Lettre 1524 : Pierre Bayle à Jean-Baptiste Dubos

• A Rot[t]erdam le 12 e de septemb[re] 1701 Depuis la lettre où je vous disois qu’on a imprimé un livre à La Haye intitulé Annales de la cour de Paris [1], j’ay parcouru ce livre qui ne comprend que les années 1697 et 1698, et qui est pourtant en 2 vol[umes] : il • vient de la mesme main les 3 vol[umes] des Memoires d’Artagnan, et les Entretiens de Colbert et Baujn [2], et de plusieurs autres ouvrages qui ont deja paru ou qui paroitront bientost et recemment les Mémoires de la marquise de Fresne [3] que je reçûs avanthier d’Amsterdam. Toutes ces pieces sont de la facon de l’autheur des Memoires de Rochefort qui parurent en 1687 et qui eurent un si grand cours [4]. Mesme genie, mesme stile, mesme hardiesse de medire de tout le monde, et de s’y debiter pour un person[n]age qui a eu part aux intrigues et qui scait quid Rex Reginæ dixerit, et qui Juno fabulata sit cum Jove [5]. Cependant c’est un petit particulier sans biens sans fortune et qui apparement n’ecrit tout cela que pour le vendre aux libraires de Hollande. Il faut pourtant qu’il ait quelque habitude avec les fainian[t]s de Paris qui luy ap[p]rennent tout ce qui s’y conte de vray ou de faux entre les nouvellistes. On souhaiterait que • dans quelque journal on di[s]creditast les ouvrages de cet homme-là qui infatüe une infinité de lecteurs. Personne ce me semble ne serait plus propre à cela que ceux qui composent le Journal de Trevoux [6][ :] 4 ou cinq faits de ceux qu’il debite etant refutez et / prouvez faux le perdroient entierem[en]t de reputation : on le pourroit sans doute convaincre de fausseté sur mille faits qu’il avance. Il faut convenir qu’il en debite de fort curieux et de fort singuliers. Mais quelle impudence d’oser donner pour des Memoires de Mr d’Artagnan 3 vol[umes] dont il n’y a pas une ligne faite par Mr d’Artagnan. Un certain Danois, nommé Oligerus Pauli a eté enfermé depuis peu à Amsterdam où il ne cessoit depuis quelques années de publier en flamand quelques ecrits profetiques et vision[n]aires [7]. Il condamne universellement tout ce qu’il y a de communions c[h]retiennes : et enfin il a osé comparer la Trinité au Cerbere des poetes payens. Il croit que Dieu l’a destiné à la conversion des juifs et que pour cela il n’a point fallu luy communiquer le don des miracles, mais seullement la connaissance des misteres qui sont cachez dans l’ecorce de la Bible et que personne n’a connus jusqu’icy : il croit qu’en l’an 1720 le temple de Jerusalem sera achevé de rebastir ; et qu’aussy tost J[ésus]-C[hrist], en qualité de souverain pontife y descendra : il a adressé au Roy de France une exhortation de se défaire de sa couronne, et une autre à Mr le daufin de s’associer au roy Guillaume afin que sous ses auspices, il commence à contraindre d’embrasser la vraye loy nouvelle tous ceux qui ne voudront pas se convertir. Je parcourus hier le livre De antiqua Persarum Religione de Mr Hyde docteur anglois dont Mr Bernard a donné l’extrait en janvier et fevrier 1701 [8]. / C’est un ouvrage tres docte : j’y vois avec admiration quantité de choses bien favorables à la proposition du Pere Le Comte jesuite, condamnée par la Sorbonne [9], car Mr Hyde soutient que la vraye religion enseignée aux Perses, ou par Abraham luy-mesme, ou par les premiers descendants de Nöé s’est conservée dans sa pureté pendant je ne scay combien de siecles et que tous les honneurs qu’ils ont rendus au feu, au Soleil, ou à Mithra n’etoient que civils, et qu’en tout cas ils n’etoient point idolatres n’ayant jamais pretendu adorer qu’un seul Dieu. Mr Basnage de Flottemanville[,] autrefois ministre à Bayeux[,] presentem[en]t à Zutphen[,] vient de publier en 2 vol[umes] in 12 une Morale theologique et politique [10] : je croy qu’il y a de bonnes choses. Vous savez sans doute que le 3 e tome de Louis XIII par Mr Le Vassor est achevé d’imprimer [11] et finit en 1620. Je vous parlerai d’un gros volume de dissertations latines composé[es] par de doctes Allemands du XVII e siecle. Mr Grévius les a donnez au public depuis peu de jours [12]. La pluspart n’avoient jamais eté imprimez. Il y en a une de la fête de Majuma, et sur les assemblées qui se faisoient en France et ailleurs le 1 er de may et sur le[s] Roncalis qui etoient des assemblées ou des tenües de grands jours proche de Plaisance en Italie [13]. Cela peut fournir la matiere d’un bon article dans un journal critique. L’Esprit des cours de l’Europe que l’on donnoit tous les mois et qui eté inter[r]ompu sur les plaintes de Mr Davaux paroitra dans peu de jours sous un autre titre, à ce qu’on m’a assuré [14]. Bayle •

