Lettre 1547 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

• [Rotterdam le] 17 e fev[rier] 1702 Apres vous avoir témoigné mon tres cher Monsieur autant qu’il m’est possible ma sensibilité pour les marques de votre ancienne et constante tendresse qu’il vous a plu de me donner dans votre derniere lettre [1], je vous eclaircirai un petit mystere qui vous a sans doute surpris en voiant ma derniere lettre accompagnée d’une autre [2]. Je n’ai eu aucune part à cette association mais en reprenant la chose d’un peu plus haut, voici comment cela s’est passé. Il y a huit ou neuf ans que la personne qui vous a fait tenir ma lettre et qui l’a jointe à la sienne m’écrivit le plus obligeamment du monde [3]. Je ne le connoissois point, je ne l’ai jamais veu ; mais un de mes anciens amis avec qui j’entretenois commerce* de lettres le voioit souvent et lui avoit parlé de moi, et lui communiquoit meme les nouveautez de lit[t]erature que je lui ecrivois. Cette premiere lettre si obligeante et tres bien tournée fut bien tot suivie de plusieurs presen[t]s de livres, dont quelques uns etoient de ces petits imprimez qu’on ne vend que sous le manteau. On me fit entendre que lors meme qu’une piece curieuse ne seroit pas imprimée, on m’en enverroit une copie si je le souhaittois et qu’on se feroit un plaisir de consulter pour moi tel livre rare que je n’aurois pas et de m’en envoier tout autant d’extraits que je pourrois souhaitter. Ces of[f]res venant d’une personne qui paroissoit fort en etat tant à cause de son esprit infiniment curieux, qu’à cause de ses habitudes* avec les savan[t]s, de tenir ce qu’il promettoit, me tenterent beaucoup car je me voiois engagé à la composition / d’un ouvrage qui demandoit le secours d’une infinité de livres qui me manquoient. C’est pourquoi je tachai en repondant de ne pas demeurer en reste sur le chapitre des honnetetez*, et je fis meme en sorte de n’y pas demeurer sur le chapitre des presen[t]s de livres. Ce commerce lit[t]eraire aiant duré quelque tem[p]s fut interrompu par l’ap[p]lication extraordinaire que l’on donna à une grande these que l’on devoit soutenir [4]. On la soutint avec beaucoup de succez et d’ap[p]laudissement à ce que me manderent* quelques amis. Le soutenant fut envoié en suite par ses superieurs en divers colleges de province pour y enseigner les mathematiques etc. Je fus plusieurs années sans recevoir de ses lettres ni meme aucune nouvelle mediate et ainsi les secours que j’en avois esperez pour mon Diction[n]aire furent ac[c]rochez*, devinrent nuls et se reduisirent à un ou à deux éclaircissemen[t]s tout au plus sur une question astronomique (dont j’ai parlé en rap[p]ortant ses paroles sans le nommer dans l’article « Stoefler » [5] si je m’en souviens bien) et sur le cavalier Bori [6] ; j’ai aussi emploié sans le nommer ce qu’il me communiqua. Enfin l’an passé j’entendis dire • qu’il avoit ecrit à Mr Basnage de Beauval, à Mr Bernard [7] et à quelques autres savan[t]s de ce païs ci pour leur communiquer le dessein du Journal de Trevoux, et pour leur demander une correspondance de nouveautez lit[t]eraires. Quelque tem[p]s apres j’en recus un billet [8] où il me prioit de lui ap[p]rendre si je voulais bien permettre que nous renoüassions commerce, et qu’en ce cas là il me feroit savoir ses occupations et les bons offices qu’il attendoit de moi pour ce journal là. Je lui repondis que selon mes petites forces je me ferois un grand plaisir de contribuer à tout ce qui pour[r]oit servir à la République des Lettres mais que mon ouvrage / me rendoit incapable de l’instruire de nos nouveautez