Lettre 1527 : Pierre Bayle à Mathieu Marais

A Rotterdam, le 13 e d’octobre 1701 Votre lettre du 24 e de septembre [1], Monsieur, me procure l’honneur de vous écrire plûtôt que je ne me l’étois proposé. J’avois résolu de différer jusqu’après la Saint Martin, parce que je vous croiois à la campagne jusqu’à ce tem[p]s-là ; mais puisque vous m’apprenez que vous n’y êtes pas, j’anticiperai le plaisir de vous renouveller les assûrances de mon estime très particuliere, et de la satisfaction incroiable que je sens par la lecture de vos lettres. Ce que vous m’avez envoié touchant Mr de Rez, a été inséré en sa place [2]. Cela étoit si bien que je me suis fait un devoir de n’en rien ôter. Je vous remercie tres humblement, Monsieur, de tant de belles curiositez que vous m’avez communiquées à l’occasion du capitulaire de Roulliard [3]. Permettez-moi de vous importuner encore sur ce sujet. Votre réponse me pourra servir, si vos affaires vous peuvent permettre de ne la pas différer beaucoup : elle pourra-dis-je, me servir pour les additions et corrections, à quoi je travaille actuellement. Tout le corps du Dictionnaire est achevé d’imprimer ; aussi bien que les dissertations qui ont déjà paru dans la premiere édition [4] à la fin du second tome ; et même il y a déjà cinq ou six feuilles de la table imprimées. L’eclaircissement, que je vous demande, est touchant l’edition, que vous citez, de ce capitulaire de Roulliard [5]. Je me suis servi d’une edition de 1600, qui ne contient que quarante-sept pages in 8 ; et vous l’avez cité page 121 et 122, et marqué diverses choses dont il n’est nullement parlé dans la mienne. Cela me fait juger qu’il le publia deux fois, et la seconde fois, plus long et plus amples de la moitié, pour le moins. J’ai regret de n’avoir pas eu cette seconde édition. Il n’y a que peu de jours, que j’ai achetté un livre anonyme, imprimé à Paris, pour Nicolas Rousset, l’an 1610, in 8. Il contient deux Traitez de la dissolution du mariage pour l’impuissance et froideur de l’homme ou de la femme [6]. Le premier est de 95 pages, et le second de 94. Cela a tout l’air d’une premiere edition. L’auteur assûre, page 59 du premier traité, que l’argument que l’on prend pour autoriser le congrès [7] sur la practique du passé, ne se peut tirer de plus loin que de trente ou trente-cinq ans. Cet auteur écrit, pour condamner cette pratique. En le comparant avec ce que vous m’avez marqué sur les deux Traitez d’ Antoine Hotman [8], j’ai trouvé que mon livre anonyme est précisement la même chose que l’ouvrage de cet auteur. Il n’y a rien de plus sensé, que vos réflexions sur l’époque du titre de Grand, qui a été donné à plusieurs princes. J’ai remarqué dans l’article de « Barclai », que Mr Ménage censure cet ecrivain, d’avoir dit qu’ Henri IV ne fut surnommé Henri le Grand, qu’après sa mort [9]. On lui montre que Barclai pere, dédiant un titre à ce monarque, le qualifia de Magnus. J’ai vû, dans les Fastes du jésuite Du Londel [10], que ce fut au commencement de janvier 1680, que le surnom Grand fut donné à Louïs XIV, du consentement même de tous les etrangers : mais quel acte public, ou quelle cérémonie solemnelle, pourroit-il citer sur cela ? Je voudrois, qu’à l’égard de toutes les epithetes, on en usât comme dans l’ancienne Rome. Octave, le successeur de Jules César, ne prit le titre d’Auguste, de Pere de la Patrie, qu’en conséquence de l’arrêt du Sénat. Dans la suite, il se glissa des abus ; car pour se faire qualifier Parthicus, Britannicus, Bæticus, Pannonicus [11], à peine attendoit-on les acclamations tumultueuses de l’armée. Mr de La Fontaine fit tres habilement et tourna le mieux du monde les poësies, qu’il vous a plû [de] m’envoier, touchant l’epithete de Louis le Hardi, donné à Mr le Dauphin, au siege de Philisbourg [12]. J’ai bien de l’impatience sur le Pétrone de Mr Laisné [13], après tout ce que vous m’en dites. Celui de Venette n’a pas encore paru [14]. Pour passer à votre derniere lettre [15], Monsieur, je vous dirai qu’elle me donne une extrême envie de voir le Naudæana et Patiniana [16]. J’espere qu’on l’aura contrefait à Amsterdam, avant que toutes mes additions soient imprimées. Je n’ai point vû la version de l’ Histoire d’Hérodien ; mais Mr Basnage de Beauval en a parlé dans son journal d’une maniere qui donne une idée avantageuse [17]. Le visionnaire danois dont j’ai parlé dans une lettre [18], que vous avez vûë, a été condamné à scier du bois de Brésil ; mais il ne sera point obligé à travailler : et moiennant trois cen[t]s livres de pension, qu’il paiera aux directeurs de sa prison, il fera tout ce qu’il voudra. Il se guérira peut-être de sa folie, comme il est arrivé à Jean Rothe, autre visionnaire, dont j’ai fait mention dans l’article de « Kulman » [19]. Ce Jean Rothe, après quelque tem[p]s de prison, fut mis en liberté ; et il vit comme un autre à Amsterdam, où il s’est marié et negotie. Pour livres nouveaux, je ne puis vous annoncer qu’une suite ou Supplement du voiage de Dampier autour du monde [20] et une Apologie de la Chambre Basse du Parlement d’Angleterre [21]. Ce sont deux pieces traduites de l’anglois. La derniere est fort instructive sur la véritable constitution du gouvernement d’Angleterre. Mais, pour parler d’autre chose, j’ai vû la troisieme partie du Mélange de Vigneul-Marville [22], chartreux (mais non pas dom prieur) de profession ; et j’y ai vû que Mr Cousin, dans son Journal du 13 e de juin dernier, a parlé d’un livre où se trouve le portrait de Mr de Launoy [23]. Aiez la bonté de m’apprendre ce que c’est. L’auteur des Mémoires de Mr d’Artagnan vient de publier les Mémoires de Mr le marquis de Montbrun, fils, dit-il, d’une patissiere de la ruë St.-André-des-Arcs et du duc de Bellegarde, qui ne voulut pas le reconnoître [24]. Je suis, etc.

