Lettre 1505 : Mathieu Marais à Pierre Bayle

• [Paris, le 14 décembre 1700] A mon retour de la campagne, Monsieur, la premiere chose que je fais, et la plus agreable pour moi c’est de vous écrire. Et affin que je vous puisse estre utile en quelque chose, je vous envoye le memoire que vous me demandés sur le president de Nully [1]. Je l’ai extrait des pieces originales et vous pouvés vous y fier. Je n’ai rien trouvé sur les filles du president. Je ne sçais pas si ce qu’en dit le / Catholicon [2] est vrai, et si Marteau qui fut prevost des marchands épousa celle qui avoit passé par les mains des Ligueurs [3]. Ne croyés vous pas, Monsieur, que c’estoit assès que les Ligueurs eussent de belles filles, pour que le Catholicon en dit du mal[?] Vous trouverés des particularités sur la Ligue dans les deux tomes de Meslanges d’histoire et de litterature [4], recueillis sous le nom du s[ieu]r de Vigneule Marville et imprimés à Roüen l’un l’année passée, et l’autre en cette année 1700. Je viens de voir dans le second tome l’arrest du 28 e juin 1593 que le Parlement donna pour empescher que la couronne ne fut transferée à un prince étranger et pour maintenir la loy salique [5]. L’auteur nomme plusieurs personnes de tous états qui se jetterent dans le parti de la Ligue, et ce qui m’a surpris entre les gens de robe il ne nomme point le presid[en]t de Nully. Au surplus, si vous avés fait l’éloge du Menagiana [6], en verité, Monsieur, vous trouverés que celui-ci l’emporte de beaucoup. Nous n’avons point encore vû dans un livre, qui ne vient pas de vous, tant de faits singuliers, tant de personnalités, un goût si varié, une plus profonde connoissance des choses que les autres hommes ignorent, et qu’ils laissent passer comme inutiles, quoi qu’elles appartiennent plus proprement à l’homme. Il y a tel caractere que La Bruyere ne des-avouerait pas, si ce n’est que nostre auteur l’a un peu trop maltraité sur la fin de son 1 er volume [7], où il semble que sa critique ait / manqué. Il regne en certains endroits une vivacité italienne, et une urbanité latine, qui font un genre tout nouveau d’ecrivain qui instruit et qui plait. L’entretien avec Barbin pag[e] 248 du 2 e vol[ume] est une critique fort plaisante de la critique des Provinciales faite par le P[ère] Daniel [8], et il décrit bien la froideur du R[évérend] P[ère]. Ce qu’il dit du microscope p.426 a aussi un air original [9]. Et quand il propose des paradoxes, il les soûtient avec une vigueur qui vous entraine dans son parti. Je crois, Monsieur, que vous trouverés comme moi que cela vient de main de maitre. En ce point seulement blamable de ce qu’en la pag[e] 33 de ce 2 e vol[ume] il appelle vôtre Diction[n]aire « le Diction[n]aire reformé de Moréri ». Ce qui me ferait croire qu’il n’en aurait lû que quelques articles, ou peut estre qu’il ne l’a point lû du tout. Il prétend que l’ Eloge de Calvin que vous attribués à Papyre Masson est de Mr Gillot [10], en quoi je crois que vous n’aurés pas de peine à vous accorder, et que vous aimerés bien autant le tenir de la main de Mr Gillot con[seill]er clerc au Parlement de Paris, que de Papyre Masson qui estoit ex-jésuite. J’accepte trés volontiers, Monsieur, les offres que vous me faites de placer Mr de Rez / dans vostre Diction[n]aire [11], et je choisis l’édition à laquelle vous travaillés presentement. Car je crains fort que cette réformation que vous faîtes avec un si grand soin ne mette le Sup[p]lément dans des tem[p]s trop eloignés, et que peut estre helas ! nous ne verrons jamais [12]. Je vous envoyerai ce qu’en a dit Mr de Harlay [13], et quelques autres memoires sur d’autres avocats illustres, que vous employerés quand il vous plaira [14]. L’idée d’en faire un dialogue à la maniere de Cicéron est digne de vous, Monsieur ; mais quand vous m’invités de remplir ce dessein, je vous réponds avec le mesme Cicéron dans ce dialogue, voluntatem tibi profecto emetiar sed rem ipsam non posse videor [15]. Il dit : nondum [16][,] mais pour moi je dis franchement non, par ce que je sens bien qu’en cela je veux beaucoup plus que je ne peux. Et puis nous n’avons pas à remonter aux orateurs gaulois comme il a fait aux Grecs et en descendant à nos tem[p]s[,] il y a bien des terres desertes à traverser. Nec in bella gerentibus, nec in impeditis ac regum dominatione devinctis nasci cupiditas dicendi solet [17]. Trois grandes raisons qui, outre la malhabileté de l’entrepreneur rendroient toujours cet ouvrage imparfait./ Nous tâchons de nous sauver par quelques genies aisés, qui cultivent une certaine éloquence de nos tem[p]s, que que l’expedition des affaires a introduite, et c’est bien tout ce que nous pouvons faire. Mais cette grande eloquence qui trouble l’ame et enleve les esprits, ne l’attendés pas de nous, et ne pensés pas, Monsieur, que dans un ouvrage destiné à parler de nos orateurs, nous allions étaler nostre foiblesse à la posterité, et par la maniere d’en parler, et par la necessité de faire des portraits, qui peut estre n’honoreroient pas nostre siecle. Je vous dis ici peut estre plus que je ne devrois. Mais je n’ai pas accoutumé de rien déguiser aux personnes que j’aime, et vous scavés bien, Monsieur, que vous m’avés permis de dire que je vous aimois. Je suis bien aise que vos jurisconsultes ne laissent pas la jurisprudence abandonnée comme on la laisse ici. Vous m’avés parlés [ sic] de Gutherius [18]. Nous ne connoissons pas nous mêmes nos richesses. Cet auteur est inconnu parmi nous, et je vous remercie de m’avoir appris qu’il a parlé de nos avocats. Je le chercherai. Je vous avois demandé si on imprimoit les notes sur Rabelais [19]. Il faut me pardonner si je vous en parle encore. Je suis toujours, Monsieur, vostre etc. •

