Lettre 154 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

[Sedan,] le jeudy 21 juillet 1678

Je viens de recevoir v[ot]re billet du 5 du courant [1]. La nouvelle q[ue] vous m’y donnez de v[ot]re bonne santé [2] me plait infiniment. Je ne comprends pas trop bien ce q[ue] vous dites, que vous avez fait remettre à la messagerie de Toul[ouse] la lettre du 24 juin [3], et q[ue] vous hazardez ledit billet par la poste extraordinaire. Cette lettre là n’etoit point de taille à venir par la messagerie, aussi ne l’y a t’on pas mise, et elle est venue par la poste comme elle devoit. Je ne croi pas de plus qu’il y ait à Toulouse • une poste extraordinaire. La difference des postes et des messageries est que la poste fait une extreme diligence, et à cause de cela on taxe fort les paquets dont elle est chargée, qui aussi sont toujours petits à moins qu’une necessité extreme n’oblige à faire tenir promptement des papiers de consequence : mais les messageries vont leurs journées ordinaires, et se chargent de toutes sortes de paquets qui ont quelque grosseur (car il leur e[st] deffendu de porter de simples lettres) et le prix est taxé à tant po[ur] livre pesant [4]. Je vous dis cela parce que je me souviens d’un tems où je confondois les choses qui avoient quelque conformité, ce qui arrive aussi à plusieurs par paresse de s’informer exactement de la nature de chaque chose.

Je vous exhorte toujours à bien menager* les moyens que vous avez de profiter. Vous avez le bonheur d’etre elevé aux pieds d’un excellent theologien [5], dont l’esprit, l’erudition et les connoissances universelles, vous peuvent etre d’un grand secours. Pleut à Dieu que le meme bonheur m’en eut dit* quand j’etois à votre age, car j’ay tant d’estime pour monsieur Arbussy, et une si grande idée de ses grands dons, que je suis seur qu’avoir eté logé ches luy, m’eut valu plus que toutes les lectures que j’ay jamais faites. Asseurez le bien particulierement de mes tres-humbles respects.