Notes :

[1] La lettre de Marais à Bayle du 24 septembre ne nous est pas parvenue.

[2] Voir le DHC, art. « Rez (Antoine de) » et Lettres 1494, n.5, 1505, n.11, et 1515, n.18.

[3] Voir la lettre de Bayle à Marais du 21 mars 1701 : Lettre 1515, n.6.

[4] Plusieurs de ces dissertations étaient reprises du Projet de 1692 : « Dissertation concernant le livre d’ Etienne Junius Brutus , imprimé l’an 1579 », « Dissertation sur les libelles diffamatoires », « Dissertation sur l’Hippomanes », « Dissertation sur le jour », « Dissertation imprimée au devant de quelques essais ou fragmen[t]s de cet ouvrage l’an 1692, sous le titre Projet d’un diction[n]aire critique, à Mr Du Rondel, professeur aux Belles-Lettres à Mæstricht ». Bayle y ajouta, dans la deuxième édition du DHC, ses « Réflexions sur un imprimé, qui a pour titre Jugement du public, et particulièrement de l’abbé Renaudot, sur le « Diction[n]aire critique » du sieur Bayle » [notre Lettre 1303 du 17 septembre 1697], et les « Eclaircissements sur certaines choses répandues dans ce Diction[n]aire, et qui peuvent être réduites à quatre chefs généraux : I. Aux louanges données à des personnes qui nioient ou la Providence ou l’existence de Dieu ; II. Aux objections des manichéens ; III. Aux objections des pyrrhoniens ; IV. Aux obscénitez ». Bayle avait annoncé la composition des addenda dans sa lettre à Nicaise du 4 août 1701 (Lettre 1520).

[5] Pour le détail de la pagination des différentes éditions de Sébastien Roulliard, voir Lettre 1515, n.7.