Notes :

[1] Sur ce mémoire sur le président Nully exploité dans la deuxième édition du DHC, voir Lettres 1363, n.101, 1414, n.7, et 1497, n.3.

[2] Bayle avait dû évoquer l’allusion aux filles du président de Nully dans la Satyre Ménippée éditée par Jacob Le Duchat (Ratisbonne [Amsterdam] 1696, 8°, et 1699, 12°) : sur cette édition, voir Lettre 936, n.14, et l’annonce dans les NRL, mars 1699, art. VII (2). Le passage en question est certainement le suivant : « Et ce beau Marillac qui faisoit tant l’échaufé au commencement, et n’opinoit que feu et sang, je crain à la fin qu’il ne face banqueroute à la Ligue, si on luy promect d’estre conseiller d’Estat du Biarnois : Gardons-nous de ces gens qui tournent leur robe si aysement, et suyvent le vent de fortune, quand ils voyent que leur party va mal : Ha brave Machault : Ha vaillant Bordeaux : vous estiez dignes d’estre comme moy, eslevez au plus haut degré d’honneur de noblesse : Entre les robbes longues je n’ayme que vous, et ce fameux president que je nommeray encor ici par honneur, Monsieur de Neully, qui outre le courageux commencement et progrez qu’il a faict à la Ligue, de laquelle il peut estre dit pere putatif, a bien daigné exposer ses filles, et prostituer leur reputation au bourdel, pour faire service à messieurs les Princes, et à messieurs ses curez et predicateurs. » (éd. M. Martin [Paris 2007], p.71, f.48r).

[3] Michel La Chapelle-Marteau (1555-1603), conseiller, notaire et secrétaire du roi, succéda à Charles Hotman à la tête du mouvement ligueur en 1587. Il fut élu prévôt des marchands après les barricades, mais, envoyé comme délégué et président du tiers état aux états généraux de 1588, il fut fait prisonnier par Henri III. Libéré après le versement d’une rançon, il reprit sa charge de prévôt en 1590. Proche de Mayenne, il devint son secrétaire. Ses malversations le rendirent détestable auprès des Seize mêmes. Voir la Satyre Ménippée, éd. M. Martin, s.v. Il n’est pas précisé dans le texte de la Satyre Ménippée si La Chapelle-Marteau épousa une des filles du président Nully : Marais répond sans doute à une question de Bayle sur ce point.

[4] Noël d’Argonne, Mélanges d’histoire et de littérature, recueillis par M. de Vigneul-Marville (Rouen 1699-1700, 12°, 2 vol.), i.209-213, comporte plusieurs explications sur les différentes éditions de la Satyre Ménippée : « On observera que le Catholicon d’Espagne qui se trouve imprimé parmi les mémoires de la Ligue, est entiérement corrompu ; ceux de Genève qui ont fait cette édition, y aïant ajouté des portraits ridicules qui ne sont point de l’original. » (p.211).

