résida à Watford dans le Hertfordshire jusqu’à sa mort en 1727.William Blathwayt (1649-1717) fit ses études, comme son père, à Brasenose College, Oxford, avant d’intégrer le Middle Temple en 1665, visant une carrière dans la magistrature. En 1668, cependant, son oncle, Thomas Pover, lui trouva un poste à l’ambassade britannique à La Haye (1668-1672). De retour à Londres, il fut nommé sous-secrétaire, puis secrétaire des Affaires coloniales (1675-1679). Il contribua ainsi à l’élaboration de la constitution de la colonie de la province de la baie de Massachusetts (futur Etat de Massachusetts) et au développement du commerce avec l’Amérique et avec les îles Caraïbes. En 1678, il fut nommé secrétaire extraordinaire du Conseil privé, puis en 1686 secrétaire ordinaire, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort. En 1681, il fut nommé sous-secrétaire d’Etat pour les affaires du Nord, et, en 1683, grâce aux bons offices de Sir Robert Southwell, il acheta le poste de secrétaire du commandant de l’armée britannique : il étendit considérablement les compétences de ce secrétariat – même si la stratégie militaire fût déterminée par les « Départements » du Nord et du Sud. Au moment de la « Glorieuse Révolution », Blathwayt sut transférer son allégeance au nouveau roi et se rendit indispensable par les informations qu’il fournit au roi sur les ressources militaires de Jacques II, et ensuite dans la guerre de Succession d’Espagne, puisqu’il servait à cette époque de secrétaire du roi pour toutes les affaires militaires. En 1693, il fut élu membre du Parlement, représentant la ville de Bath, et il continua à être élu dans cette circonscription jusqu’en 1710. Cette année-là, il se retira dans sa maison de Dyrham Park près de Bristol, où il mourut en 1717.James II Vernon (1677-1756) fit ses études à Utrecht en 1690, puis sous la direction de Bayle à Rotterdam entre 1690 et 1693 ; après avoir fait un tour de l’Europe du Nord en 1695 en compagnie de Sir Fulmar Skipwith et après avoir accompagné Richard Hill à Bruxelles l’année suivante, il retourna à Utrecht et y resta jusqu’en 1697. Sa carrière politique devait beaucoup à son parrain, Lord Sunderland, et à l’influence de Lord Portland, qui lui obtint un poste auprès de son père au secrétariat d’Etat pour les affaires du Sud. Il accompagna ensuite Lord Portland à Paris, où il resta auprès de Matthew Prior (correspondant de Bayle : voir Lettre 1181). En 1698, Lord Albemarle lui obtint le poste de gentilhomme de la chambre auprès du duc de Gloucester, qui mourut deux ans plus tard. En 1700, le jeune Vernon repassa certainement par Rotterdam accompagné de son secrétaire Jacques-Philippe de La Combe de Vrigny, comme nous l’apprenons par la présente lettre. Lorsque Vernon fut envoyé en 1702 au Danemark, le même secrétaire l’y accompagna et devait publier un récit de leur voyage : Relation en forme de journal d’un voyage fait en Danemarc, à la suite de M. l’envoyé d’Angleterre. Avec plusieurs extraits des loix de Danemarc, accompagnez de quelques remarques (Rotterdam 1706, 1707, 12°). En revenant du Danemark, Vernon passa par la cour de Hanovre, mais la mort du prince George en octobre 1708 mit fin à tout projet diplomatique, car il se heurta ensuite à l’hostilité du duc de Marlborough et de sa femme, Sarah Churchill. Par la suite, Vernon entra au Parlement comme représentant de Cricklade (1708-1710), puis fut nommé secrétaire ordinaire du conseil privé et se fit connaître, sous le règne du roi George I er , par ses activités charitables.Enfin, « Lord Dursly », mentionné dans la lettre citée ci-dessus de Vernon à Blathwayt, est Charles Berkeley, 2 e earl de Berkeley (1649-1710), diplomate, connu comme Sir Charles Berkeley entre 1661 et 1679 et désigné comme Viscount Dursley lorsque son père fut promu earl en 1679 ; il devait hériter du titre de son père en 1698 ; il avait été élu fellow de la Royal Society en 1667. Après une mission en Espagne en 1689, il fut ambassadeur aux Provinces-Unies entre 1689 et 1695 (il occupait donc ce poste à la date de la présente lettre). Il épousa Elizabeth Noel en 1677 et de ce couple sont issus quatre fils et trois filles. Il semble probable qu’il s’agit dans la lettre citée de son fils aîné, Charles Berkeley, Viscount Dursley (1679-1699), qui devait mourir à l’âge de vingt ans, plutôt que le deuxième fils James Berkeley, futur 3 e earl de Berkeley (après 1679-1736), très jeune à la date de la lettre ; celui-ci devait faire une belle carrière dans la marine. On comprend par l’interdiction faite à Lord Dursley par Guillaume III d’envoyer son fils poursuivre ses études auprès de Bayle que le roi avait bien présent à l’esprit « l’affaire Bayle » dès avant la réunion du conseil municipal ( vroedschap) qui devait destituer Bayle de son poste à l’Ecole Illustre en octobre 1693.On voit ainsi que Bayle avait comme élève à Rotterdam un jeune homme dont la famille entretenait des relations étroites avec les cercles du pouvoir souverain en Angleterre, ce qui donne une idée de la notoriété du philosophe de Rotterdam auprès de William Trumbull, de Lord Sunderland, de Lord Portland (protecteur de Michel Le Vassor), de Lord Halifax, de Lord Monthermer et de tant d’autres – sans compter Lord Shaftesbury, qui devait intervenir auprès de Sunderland, en faveur de Bayle, et de Halifax en faveur de Des Maizeaux.Voir les Memoirs de James II Vernon : BL, Add. mss 40794, f. 1-61 ; « James Vernon, Daniel Pulteney 1702–1715 », Royal Historical Society. Camden Third Series, 36 (1926), p 22-44 ; G. A. Jacobsen, William Blathwayt : a late 17 th century English administrator (New Haven 1932) ; E. O. Keller, The Career of James [II] Vernon (Université de Manchester, thèse de MA, 1977) ; D. Hayton, E. Cruickshanks, S. Handley (dir.), The History of Parliament : the House of Commons 1690-1715 (London 2002), art. « James II Vernon » (art. de P. Gauci), et art. « William Blathwayt » (art. de A.A. Hanham) : http://www.historyofparliamentonlin... (consulté le 17 avril 2015) ; ODNB, art. « William Blathwayt » (art. de B.C. Murison) et « James I Vernon » (art. d’A. Marshall).