[6] Antoine Hotman (1525 ?-1596), Traicté de la dissolution du mariage par l’impuissance et froideur de l’homme ou de la femme (Paris 1581, 8° ; 2 e éd. revue et augmentée, Paris 1595, 8°), avec de très nombreuses éditions ultérieures.

[7] Sur cette procédure juridique, abolie par le Parlement de Paris le 18 février 1667, voir Lettres 1303, n.29, et 1363, n.11.

[8] Antoine Hotman, De jure connubiorum, hoc est sponsalibus et matrimoniis rite contrahendis ace dissolvendis, liber singularis (Francofurti 1592, 8°, 2 parties).

[9] Voir le DHC, art. « Barclai (Jean) », rem. L : « Mr Ménage a critiqué une chose dans l’épître dédicatoire de l’ Argenis. Barclai, s’adressant au roi Louis XIII, lui dit que le prince dont il étoit né méritoit que pendant sa vie on lui donnât le surnom de Grand, qui ne lui fut conféré qu’après sa mort. [...] C’est un mensonge : le pere même de Jean Barclai, en dédiant son livre De regno à Henri IV, l’an 1609 [1600], le traite de Henricus Magnus. Mr Ménage confesse qu’il doit cette observation à Mr Nublé. » Voir Jean Barclay (1582-1621), Argenis (Parisiis 1621, 8°, épître dédicatoire ; Bayle renvoie également à Gilles Ménage, Vita Petri Ærodii et Guill. Menagii (Parisiis 1675, 4°), p.232. De ce dernier ouvrage, voir aussi la traduction établie par Blordier-Langlois, Vies de P. Ayrault, Guill. Ménage et Matthieu Ménage (Angers 1845). L’ouvrage cité de Guillaume Barclay (1546-1608) est le De regno et regali potestate, adversus Buchananum, Brutum, Boucherium et reliquos monarchomachos, libri sex (Parisiis 1600, 4°).

[10] Jean-Etienne Du Londel, S.J., Les Fastes des rois de la maison d’Orléans et de celle de Bourbon, depuis 1497 jusqu’à 1697 (Paris 1697, 8°), p.222 : « 1680 : Le surnom de Grand donné au Roy, du consentement mesme de tous les étrangers. »

[11] Ces dignitaires romains furent nommés d’après les provinces où ils avaient remporté des victoires remarquables : Parthicus sur les Parthes, Britannicus après la conquête de la [Grande] Bretagne par son père Claude, Bæticus en Bétique et Pannonicus en Pannonie.

[12] Jean de La Fontaine, Ballade sur le nom de Hardi, donné par les soldats à Monseigneur le Dauphin (1688) : « Un de nos fantassins, très bon nomenclateur, / Du titre de hardi baptisant Monseigneur, / Le fera sous ce nom distinguer dans l’histoire. / Ce soldat par chacun fut d’abord applaudi ; / Le prince et son parrain firent dire à leur gloire : / “Louis le bien nommé, c’est Louis le Hardi”. »

[13] Il s’agit des Observations sur le Pétrone trouvé à Belgrade en 1688 et imprimé à Paris en 1693 [par Claude-Ignace Brugière de Barante], avec une lettre sur l’ouvrage et la personne de Pétrone [par Laisné] (Paris 1694, 12°). François Nodot avait publié à la même date La Satyre de Petrone, traduite en françois avec le texte latin, suivant le nouveau manuscrit trouvé à Bellegrade en 1688. Ouvrage complet, contenant les galanteries et les débauches de l’empereur Neron, et de ses favoris ; avec des remarques curieuses, et une table des principales matières. Enrichi de figures en taille douce (Cologne, Pierre Marteau 1694, 12°, 2 vol.).

[14] Bayle reprend le propos de sa lettre du 21 mars (Lettre 1515) à Marais, où il annonçait des travaux de Nicolas Venette sur Pétrone, mais Venette était mort en 1698 et ses travaux sur Pétrone ne furent pas publiés.

[15] La lettre du 24 septembre (perdue) mentionnée plus haut : voir ci-dessus, n.1.