lit[t]eraires. Il me renouvela ses of[f]res à l’egard des extraits des livres rares, et l’aiant prié de m’eclaircir sur quelque chose qui devoit etre rectifiée dans l’article du Pere Rapin[,] il s’y emploia avec une diligence surprenante, et m’envoia aussi plusieurs extraits, et plusieurs memoires qu’il dressoit lui meme, et qui m’auroient eté fort utiles si les articles que cela concernoit n’eussent eté deja rimprimez ; ou si meme les addenda qui sont à la fin du 1 er et du 2 e tome de la 2 e edition n’eussent aussi eté deja imprimez. Je vous avoüe mon cher Monsieur que ces marques d’exactitude et de disposition à m’obliger et à me fournir des materiaux qui pourront m’etre tres utiles si je continuë ma compilation, m’ont porté à cultiver ce correspondant qui est d’ailleurs fort savant et fort spirituel. J’oubliois une autre commodité qu’il m’of[f]rit qui est de faire tenir mes lettres à tous ceux à qui je voudrois ecrire à Paris, et de faire porter à la poste celles que je voudrois ecrire ailleurs [9]. Cela me tire de l’embarras où je me trouve quand je veux epargner le port des lettres à mes amis : je me prive tres souvent des secours qu’ils me pourraient communiquer, car n’etant pas assez riche pour af[f]ranchir les lettres que je leur ecrirois, je n’ose les en charger pour des commissions de lit[t]erature, comme est de consulter tel ou tel livre. Il me pourra tirer de cet embarras, car il a pris des mesures pour recevoir franco les lettres qu’on lui envoie. De plus ne s’agissant jamais dans son commerce ni d’Etat ni de religion, mais purement de matieres de journal de lit[t]erature ou de nouveautez de livres, je n’ai pas cru que rien me dut retenir. Je mets sous son couvert, / sans facon ce que j’ai à ecrire à quelque ami. C’est ce qui fit mon cher Monsieur que j’en usai de la sorte à l’egard de la lettre que je me donnai l’honneur de vous ecrire au commencement de cette année [10]. Je le priai simplement de l’envoier à la poste. Il me fit savoir peu de jours apres qu’aiant eu envie[,] depuis qu’il a la direction du Journal de Trevoux, de vous sup[p]lier tres humblement de l’honorer de votre commerce, comme il en a prié plusieurs savan[t]s d’Allemagne, d’Angleterre, etc. sans distinction de profession, ni de religion, il n’avoit pû resister à la tentation de se prevaloir de ma lettre, et de l’occasion qu’elle lui fournissoit. Il me fit bien des excuses de ce qu’il n’avoit pas attendu à me consulter et à me demander mon attache*. Je fus faché qu’il en eut usé de la sorte, craignant que vous ne le trouvassiez mauvais ; mais la chose etant faite et sans remede[,] je dissimulai mon chagrin, et lui repondis en general que personne n’étoit plus propre que vous à lui fournir des nouveautez si vos af[f]aires vous permettoient d’entrer dans cette correspondance. Voila un detail bien long et bien ennuiant* mais qui m’a paru necessaire afin de vous bien expliquer l’etat de la chose, et de vous bien persuader l’innocence de mon procedé. Ce qui me fache[,] c’est qu’etant venu par là jusqu’au bout de mon papier, je ne puis m’etendre sur aucune des choses que vous m’avez fait la grace de m’ecrire, tant sur votre propre chapitre que sur celui de notre cher et illustre ami de Lausan[n]e [11]. Je suis sensible à tout cela plus que je ne vous le saurois exprimer, et si je puis etre bon à Monsieur votre fils [12] en quelque chose[,] je m’y emploiroi avec toute l’ardeur imaginable. J’ignorois qu’il fut à La Haie où je lui fais tenir[,] avec votre lettre [13][,] celle ci. Adieu mon tres cher Monsieur, je suis tout à vous. Mr Basnage vous salue.