[3] Sur cet ouvrage du marquis de L’Hospital, voir Lettre 1135, n.8.

[4] Jacques Basnage et sa femme Suzanne Du Moulin : voir Lettres 160, n.7, et 831, n.3.

[5] Sur Herman Lufneu, médecin et chirurgien de la ville de Rotterdam depuis 1694, voir Lettre 878, n.2.

[6] Michel de Nostredame, dit Nostradamus, The True Prophecies, or Prognostications of Michael Nostradamus [...] translated and commented by Theophilus de Garencieres (London 1672, folio) – et non pas de Théodore Turquet de Mayerne (1573-1655), dont Bayle pouvait connaître l’ouvrage intitulé La Pratique de médecine, de Théodore Turquet de Mayerne, [...] avec le régime des femmes grosses et un traité de la goutte (Lyon 1693, 8°) ou d’autres traités médicaux. Sur l’édition de Garencières, voir aussi Lettres 1518, n.9, et 1523, n.9.

[7] En fin de compte, Bayle ne consacra pas d’article à Nostradamus dans le DHC et ne laissa pas de notes pour un tel article.

[8] Sur Moïse Pujolas, cousin de Pierre Coste, originaire d’Uzès et réfugié à Londres depuis la Révocation, voir Lettre 589, n.1.

[9] Sur le docteur Le Fevre, médecin à Londres, proche de Pierre Silvestre, de Saint-Evremond et de la Cour de Saint-James, voir Lettre 831, n.9.

[10] Bayle entretenait des relations très cordiales, quoique indirectes semble-t-il, avec Saint-Evremond : voir la défense du DHC que celui-ci fait circuler après le rapport critique d’ Eusèbe Renaudot, en annexe II du vol. XI de notre édition.

[11] Historia vitæ Simonis Episcopii, scripta a Philippe à Limborch ; e Belgico in Latinam sermonem versa, et ab auctore aliquot in locis aucta (Amstelodami 1701, 8°).

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 198382

Institut Cl. Logeon