Notes :

[1] Gatien Courtilz de Sandras, Annales de la cour et de Paris pour les années 1697 et 1698 (Cologne 1701, 12°). Voir le commentaire critique de Bayle à l’égard de ces publications « historiques » de Courtilz de Sandras : RQP, I, §27, II, §70-71.

[2] Gatien Courtilz de Sandras, Mémoires de M. d’Artagnan, capitaine-lieutenant de la première compagnie de mousquetaires du roi, contenant quantité de choses particulières et secrettes qui se sont passées sous le règne de Louis le Grand (Cologne 1700, 12°, 3 vol.) et, du même, Entretiens de Mr Colbert, ministre d’Etat, avec Bouin, fameux partisan, sur plusieurs affaires curieuses, entre autres sur le partage de la succession d’Espagne (Cologne 1701, 12°). Sur ce dernier livre, voir Lettre 1512, n.5.

[3] Gatien Courtilz de Sandras, Mémoires de M me la marquise de Frêne (Amsterdam 1701, 12°).

[4] Gatien Courtilz de Sandras, Mémoires de M. l[e] c[omte] d[e] R[ochefort], contenant ce qui s’est passé de plus particulier sous le ministère du cardinal de Richelieu et du cardinal Mazarin, avec plusieurs particularités remarquables du règne de Louis le Grand (Cologne 1688, 12°).

[5] Plaute, Trinummus, acte 1, scène 2 : « ce que le roi avait dit à la reine, et ce que Junon a raconté à Jupiter ».

[6] Bayle pense sans doute au Père Edouard de Vitry, qui sert d’intermédiaire pour la diffusion de son courrier : voir Lettre 1547, n.3. Et en effet, cette lettre même trouva son chemin jusqu’aux Mémoires de Trévoux, septembre-octobre 1701, « Extrait d’une lettre de Rotterdam datée du 12 septembre 1701 ».

[7] Olliger ou Holger Paulli (1644-1714), un marchand danois très prospère, qui avait fait fortune dans la traite des esclaves aux Antilles, revint en Europe en 1694 et, tout d’un coup, abandonna sa famille et se proclama roi des juifs. Il s’établit en 1697 à Amsterdam, où il publia une série de pamphlets et de traités sur le rétablissement imminent de Jérusalem. Il s’adressa à différents princes européens en sollicitant leur soutien, mais il fut arrêté à Amsterdam en 1701 après avoir essayé d’inciter le Dauphin de France à l’aider à convertir les juifs de force. Sa famille, très influente, intervint et il fut libéré en 1702 ; il s’établit en Allemagne et persista à vouloir se faire reconnaître comme un descendant de la maison royale de David et comme le futur roi de Jérusalem. Il mourut à Copenhague. Voir Chaufepié, art. « Pauli (Simon) », rem. G, et NNBW, vi.1101-1102.

[8] Thomas Hyde (1636-1703), orientaliste et hébraïsant, professeur d’hébreu à Oxford, Historia religionis veterum Persarum eorumque Magorum (Oxonii 1700, 4°), annoncée par Jacques Bernard dans les NRL, décembre 1699, art. VII, et recensée en février 1701, art. III, et en mars 1701, art. I, ainsi que dans le JS du 30 mai 1701.

