Lettre 1549 : Pierre Bayle à Jean-Baptiste Dubos

A Rotterdam, le 20 de fev[ri]er 1702 Je com[m]ence par une chose qui vous empeschera d’estre surpris q[ue] dans la 2 e edition de mon ouvrage, il n’y ait rien qui ait du rapport à la querelle avec Mr l’abbé R[enaudot] [1]. Vous saurez q[ue] Mr de Witt son grand ami n’eut pas plustost vu les Reflexions q[ue] je publiai en feuilles volantes [2] et où je promettais un examen particulier du Jugem[en]t de cet abbé, qu’il m’exhorta fortement à ne songer plus à cela. Il m’assura qu’il avoit escrit sur ce sujet à son ami et qu’il souhaittoit de procurer entre nous une cessation de toutes sortes d’hostilitez et qu’il savoit q[ue] Mr l’abbé seroit fort aise de n’estre pas obligé à prendre la plume à cette occasion. Il s’en estoit expliqué dans des lettres qu’il avoit escrites à Mr Leers et qui me furent co[mmun]iquées [3]. Mr Leers qui lui a de grandes obliga[ti]ons souhaitta passion[n]ément de n’imprimer rien qui le pust desobliger et me pria d’accorder à Mr de Witt d’estre le pacificateur de nos differends. N’y aiant rien donc de plus eloigné de mon humeur q[ue] ces querelles personnelles de plume, je consentis à ce q[ue] l’on demanda de moi, c’est à dire à une amnistie et à un abandon general de cette dispute. J’ai tenu exactement ma parole ; me souciant tres peu de ce qui m’a esté mandé*, q[ue] Mr l’abbé R[enaudot] ne cesse en tem[p]s et tous tem[p]s, partout où il se trouve, de decrier mon Dict[ionnai]re [4]. Cela ne me fait pas grand mal, non plus qu’à Mr Leers. J’avois resolu de donner l’article « Gordien » et cela p[rinci]palement afin d’avoir lieu de parler des deux ouvrages q[ue] vous avez publié[s] sur cette matiere [5] ; mais il m’a esté impossible, parce / q[ue] la 2 e edition s’est faite à mesure q[ue] je la revoiois et que j’y faisais des additions. Ce qu’il falloit ajouter aux vieux articles devant estre preparé avant les articles nouveaux q[ue] je pouvois fournir, il arrivoit q[ue] je ne pouvois jamais avoir beaucoup de copie preste. Je ne devançois les imprimeurs tout au plus q[ue] de 2 ou 3 feuilles et ainsi je ne pouvois pas m’engager à la compo[siti]on d’un nouvel article, qui, co[mm]e celui de « Gordien », auroit demandé plusieurs jours ; car pendant q[ue] j’y eusse travaillé, les imp[rimeu]rs m’eussent joint et auroient esté obligez de s’arrester si l’article n’eust pas esté achevé quand sa place seroit venue, c’est à dire quand tous les articles qui le devoient preceder eussent esté déja imprimez. Cette raison m’a empesché de donner une infinité d’articles p[ou]r lesquels j’avais des memoires informes qui ne pouvoient estre rangez qu’en beaucoup de tem[p]s. Il n’y a je pense dans la 2 e ed[it]ion q[ue] deux emp[ereu]rs romains, Aurelien et Jovien [6]. Voila aussi Mr ce qui m’a privé des occa[si]ons de faire mention co[mm]e je le souhaittois, de quelques ecrits de Mr Galland, qu’il m’a fait la grace de m’envoier autrefois par le canal de Mr Pinsson [7], de quoi je lui ai fait faire mes remerciem[ent]s tres humbles. Vous m’obligerez beaucoup si vous voulez bien me disculper auprés de lui. Je n’ai pas bien pu dechiffer dans vostre derniere lettre le nom de l’aut[eu]r du rondeau contre Benserade. On peut lire selon votre écriture ou Nardin ou Stardin [8]. Je ne connnois personne sous ce nom là.

Notes :

[1] La querelle suscitée par le Jugement d’ Eusèbe II Renaudot sur le DHC, qui avait entraîné l’interdiction de sa diffusion en France.

[2] Les Réflexions de Bayle sur le Jugement de Renaudot : Lettre 1303. Elles furent publiées en annexe du DHC à partir de 1720.

[3] Des lettres de Renaudot, nous ne connaissons que celles qu’il adressa à François Janiçon : Lettres 1058, appendice, 1228 et 1271 : celle du mois de mars 1697 (Lettre 1240) avait été recopiée à l’intention de Bayle par Janisson du Marsin à l’insu de son père.

[4] Voir la lettre de Renaudot adressée à Mathurin Soris, en appendice à la Lettre 1513, où il s’en prend très violemment à Bayle, qui avait fait l’objet des éloges de Soris dans sa Dissertation apologétique pour le bienheureux Robert d’Arbrissel.

[5] Sur l’ouvrage de Dubos concernant les « quatre Gordiens » et les réfutations d’ Antoine Galland et de Gijsbert Kuiper, voir Lettres 1067, n.1 et 3, et 1294, n.23.