[5] Noël d’Argonne, Mélanges d’histoire et de littérature, ii.116-117 : « Il est remarquable que dans le parti de la Ligue, il y avoit deux factions. L’une appellée la Ligue françoise, composée de ceux qui demandoient un roy catholique et de la race roïale, et qui vouloient bien reconnoître le roy de Navarre pour le roy de France, pourvû qu’il embrassât la religion romaine. L’autre faction étoit de quelques particuliers qui vouloient un roy catholique, bien qu’étranger, à condition qu’il seroit assez puissant et assez bien intentionné pour soûtenir le parti. On appelloit cette Ligue, la Ligue espagnole. La Ligue françoise eut le dessus, et donna lieu au Parlement de Paris de rendre un arrest notable touchant la loi salique. Chose si importante à l’Etat, qu’à l’occasion de cet arrest, le roy se fit catholique, et les esprits se ralliérent. » Suit la citation d’un « Extrait de l’arrêt qui intervint au Parlement le 28 juin 1598 ».

[6] Bayle exploite souvent le Menagiana et comptait dans son réseau de correspondants pour le DHC plusieurs anciens membres des mercuriales de Ménage : voir F. Wild, «  Nouveau public, nouveaux savoirs à la fin du XVII e siècle : les Nouvelles de la république des lettres et le Dictionnaire de Bayle  », in La Transmission du savoir dans l’Europe des XVI e et XVII e siècles, dir. M. Roig Miranda (Paris 2000), p.501-514, et A. McKenna, « Les réseaux au service de l’érudition et l’érudition au service de la vérité de fait », loc. cit.

[7] Marais avait déjà évoqué la critique sévère de La Bruyère par Noël d’Argonne et l’avait approuvée : voir Lettre 1487, n.6.

[8] Noël d’Argonne, Mélanges d’histoire et de littérature, ii.243-248. Marais évoque l’ouvrage du jésuite Gabriel Daniel, Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe sur les « Lettres aux provinciales » (Cologne [Rouen] 1694, 12°), qui avait eu un très grand succès et dont la dixième édition avait paru en 1697.

[9] Ibid., ii.407-410.

[10] Ibid., ii.35-36 : « L’éloge de Calvin attribué par Balesdens, et ensuite par Sponde à Papyre Masson, est de Jacques Gillot conseiller-clerc en la Grand’Chambre du Parlement de Paris, quelque chose qu’en puisse dire M. Bayle dans son Dictionnaire réformé de Moreri. Ce qu’il allégue, que cet éloge s’est trouvé parmi les papiers de Papyre Masson aprés sa mort, comme son frere l’a déclaré à feu M. Patin, ne prouve rien. » Voir Jean-Papire Masson, Vita Joannis Calvini (Lutetiæ 1620, 4°), citée dans le DHC, art. « Calvin (Jean) », rem. B, C, F, Q, S, T, Y, BB. Dans la citation de Vigneul-Marville, il s’agit de Jean Balesdens (1595-1675), membre de l’Académie française à partir de 1648 ; sur lui, voir H. Moulin, Jean Balesdens, de l’Académie française, et son Quintilien (Paris 1880). Sur Jean de Sponde (1557-1595), voir A.M. Boase, Vie de Jean de Sponde (Genève 1977) ; J. Rieu, Jean de Sponde ou la cohérence intérieure (Paris, Genève 1988).

[11] Voir le DHC, art. « Rez (Antoine de) » et la lettre de Marais du 12 septembre 1700 (Lettre 1494).

[12] Cette crainte devait se réaliser.

[13] Bayle cite, à l’article « Rez (Antoine de) », rem. B, la harangue prononcée par Achille de Harlay, avocat général depuis 1691, à la Saint-Martin en 1694, sur la liberté.

[14] Voir les allusions aux informations apportées par Marais dans le DHC, art. « Robert (Jean) », rem. B.

[15] Cicéron, Brutus, 16 : « Je fais donc immédiatement preuve de ma bonne volonté, mais quant à la chose elle-même, elle m’est impossible, semble-t-il ». Sur ce projet proposé par Bayle à Mathieu Marais, voir Lettre 1497, n.9.

[16] nondum : « pas encore ».

[17] Cicéron, Brutus, 45 : « Ni en ceux qui font la guerre ni en ceux qui sont entourés d’obstacles ou de la domination des rois ne peut naître la passion de parler. »

[18] Sur cet ouvrage de Jacques Gouthière, dit Gutherius, voir Lettres 1497, n.8, et 1514, n.5.

[19] Marais avait demandé des nouvelles de la nouvelle édition de Rabelais établie par Jacob Le Duchat : voir Lettre 1494, n.13. L’édition ne devait paraître que bien des années plus tard (Amsterdam 1711, 8°, 6 vol.).

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