[16] Naudæana et Patiniana. Ou singularitez remarquables, prises des conversations de Mess. Naudé et Patin (Paris 1701, 12°). Sur cet ouvrage, voir le compte rendu dans les Mémoires de Trévoux, janvier 1702, et R. Pintard, La Mothe Le Vayer, Gassendi, Guy Patin. Etudes de bibliographie et de critique, suivies de textes inédits de Guy Patin (Paris 1943), ch. IV : « A travers les papiers de Guy Patin : l’origine du Naudæana et du Patiniana » ; F. Wild, Naissance du genre des ana (1574-1712) (Paris 2001), ch. 9, p.473-492 ; ainsi que le dossier « Guy Patin et ses interlocuteurs : le “manuscrit de Vienne” », La Lettre clandestine, 22 (2014), p.157-239 (articles de J.-P. Cavaillé, L. Giavarini, F. Gabriel, A. Mothu, D. Foucault).

[17] Voir Henri Basnage de Beauval, HOS, octobre 1700, art. II, compte rendu de l’ Histoire d’Herodien traduite du grec en françois. Avec des remarques sur la traduction, trad. Nicolas-Hubert Mongault (Paris 1700, 12°).

[18] Sur Oligerus Paulli (parfois Pauli), un Danois qui, à Amsterdam, « ne cessoit depuis quelques années de publier en flamand quelques ecrits prophetiques et vision[n]aires », voir Lettre 1524, n.7.

[19] Voir le DHC, art. « Kuhlman (Quirinus) », rem. B, sur Jean Rothe, Amsterdamois qui « se mêloit de prophétiser ». Il avait été un temps disciple de Jean de Labadie avant de faire un « schisme » avec cette secte.

[20] Il s’agit apparemment de la nouvelle édition de William Dampier (1652-1715), Nouveau voyage autour du monde (2 e éd., Amsterdam 1701, 12°) ; la première édition avait paru quelques années auparavant (Amsterdam 1698, 8°).

[21] Humphrey Mackworth, La Défense des droits des Communes d’Angleterre, par un membre de la Chambre des Communes. Traduit sur l’original anglois (Rotterdam 1701, 12°) ; l’original s’intitulait A Vindication of the rights of the Commons of England, by a member of the honourable the House of Commons (London 1701, folio). Une réponse fut publiée sous le titre A Vindication of the rights and prerogatives of the right honourable the House of Lords. Wherein a late discourse entitled, « A Vindication of the rights of the Commons of England » is consider’d (London 1701, folio).

[22] Noël d’Argonne, Mélanges d’histoire et de littérature, recueillis par M. de Vigneul-Marville (Rouen 1699-1701, 12°, 3 vol. ; 2 e éd. « revûë, corrigée et augmentée », Paris 1700-1701, 12°, 3 vol.) : sur cet ouvrage, voir Lettres 1444, n.9 et 1487, n.3. Les volumes successifs furent recensés par Jacques Bernard dans les NRL, janvier 1700, art. VII, avril 1701, art. II, et mai 1702, art. IV.

[23] Comme l’indique Des Maizeaux dans son annotation de cette lettre, Bayle avait parcouru trop vite le troisième volume des Mélanges [...] de Vigneul-Marville : il y avait remarqué une dissertation sur les deux premiers tomes des Mélanges où il est signalé que Louis Cousin, dans son compte rendu du premier tome – publié dans le JS du 13 juin 1701 – avait critiqué le portrait que Noël d’Argonne avait fait de Jean de Launoy : « Jamais portrait ne ressembla moins que celui qui est fait de M. de Launoy dans la p.275 du premier volume. Jamais rien ne lui convint moins, que de defendre les plus méchantes causes avec opiniatreté. Son caractere particulier étoit d’aimer la verité sur toutes choses, de la chercher sans prevention, de la decouvrir librement quand il l’avoit trouvée. ». Un compte rendu du troisième volume des Mélanges [...] de Vigneul-Marville parut dans le JS du 30 janvier 1702.

[24] Gatien Courtilz de Sandras, Mémoires de M. le marquis de Montbrun, où l’on voit quelques événemen[t]s particuliers et faits anecdotes arrivez, depuis le commencement du dix-septième siecle jusqu’en 1632 ou environ (Amsterdam 1701, 12°).

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