[6] Il n’y a, en effet, pas d’article consacré aux trois empereurs Gordiens dans le DHC, mais on y trouve bien des articles consacrés à « Aurélien (Lucius Domitius) » et à « Jovien ».

[7] Sur le cercle d’ Antoine Galland, qui comprenait plusieurs correspondants de Bayle, tels que Dubos, Pinsson des Riolles, Daniel de Larroque et l’abbé François de Camps, voir l’édition critique de son Journal, éd. F. Bauden et R. Waller avec la collaboration de M. Asolati, A. Chraïbi et E. Famerie (Louvain, Paris 2011-, 4 vol.).

[8] Dubos et Bayle donnent dans leur échange la réponse à une question qui a fait couler beaucoup d’encre, donnant lieu enfin à l’article de P. Bonnefon, « Une question de paternité littéraire : le rondeau contre Benserade », RHLF, 6 (1900), p.609-616, qui confirme l’attribution proposée par Des Maizeaux et mal déchiffrée par Bayle. Le contexte de ce rondeau polémique fut constitué par la publication par Benserade d’une traduction des Métamorphoses d’Ovide en rondeaux, imprimés et enrichis de figures par ordre de Sa Majesté (Paris 1676, 4°), qui provoqua la diffusion du rondeau suivant : « A la fontaine où l’on puise cette eau / Qui fait rimer et Racine et Boileau, / Je ne bois point ou bien je ne bois guère. / Aussi pour moi n’ai-je point affaire / Et ne veux point me relier en veau. / Je tirerai pourtant de mon cerveau / Plus aisément, s’il le faut, un rondeau / Que je n’avale un seul verre d’eau claire / A la fontaine. // Des ces rondeaux un livre tout nouveau / A bien des gens n’a pas eu l’heur de plaire ; / Mais quant à moi, j’en trouve tout fort beau, / Papier, dorure, images, caractère, / Hormis les vers qu’il falloit laisser faire / A La Fontaine. » (texte du manuscrit de Tallemant des Réaux, La Rochelle, ms 673, f.187 v). Le rondeau fut alors publié dans les Menagiana (Paris 1693, 12°), p.193, par Bouhours dans son Recueil de vers choisis (Paris 1693, 12°), p.76, dans le Portefeuille de M. de La Faille (Carpentras 1694, 12°), et dans un Recueil de pièces curieuses et nouvelles tant en prose qu’en vers publié par Moetjens (La Haye 1694-1701, 12°, 10 vol.), iii.491, ainsi que parmi les œuvres de Pierre Du Bosc, La Vie de Pierre Du Bosc, ministre du saint Evangile, enrichie de lettres, harangues, dissertations et autres pièces importantes qui regardent ou la théologie ou les affaires des Eglises réformées de France dont il avoit été longtemps chargé (Rotterdam, Reinier Leers, 1694, 8°), II e partie, p.577-610, consacrée aux « Vers grecs, latins et français composés par M. Du Bosc en diverses occasions, avec quelques autres faits à sa louange », où se trouve le rondeau contre Benserade à la suite d’un autre envoyé par Du Bosc à « Monseigneur le duc de Roquelaure qui lui avoit donné les Métamorphoses d’ Ovide en rondeaux ». Mais on peut douter de cette attribution, comme le fait A. Vinet, Histoire de la prédication parmi des réformés de France au XVII e siècle (Paris 1860) : voir p.350-471 sur Du Bosc. La Monnoye, dans la troisième édition des Menagiana (Paris 1715, 12°, 2 vol.), ii.373, affirme que ces vers sont attribués à Chapelle, mais cette attribution est erronée (même si le rondeau est publié dans les œuvres de celui-ci en 1732 et en 1755 [p.189] avec les notes de Rémond de Saint-Mard). Dans son Dictionnaire de rimes (Paris 1751, 8°, 2 vol.), i.LXXII, Richelet l’attribue à Prépetit de Grammont, tout simplement parce que le rondeau est cité par celui-ci dans sa Traduction en vers françois de l’« Art poétique » d’Horace [...] ; une dissertation sur les auteurs anciens et modernes et un traité de la versification françoise (Paris 1711, 8°), mais sans qu’il prétende en être l’auteur. La question est posée de nouveau par Brossette dans une lettre à Jean-Baptiste Rousseau du 23 juin 1719 : Rousseau inscrit sur la lettre : « M. Stardin, maître d’hôtel de Madame, seconde femme de Monsieur, frère du Roi », c’est-à-dire de M me Palatine, et cette attribution est confirmée par le manuscrit de La Rochelle : « M. Stardin, controlleur de la maison de Madame d’Orléans ». Il s’agirait de François Stardin, juge et garde de la Monnoie à Paris en 1674 et maître d’hôtel ordinaire de Madame (BNF, dossiers bleus, n° 16.440). Dubos avait donc eu raison et Bayle avait bien lu Stardin.

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