Notes :

[1] Cette lettre de Minutoli ne nous est pas parvenue ; elle répondait à celle de Bayle du 2 janvier (Lettre 1539).

[2] La lettre de Bayle du 2 janvier (Lettre 1539) était donc arrivée chez Minutoli accompagnée d’une autre adressée à Minutoli de la part du Père jésuite Edouard de Vitry (voir la note suivante), où celui-ci lui demandait d’envoyer des nouvelles littéraires pour les besoins des Mémoires de Trévoux. D’où la surprise de Minutoli et la longue explication de Bayle, qui reste discret sur l’identité de son correspondant jésuite. C’est d’ailleurs la première fois qu’il nous apprenne l’importance du rôle du jésuite, qui assurait, en somme, la logistique de son réseau de correspondance, non seulement en France mais aussi en Suisse, et sans doute dans d’autres pays.

[3] Cette précision, mise en rapport avec quelques autres détails, permet d’identifier la personne sur le rôle de qui Bayle reste si discret – au point de ne pas citer son nom. Il s’agit d’ Edouard Mathé, dit Edouard de Vitry, sur lequel voir Lettres 791, n.1, 1022, n.1, 1122, n.1 et 2. Cette identification sera confirmée par la lettre de Bayle du 24 février (Lettre 1550). Le correspondant anonyme était, en effet, en rapport avec « un de mes anciens amis [de Bayle] » : c’est Daniel de Larroque, ami de cœur de Vitry. La première lettre connue de Vitry à Bayle date du 15 juin 1696, ce qui correspond à l’époque évoquée par Bayle, « il y a huit ou neuf ans », même si nous savons qu’il était en correspondance avec Bayle déjà depuis 1691 ou 1694 (voir Lettre 1004, n.2). Né à Châlons-sur-Marne le 31 mars 1666, Vitry entra au noviciat de la Compagnie de Jésus le 15 août 1682 ; il enseigna la grammaire et l’astronomie, puis devint bibliothécaire aux collèges de Caen et d’Alençon ; de retour à Paris comme répétiteur à Louis-le-Grand, il commença ses études de théologie en 1691 et soutint sa thèse en 1695 ; il fut envoyé alors au collège des jésuites de Caen et au collège royal de Nantes pour y enseigner les mathématiques ; il était passionné de mathématiques, d’astronomie et d’astrologie (voir Lettre 1122, n.1) ; ayant prononcé ses vœux le 15 août 1700, il joua un rôle important dans le lancement des Mémoires de Trévoux et chercha à étendre son réseau de correspondants à cette fin. Basnage de Beauval fait aussi état de sa correspondance avec Vitry à cette époque : voir sa lettre adressée à François Janiçon, février-mars 1702 (éd. H. Bots et L. van Lieshout, n° 81, p.162). En revanche, Jean Le Clerc n’avait pas été contacté par Vitry et restait très hostile au périodique des jésuites : voir sa lettre à Locke du 30 mai 1701 et celle qu’il adresse à Jean-Paul Bignon le 8 janvier 1703, éd. Sina, n° 331, n.4, et 335, n.8. Sans les précisions données dans la présente lettre, qui rendent certaine l’identification du correspondant avec Edouard de Vitry, on aurait pu penser au Père René-Joseph de Tournemine, qui devait apparemment prendre contact avec Bayle après avoir pris la direction des Mémoires de Trévoux fin 1702 : voir Lettre 1591. Edouard de Vitry était un collectionneur passionné de livres et de médailles, et il fournit aux Mémoires de Trévoux plusieurs dissertations sur les Pères de l’Eglise, sur les antiquités romaines, sur l’astronomie et sur la philologie. Ses liens avec Larroque et avec Bayle expliquent que celui-ci ait choisi de publier dans le périodique de la Compagnie différents articles concernant la réception du DHC : voir Lettres 1553, 1561, 1569 et 1587 (et ses lettres du 20 mars et du 28 avril 1703). En septembre 1702, cependant, Vitry fut détaché de ses activités de rédacteur (voir Lettre 1542, n.12) et envoyé comme enseignant de mathématiques et de philosophie à Caen, où il fit la connaissance d’ Antoine Galland. Il y donna aussi, trois fois par semaine, en français, un cours d’algèbre et de navigation : « presque toute la ville y va », note le Père Léonard. En 1704, il travailla auprès de Nicolas-Joseph Foucault (1643-1721), le célèbre intendant de Basse-Normandie, qui obtint pour lui dès l’année suivante la création d’une chaire de mathématiques au collège des jésuites de Caen. Il devait maintenir un certain temps ses contacts avec Antoine Galland et avec François Pinsson des Riolles. En décembre 1707, Vitry changea de province, étant affecté à Cambrai. Comme l’indique la correspondance de Fénelon, le jésuite était appelé à devenir le précepteur du neveu de l’archevêque, François-Barthélemy. Sur les premiers contacts entre Fénelon et Vitry, voir Fénelon, Correspondance, éd. J. Orcibal, J. Le Brun et I. Noye (Paris, Genève 1972-2007, 18 vol.), lettre 834 de Fénelon à Beaumont du 28 mai 1702, x.255-256, et xi.227, n.2, et H. Hillenaar, Fénelon et les jésuites (La Haye 1967), p.313 sqq. Fénelon avait besoin d’un auxiliaire pour reconstituer sa bibliothèque brûlée : Vitry était un excellent choix dans ce domaine : voir Fénelon, Correspondance, lettres 858 et 861 du 12 et 16 septembre 1702 à l’abbé de Beaumont, où Fénelon parle de rembourser « un peu largement » ses dépenses à Vitry. Il semble aussi que Vitry ait travaillé avec Fénelon à la composition d’un grand ouvrage sur saint Augustin opposable à l’ Augustinus de Jansénius. Mais ce projet resta inachevé : le 23 août 1710, Fénelon annonça son intention de mettre son neveu à Louis-le-Grand : Vitry dut donc quitter Cambrai à cette date (lettre du 7 novembre 1710) et se rendit à La Flèche, puis de nouveau à Caen (1715-1718). Fin 1718, nouveau changement, Vitry, qui était scriptor, c’est-à-dire écrivain officiel de la Compagnie, depuis 1710, fut nommé censeur des livres de l’Assistance de France à Rome. Continuant à envoyer des nouvelles littéraires aux Mémoires de Trévoux, il conserva cette fonction jusqu’à son décès, survenu le 13 octobre 1730.Toutes les lettres de Bayle adressées à Vitry sont perdues : elles ont sans doute été détruites, tout comme quelque deux cents lettres adressées par Bayle à Daniel de Larroque : voir Lettre 902, n.10, C. Albertan, « Vitry, le P. Edouard de (1666-1730) » sur le site dirigé par J. Sgard : http://dictionnaire-journalistes.ga... et Antoine Galland, Journal, éd. F. Bauden et R. Waller avec la collaboration de M. Asolati, A. Chraïbi et E. Famerie (Louvain, Paris 2011-2016, 4 vol.), s.v.