Pour vous parler de la republique des lettres, vous saurez que le P[ere] Simon, pretre de l’Oratoire avoit composé un livre fort curieux, mais comme on a seu qu’il etoit plein de doctrines un peu cavalieres, Mr l’evesque de Condom en a fait arreter l’impression, ou meme a fait saisir tout ce qui s’en est trouvé [6]. C’est un • gaillard que le P[ere] Simon, il a traduit le livre d’un jesuite nommé le P[ere] Dandini qui avoit ecrit en it[a]lien la relation de son Voyage au mont Liban [7], et l’a accompagné de remarques fort belles à la verité et fort curieuses, mais qui sont quelquefois bien malignes contre le jesuïte. L’ouvrage dont je vous veux parler est composé apparemment de quelques disserta[ti]ons sur l’Ecriture. Il dit beaucoup de bien des traductions des commentaires et de la critique des protestans sur les livres sacrez, et c’est ce qui a le plus choqué le monde. Il / pretend que le Pentatheuque n’est pas un ouvrage de Moyse, et il le prouve entre autres raisons par celle cy, qu’il y a de lieux dans la terre de Canaan qui n’ont porté les noms qui leur sont donnez par l’autheur du Pentateuque, qu’apres le partage des 12 tribus, d’où il infere que ces livres ont eté ecrits apres la mort de Moyse. Il dit aussi que tous les livres sacrez se perdirent dans la desolation où se trouva la Judée sous les roys de Babylone et qu’Esdras en fit d’autres semblables ; il rejette l’antiquité des poincts etc[.] Le P[ere] Maimbourg vient de faire imprimer l’ Histoire du grand schisme d’Occident [8], il est toujours fort attaché aux interets des papes et en releve la gloire en homme zelé, d’où vient que le pape d’aujourdhuy quoi qu’à moitié janseniste, lui a fait ecrire une lettre fort obligeante par le cardinal Cibo, laquelle on voit à la tete de cet ouvrage [9]. Il pare le mieux qu’il peut les inductions facheuses que l’on tire des desordres des antipapes, il justifie la conduitte du concile de Constance à l’egard de Jean Hus, enfin il joüe le personnage d’un homme d’esprit, de grande lecture, et d’un talent assez rare pour narrer agreablement. Le livre de Mr La Roque ministre de Rouen, sur la Conformité de n[ot]re discipline avec celle des premiers siecles [10], commence à se debiter, apres bien des chicanes qu’on a faittes à l’imprimeur. Un jacobin nommé le P[ere] Alexandre qui a entrepris de traitter l’histoire ecclesiastique en faisant des Dissertations chronologiques, dogmatiques, critiques etc sur les points remarquables qui se rencontrent dans chaque siecle et qui a deja fait cela sur les 3 premiers siecles de l’Eglise, a donné encore tout de nouveau au public divers traittez de controverse contre Mrs Daillé et Blondel, contre celui cy sur la question de la superiorité des evesques, et sur la validité des epitres de s[ain]t Ignace ; contre celui là sur la question de la penitence [11]. Il devoit s’en prendre à Mr Daillé quant aux epitres de s[ain]t Ignace, parce qu’il a plus solidement traitté cette question que Mr Blondel [12]. Un jesuite nommé Crasset a ecrit contre le meme Mr Blondel à l’occasion des sibylles, et tache de montrer que les vers et les oracles que les anciens Peres produisirent contre les payens sont effectivement de ces sibylles, et non pas la fraude pieuse de quelque chretien zelé [13]. On ne croit pas qu’il persuade les veritables savans, car les raisons de Mr Blondel pour • faire voir que ce sont pieces supposées sont superieures aux deffenses du jesuite [14]. Mr Herman doct[eur] de Sorbonne qui a composé en francois La Vie des Peres de l’Eglise grecque vient de publier celle de s[ain]t Ambroise l’un des 4 Peres de l’Eglise latine [15]. Mr Ferier bon poete francois, vient de faire imprimer, les Preceptes galans [16], qui est une espece de traitté semblable à l’ Art d’[a]ymer d’Ovide. Il paroit de nouvelles fables sous le titre d’ Esope francois, dont l’autheur s’appelle Mr Desmay [17]. On fait beaucoup de cas de La Princesse de Cleves [18]. Vous avez oui parler sans doutte de 2 decrets du pape qu[i] suppriment l’office de la conception immaculée et les indulgences y attachées, avec quantité d’autres indulgences [19] car cela a fait assez d’eclat.

Notes :

[1] Cette lettre est perdue.

[3] Cette lettre est également perdue.

[4] Bayle avait déjà expliqué à son frère la différence entre la poste et la messagerie dans la Lettre 151 : voir p. et n.3. Tout le montre, Joseph Bayle n’avait pas la parcimonieuse économie de ses aînés...

[5] Théophile Arbussy, chez qui logeait Joseph Bayle : voir Lettre 150, n.1.

[6] Richard Simon, Histoire critique du Vieux Testament (Paris 1678, 4°). L’édition fut saisie dans sa quasi-totalité par suite de la dénonciation de Bossuet. L’ouvrage devait revoir le jour en Hollande (Rotterdam 1685, 4°) augmenté de diverses pièces. Bayle tire sans doute ce qu’il raconte d’une source orale.

[7] Sur le Voyage du Mont Liban, voir Lettre 93, n.31.

[8] Louis Maimbourg, Histoire du grand schisme d’Occident (Paris 1678, 4°).

