Lettre 1518 : Pierre Bayle à Pierre Des Maizeaux

Rotterdam le 10 e de juin 1701 Votre lettre du 13 e du mois dernier [1], Monsieur, ne m’a eté renduë que depuis 2 ou 3 jours. Elle m’ap[p]rend que vous m’aviez fait l’honneur de m’ecrire il y avoit plus de trois mois [2], et de m’envoier un exemplaire du livre de Mr Stoupp[e] [3]. Je vous ap[p]ren[d]s que je n’ai encore rien vu de cela. J’ai plus de regret à vos remarques, qu’au livre De la religion des Hollandois, car il me suf[f]isoit de la copie du passage que vous eutes la bonté de faire et de me communiquer. Je l’ai mise en son lieu dans l’article de « Spinoza », qui est achevé d’imprimer, et j’ai averti que je la donnois sur la copie que j’en avois recuë de vous [4]. Je souhaite passionnement que Mylord Shaftbury [5] vous rende service quand l’occasion s’en presentera, et je suis bien persuadé que se con[n]oissant comme il fait en merite, et aiant les inclinations genereuses, il • se fera un vrai plaisir de vous obliger. Faites-moi la grace de l’assurer de mes plus profonds respects. Je me donnerois l’honneur de le faire moi-meme si je ne craignois de l’interrompre dans un tem[p]s où il est si occupé. Je le suis de mon coté autant qu’on le puisse etre, car nous faisons en sorte d’achever cette 2 e edition avant l’hiver [6], et nous n’avons pas encore achevé la lettre S. Je ne pense pas que dans ce qui me reste d’articles il se puisse presenter d’occasion d’inserer quelque fragment de votre memoire [7] ; il s’en presentera sans doute beaucoup dans le sup[p]lement auquel j’ai dessein de travailler sous un nouvel alphabet [8], et alors je me ferai beaucoup de plaisir de [cet]te insertion. Faites-moi la grace à votre loisir de vous informer d’une edition de Nostradamus en anglois et en francois, accompagnée d’explications par Mr de Mayerne medecin de Jaques I er et Charles I er, rois d’Angleterre [9]. Je suis avec toute sorte d’attachement et d’estime, Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle A Monsieur / Monsieur des Maizeaux chez / Mr Griffon au soleil in / Church Street near / St Ann’s Soho / A Londres •

Notes :

[1] Une seule lettre de Des Maizeaux à Bayle nous est parvenue : celle de mars-avril 1706.

[2] Cette lettre de Des Maizeaux est également perdue.

[3] Jean-Baptiste Stouppe (ou Stoppa), La Religion des Hollandois représentée en plusieurs lettres écrites par un officier de l’armée du Roy à un pasteur et professeur en théologie de Berne (Paris 1673, 12°). Voir la réponse du pasteur Johannes Braun, La Véritable Religion des Hollandois, avec une apologie pour la religion des Estats généraux des Provinces Unies, contre le libelle diffamatoire de Stoupe [...] (Amsterdam 1675, 12°), et les études de L. Feer, « Un pamphlet contre les Hollandais au XVII e siècle », BSHPF, 31 (1882), p.78-96 ; P. de Witt, « Une apologie des Hollandais au XVII e siècle », BSHPF, 31 (1882), p.226-240 ; P. de Witt, « Les collaborateurs du colonel Stoppa. MM. de Louvois et de Luxembourg », BSHPF, 32 (1883), p.368-380 ; G. Cohen, Le Séjour de Saint-Evremond en Hollande et l’entrée de Spinoza dans le champ de la pensée française (Paris 1925, 1926) ; P. Vernière, Spinoza et la pensée française avant la Révolution (Paris 1954), p.18-23, 39-42 ; A. McKenna, «  Observations de Baxter sur l’Apocalipse, avec quelques réflexions dessus : édition critique d’un manuscrit clandestin du XVII e siècle », Lias, 18 (1991), p.113-140 ; M. Benítez, « Le jeu de la tolérance : édition de la lettre A Madame de *** sur les différentes religions d’Hollande  », in G. Canziani (dir.), Filosofia e religione nella letteratura clandestina. Secoli XVII e XVIII (Milano 1994), p.427-468.

[4] Voir le DHC, art. « Spinoza (Benoît de) », rem. D : « Mr Stoupp[e] insulte mal à propos les ministres de Hollande, sur ce qu’ils n’avoient pas répondu au Tractatus theologico-politicus. » Bayle cite l’ouvrage de Stouppe et précise : « Vous remarquerez s’il vous plaît, qu’au lieu que dans la premiere édition de ce Diction[n]aire, je rapportai ce passage d’après la version que j’en avois faite sur l’italien, je le donne dans celle-ci selon les paroles de l’original, telles que Mr Des Maizeaux a eu la bonté de me les communiquer. Il m’assure qu’il n’a rien changé à la ponctuation de l’auteur, et qu’il a suivi son orthographe autant qu’il lui a été possible. »

[5] Bayle avait écrit à Shaftesbury en ce sens : voir Lettre 1504 ; Des Maizeaux avait fait de même (Lettre 1521) et Shaftesbury avait rapidement pris contact avec le réfugié à Londres : voir Lettre 1526, n.2, et leur échange en appendice de la présente lettre.

[6] La deuxième édition du DHC devait être achevée d’imprimer le 27 décembre 1701. A la fin du mois de juin 1701, le numéro mai-juin des Mémoires de Trévoux comporte l’annonce suivante – que le Père Edouard de Vitry avait dû glâner dans les lettres de Bayle : « Le Dictionnaire de Mr Bayle avance toûjours, et on presse autant qu’on le peut cette seconde édition : on en fait régulierement huit feüilles par semaines [ sic]. Les additions sont si considerables, qu’on croit qu’elle sera augmentée d’un tiers ; mais le volume n’en sera pas plus gros, parce que le caractere de l’impression sera plus petit, et que l’auteur aura soin de corriger ou de retrancher ce qui s’étoit glissé malgré lui, ou sans sa participation, dans la premiere édition. Il avoüe même de bonne foi en quelques endroits qu’il s’étoit trom- / pé, non seulement sur des faits historiques, mais même sur des points de théologie et de morale. Cette seconde édition ne sera gueres prête que sur la fin d’octobre. » (p.211-212). Les lettres connues de Bayle ne comportent pas un tel aveu concernant « des points de théologie et de morale ».

[7] Il s’agit sans doute toujours de la réfutation par Des Maizeaux du « Nouveau système » de Leibniz : voir Lettre 1499, n.9.

[8] Ce Supplément ne devait pas voir le jour, mais on trouve à la fin de la troisième édition du DHC des notes laissées par Bayle pour plusieurs articles ; ces notes furent intégrées au corps de l’ouvrage dans les éditions suivantes : voir Lettres 1414, n.24, 1436, n.4, 1454, n.4, et 1539, n.3.

[9] Il s’agit de l’édition de Nostradamus, The True Prophecies, or Prognostications of Michael Nostradamus [...] translated and commented by Theophilus de Garencieres (London 1672, folio) – et non pas de Théodore Turquet de Mayerne (1573-1655) : Bayle avait été trompé par une annonce qu’il avait relayée à Pierre Silvestre le 1 er novembre 1700 : voir Lettre 1500, n.6. Sur l’édition de Garencières, voir aussi Lettre 1523, n.9.

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