[4] Edouard de Vitry avait soutenu en 1695 la thèse qui, dans la Compagnie de Jésus, marquait la fin des études de théologie, avant d’être envoyé comme professeur de mathématiques au collège royal de Nantes. Voir aussi Lettre 1542, n.12.

[5] Dans le DHC, art. « Stofler (Jean) », mathématicien et astrologue, Bayle ne cite pas, en effet, de source orale ou contemporaine pour les informations qu’il donne.

[6] Dans le DHC, art. « Borri (Joseph François) », Bayle ne cite que des informations reçues de la part du géographe Michel Antoine Baudrand (rem. A) et de « Mr Masclari » (rem. G). Sur Baudrand, voir Lettres 124, n.13, 352, n.5, et 600, n.21. Gaspard de Masclary, sieur de La Goderie, autrefois avocat au Conseil et ancien de Charenton, avait été emprisonné à la Révocation et fut finalement expulsé du royaume en 1688 ; il gagna la Hollande et s’établit à La Haye, où il devait mourir en 1710. Voir Douen, ii.104-107 et la lettre de Masclary du 8 mai 1694 (Lettre 979), où il apportait à Bayle des informations sur Edme et Nicolas Aubertin pour l’article du DHC.

[7] Vitry s’était adressé à tous ceux qui pouvaient lui fournir des nouvelles littéraires : Henri Basnage de Beauval, rédacteur de l’HOS, Jacques Bernard, rédacteur des NRL, et Des Maizeaux, qui fournissait régulièrement des nouvelles littéraires aux uns et aux autres. La correspondance entre Vitry et Basnage de Beauval semble être perdue : voir H. Bots et L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information au début du XVIII e siècle. Henri Basnage de Beauval et sa correspondance à propos de l’« Histoire des ouvrages des savans » (1687-1709) (Amsterdam, Maarssen 1984), lettre 81 de février-mars 1702, p.162, mais nous connaissons la réaction de Jacques Bernard par ses lettres à Des Maizeaux : « on m’a assuré que c’étoit un esprit un peu dangereux », écrit-il le 7 avril, ce qui n’a pas découragé Des Maizeaux de devenir un correspondant régulier des Mémoires de Trévoux : voir les lettres de Jacques Bernard du 7 avril et du 9 juin 1702 (BL, Add. mss 4281, f.121-123), et le commentaire de Broome, An agent in Anglo-French relationships, p.128-144.

[8] Cette lettre de Vitry à Bayle est perdue.

[9] Le jésuite Edouard de Vitry jouait donc un rôle clef dans le réseau de la correspondance de Bayle – et pouvait profiter au passage des nouvelles littéraires (et autres) qui passaient entre ses mains. Ce rôle est d’autant plus étonnant qu’on mesure à quel point les jésuites semblaient incarner à cette époque – et tout particulièrement aux yeux des réformés – le zèle religieux intolérant, aux antipodes des valeurs de la République des Lettres : voir A. Goldgar, Impolite learning, p.197. Mais les jésuites connus personnellement de Bayle – qu’il s’agisse d’Edouard de Vitry ou de Louis Doucin, tous deux acteurs importants de la Compagnie sur les plans culturel et politique – étaient des hommes à l’esprit très ouvert.