[9] Sur Louis-Daniel Le Comte, S.J., Nouveaux memoires sur l’etat present de la Chine (Paris 1696, 8°, 2 vol. ; 2 e éd. Paris 1697, 12°, 2 vol. ; 3 e éd. Paris, 1697-1698, 12°, 3 vol.), voir Lettre 1125, n.41. En pleine querelle des rites, cet ouvrage fut censuré par la Sorbonne en 1700 à cause de la proposition : « que la Chine a conservé pendant plus de mille ans, avant la naissance de Jésus-Christ, la connoissance du vrai Dieu » (voir Louis Ellies du Pin, Histoire ecclésiastique du XVII e siècle (Paris 1714, 8°, 5 vol.), iv.172 sqq.). Le Père Le Comte, devenu confesseur de la duchesse de Bourgogne, fut envoyé « pour un salve-l’honneur » se justifier à Rome, d’où il était entendu qu’il « retournerait à la Chine » : « La vérité fut qu’il alla à Rome, mais qu’il ne s’y justifia, ni ne retourna aux missions » ( Saint-Simon, éd. Y. Coirault, i.747). Voir P.-H. Durand, « Lire ou relire le Père Le Comte » [compte rendu approfondi de l’édition établie par F. Touboul-Bouyeure, Un jésuite à Pékin. Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine, 1687-1692 (Paris 1990)]. Plusieurs ouvrages portant sur la censure du Père Le Comte font l’objet d’un compte rendu dans le JS du 20 février 1702 ; voir aussi le compte rendu de l’ouvrage de Noël Alexandre dans l’HOS, juin 1700, art. XII.

[10] Samuel Basnage de Flottemanville, Morale théologique et politique sur les vertus et les vices de l’homme (Lindenberg 1701, 8° ; Amsterdam, Pierre Mortier 1703, 8°, 2 vol.). Nous n’avons pu localiser un exemplaire de la première édition.

[11] Michel Le Vassor, Histoire du regne de Louis XIII, roi de France et de Navarre (Amsterdam 1701, 12°), publiée par Etienne Le Jeune. Une édition complète paraissait également chez Pierre Brunel depuis l’année précédente (Amsterdam 1700-1711, 12°, 19 vol.). Sur l’auteur, réfugié en Angleterre, proche de Pierre Silvestre, protégé de Gilbert Burnet et de Sir William Trumbull, voir Lettre 1010, n.4.

[12] Syntagma variarum Dissertationum rariorum quas viri doctissimi superiore sæculo elucubrarunt, ex museo Joannis Georgii Grævii (Ultrajecti 1702, 4°), ouvrage imprimé par Guillaume van de Water, diffusé à Paris par la veuve de Daniel Horthemels et recensé dans les Mémoires de Trévoux du mois de janvier 1702 et dans le JS du 20 février 1702.

[13] Ici se termine le passage de cette lettre cité dans les Mémoires de Trévoux, septembre-octobre 1701, p.376-378. Nous apprendrons par la lettre de Bayle à Minutoli du 17 février 1702 (Lettre 1547) que le Père Edouard de Vitry recevait et distribuait toutes les lettres de Bayle pour les pays étrangers. Nous pouvons conclure que l’extrait de la présente lettre publié dans les Mémoires de Trévoux a été recopié par Vitry – avec ou sans l’autorisation de Bayle – comme une information curieuse digne de son périodique.

[14] L’Esprit des cours de l’Europe, où l’on voit ce qui s’y passe de plus important touchant la politique, et en général ce qu’il y a de plus remarquable dans les nouvelles, périodique rédigé par Nicolas Gueudeville entre 1699 et 1710. Guillaume de Lamberty aurait rédigé les trois numéros de mai à juillet 1701. Voir Sgard, Dictionnaire des journaux, s.v. (art. de F. Moureau), qui cite une lettre du comte d’Avaux, ambassadeur à La Haye, au marquis de Torcy, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, du 12 mai 1701 : « Le Pensionnaire m’a fait dire qu’on ne verroit plus L’Esprit des cours, qu’on avoit absolument défendu à l’auteur d’en composer à l’avenir. Cela a été fait sans que le nom du Roi ait été compromis, et sans qu’il ait paru que je m’en sois mêlé, et j’avois raison de vous assurer que les moyens dont je me servirois feroient cet effet. C’est tout ce que je pouvois souhaiter. Le Pensionnaire en a fort bien usé en cette occasion. » (Paris, Archives diplomatiques : Hollande, Correspondance politique, n° 194, f.48). En définitive, l’interdiction ne fut que temporaire. Voir aussi la lettre de Bayle à Mathieu Marais du 6 mars 1702 (Lettre 1556).

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