[9] C’est sans doute à cause du prolongement de la prétendue « Paix de l’Eglise » entre jansénistes et jésuites que Bayle désigne le pape Innocent XI, Benedetto Odescalchi (1611-1689), comme « à moitié janséniste ». Il fut aussi en conflit sévère avec Louis XIV sur la question de la Régale et prit la défense de François-Etienne de Caulet, évêque de Pamiers et grand ami de Port-Royal (voir Lettre 152, n.20). Alderan Cibo (ou Cybo) (1613-1700), cardinal dès 1644, secrétaire d’Etat d’ Innocent XI, était secrètement pensionné par Louis XIV ; il est l’une des cibles de G. Leti dans L’Idée du conclave présent, p.70-71. Notons, détail amusant, que Maimbourg allait être sécularisé quelques années plus tard pour avoir adopté des positions jugées à l’excès gallicanes de la part d’un jésuite. La lettre du cardinal Cibo est datée du 15 décembre 1677.

[10] Sur le livre de Mathieu de Larroque, voir Lettre 146, n.15.

[11] Noël Alexandre, Selecta historiæ ecclesiasticæ capita  : voir Lettre 152, n.5 ; Dissertatio polemica de confessione sacramentali, adversus libros quatuor Jo. Dallæi Calvinistæ divinam ejus institutionem et usum in Ecclesia perpetuum impugnantis (Parisiis 1678, 8°) ; Dissertationum ecclesiasticarum trias. I : De divina episcoporum supra presbyteros eminentia, adversus Blondellum ; II : De sacrorum ministrorum cælibatu ; III : De vulgata Scripturæ Sacræ versione (Parisiis 1678, 8°).

[12] Sur cet ouvrage de Daillé, voir Lettre 36, n.7. L’ouvrage de David Blondel est son Apologia pro sententia Hieronymi de episcopis et presbyteris (Amstelodami 1646, 4°).

[13] Jean Crasset (1618-1692) entra à la Compagnie de Jésus à Paris en 1638. Il se distingua par son professorat à Amiens et à Rouen et en 1669 il fut chargé de la direction de la congrégation des Messieurs à la maison professe de la rue Saint-Antoine à Paris, où il exerça une grande influence spirituelle : voir Sommervogel, ii.1623-1646. Les plus importants de ses nombreux ouvrages traitent de spiritualité, entre autres la Méthode d’oraison, avec une nouvelle forme de méditation (Paris 1672, 12°), souvent rééditée. Censuré par les jansénistes en 1656, il s’attaqua à leur doctrine concernant la Vierge Marie avec La Véritable dévotion envers la Sainte Vierge (Paris 1679, 4°), livre sur lequel Bayle reviendra dans la Lettre 157, p., et n.12. Bayle fait ici allusion à sa Dissertation sur les oracles des sibylles (Paris 1678, 12°), dont on trouve le compte rendu dans le JS du 9 mai 1678.

[14] Voir David Blondel, Des Sibylles célébrées tant par l’antiquité payenne que par les Saincts Peres (Charenton 1649, 4°).

[15] Sur ces livres de Godefroy Hermant, voir Lettre 105, n.18, et Lettre 148, p..

[16] Louis Ferrier, sieur de La Martinière (1652-1721), membre de l’Académie d’Arles à partir de 1674, publia des Préceptes galans, poëme (Paris 1678, 12°).

[17] L.S. Desmay, L’Esope du temps, fables nouvelles (Paris 1677, 12°). Voir JS du 19 décembre 1678, où le Catalogue fait mention de L’Esope français ou nouvelles fables avec figures (Paris 1678, 12°).

[18] Sur ce roman de Mme de La Fayette, voir Lettre 151, n.17.

[19] Nous n’avons pas trouvé traces de ces décrets d’ Innocent XI dans les registres de droit canonique et de liturgie. Il se peut qu’il s’agisse d’une péripétie de la bataille autour de la dévotion populaire vouée à la Vierge Marie, qui avait fait l’objet de la polémique entre Adam van Widenfeldt, traduit par Gabriel Gerberon et défendu par Gilbert de Choiseul, d’une part, et le Père Jean Crasset, S.J., d’autre part. Bayle, nous le verrons, suivait ces échanges de près : voir Lettre 157, n.12.

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