[10] La lettre de Bayle du 2 janvier (Lettre 1539) : voir ci-dessus, n.1 et 2.

[11] David Constant de Rebecque.

[12] Il s’agit sans doute de Paul Minutoli, officier militaire au service d’ Henri de Massue, marquis de Ruvigny, vicomte puis 1 er comte de Galway : voir Lettres 1080, n.5, et 1454, n.6. Dans sa lettre du 24 février, Bayle fait allusion au « chagrin » de Minutoli et nous interprétons cette formule comme une allusion aux difficultés de Jacques Fabri : la présence de Paul Minutoli s’explique sans doute par les efforts de sa famille pour régler cette affaire – qui devait traîner encore pendant plusieurs années : voir Lettre 1550, n.7, et celle du 13 mars 1705. Cette hypthèse semble être confirmée par la lettre de Jacques Basnage à Jean-Alphonse Turrettini du 31 décembre 1705 (Genève, Fonds Turrettini, Gd. B 10/13, f.1-2 v ; éd. M. Silvera, n° LXXII, p.235-236 ; Pitassi, Inventaire Turrettini, n° 1660) : « Je me suis chargé de vous parler d’une facheuse affaire que M. Fabry a avec M. Leers. Il s’est souvenu que vous m’aviez recommandé ses interets comme M. Minutoly l’avoit faite à M. Bayle [lettre perdue, mais voir Lettre 1455, n.2]. Il est venu nous prier d’agir de concert pour luy epargner les frais et la honte de la prison dont il est menacé, si on le poursuit à la rig[u]eur. Nous avons obtenu de M. Leers un blanc signe [seing] ou du moins une promesse de n’agir point contre luy sans nous en avertir. Nous avons reiglé leurs comptes et obtenu quelque diminution au delà de celle qu’on accorde ordinairement aux libraires, mais il ne laisse pas de se trouver redevable de 1431 fl. de ce pays. Afin d’en faciliter le payement, nous l’avons partagé en quatre termes de six mois chacun ; ce sont deux ans de delay. Il a promis de payer les trois derniers termes, mais nous avons assés veu par le triste etat où il est par les engagemen[t]s qu’il a de transporter quelques livres en Irlande, qu’il est absolument impossible qu’il paye le premier terme de 35 fl. dans six mois. Nous suivons l’expedient qu’il nous a indiqué luy meme, de faire prier M. Fabry son pere d’avancer cette somme, ou de promettre de la payer dans six mois. Je le fais d’autant plus fortement qu’il nous / a fait esperer que si vous aurez la bonté d’en parler à M. Fabry, ministre de Genève, son frere et votre amy, vous pourriez ensemble determiner M. son pere à faire cette avance pour luy. Au fonds la somme n’est pas considerable. Il est juste que le pere s’engage à la payer, puisqu’il tirera par là son fils de la misere et de la honte, car le fils ayant du temps devant luy gaignera quelque chose sur son voyage et se mettra en estat de payer le reste, au lieu qu’un refus d’une petite somme l’abymera pour jamais. On voudra peutetre le relever dans la suite et on ne pourra pas le faire si aisement et à moins de frais. Je voy bien que M. Fabry a sujet de se plaindre de son fils, qui n’a pas eu toute la sagesse necessaire dans sa conduite, mais il paroist touché de son malheur et promet d’en profiter par un changement fort prompt. M. Bayle en ecrit dans les memes termes à M. Minutoly [lettre perdue]. Si vous pouvez obtenir quelque chose vous obligerez à meme temps deux personnes : M. Fabry et M. Leers, et je croy que vous ferez un acte de grande charité. Je vous prie donc d’avoir la bonté d’y travailler sans vous plaindre que je vous donne une commission incommode, car c’est vous qui vous l’estes en quelque facon attirée en me recommandant autrefois M. Fabry. » Cette négociation a dû réussir, car Jacques Fabri s’établit en 1706 comme libraire à Genève en association avec Jacques Barrillot et Jacques Gallatin : voir Lettre 1455, n.2.

[13] La lettre de Minutoli adressée à son fils, qui devait par la suite servir d’intermédiaire pour les échanges entre Bayle et Minutoli : voir aussi Lettres 1455, n.8, et 1550, n.6.

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