Lettre 155 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Sedan,] le 28 aout 1678
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] f[rere],

Comme vous me marquiez dans votre derniere lettre [1] que vo[us] vous prepariez à faire un voyage à Mont[auban] j’ay eté 2 ou 3 mois dans une co[n]t[i]nuelle attente de vos lettres, et sur tout apres avoir receu avis de la part de n[otre] cadet que v[ot]re voyage etoit fixé • au • 15 juillet [2]. Je crains que vous n’ayez eté empeché par quelque maladie ou tel autre accident facheux*, et c’est ce qui me fait mettre la main à la plume pour vous prier de me tirer bien tot de cette inquietude, m’apprenant en meme tems l’etat de n[otre] t[res] c[her] e[t] h[onoré] p[ere,] celui du philosophe [3], de la parenté, de nos amis etc[.] Si mes vœux sont exaucez vous n’aurez rien à m’apprendre que de bon, principalement sur le chapitre de m[on] p[ere] et sur le votre, et sur celuy de J[oseph.] Dieu m’a fait la grace de me favoriser d’une assez bonne santé depuis q[ue] je suis icy, dont je vous prie de benir son s[ain]t nom et de lui demander pour moi la continuation de ses faveurs paternelles. A l’egard du temporel mes affaires sont dans l’etat que je vous ay dit, c’est à dire que mes appointemens sont au dessous de la mediocrité, et cela ira toujours en diminuant si une bonne paix n’ouvre les chemins aux etrangers p[ou]r venir icy. Elle est signée avec la Hollande et ratifiée de la part du Roy. On espere que les Etats generaux la ratifieront aussi bien tot, et que l’Espagne les imitera, et qu’en suitte l’accommodement de la France avec l’Empire sera plus aisé à faire, mais il y a tant de princes qui cherchent à eloigner cette paix, et à brouiller les cartes, qu’on ne doit s’asseurer de rien jusques à ce qu’on la voye publiée [4].

J’ay ecrit assez amplem[en]t au c[adet] [5]. [J]e lui ay parlé de la crainte où l’on e[st] de la revolte* de Mad le de Malauze, mais je ne savois pas encore q[ue] celle du marquis de ce nom fut prete à eclater comme elle a fait depuis peu de jours entre les mains de Mr de Condom [6]. Il m’apprennoit q[ue] le s[ieu]r de S[ain]t Martin etoit parvenu par cette voye à la charge de colonel des dragons de la reyne, mais je luy repondis qu’il n’etoit pas si avancé q[ue] cela, et q[ue] celui q[ui] est dans ce poste s’appelle Mr Denonville [7]. J’ay veu depuis dans le Mercure galant entre ceux qui se sont signalez au combat de Rhinfeld, un Mr du Son major des dragons de la reyne, et j’ay cru q[ue] ce pourroit etre luy ; marquez moi si je me trompe [8]. Les rela[ti]ons nous parlent souvent d’un Mr de Monpeiroux brigadier d’infanterie qui sert à present dans l’armée de Mr de Crequy [9]. Apprennez moi si ce n’est point v[ot]re voisin de ce nom ou son frere le chevalier sous lequel un de n[os] compatriotes a eté enseigne. Quoi que la paix entre la France et la Hollande ait eté signée à Nimegue le 10 aout, Mr le prince d’Orange n’a pas laissé d’attaquer le 14 en suivant l’armée de Mr de Luxembourg assez pres de Mons. Le carnage a eté horrible de part et d’autre, et il est certain que les meilleurs regimens de France [c]omme celui des gardes, de Navarre, etc y ont tous eté taillez en pieces. Peu apres [o]n arreta* une suspension d’armes, et nos gens laisserent entrer des vivres dans Mons [q]ui en avoit bon besoin, car il y avoit long tems qu’un blocus n’y laissoit entrer la moindre ch[ose.] [10] / L’armée d’Allemagne sous le commandem[en]t de Mr de Crequy s’est emparée de tous les forts qui gardoient les 2 bouts du pont de Strasbourg, de sorte que ce ne pourra plus etre un passage aux Allemans po[ur] entrer en Alsace. On a meme brulé une bonne partie de ce pont avant que de raser le fort de Kell, qui etoit de l’autre coté de la riviere [11]. Il y eut une escarmouche dans le mois de juin, où le regiment d’Almanny et 2 autres eurent à soutenir un gros* de cavalerie imperiale qui leur donna bien de la peine, car Mr Ollier qui commandoit les 3 regim[ent]s francois y fut tué, comme aussi le chevalier de Comminges frere du marquis de Comminges l’un des 3 mestres de camp qui soutenoient ce rude choq [12]. C’est un abyme que la maison de Comminges, à cause de la multitude des gens q[ui] portent ce nom [13] : si j’allois en Gascogne je tacherois de debroüiller ce cahos. N’oubliez pas les questions q[ue] je vous ay proposées [14]. Voicy le tems de v[ot]re synode [15], je souhaitte que tout s’y passe tranquillement, assurez les amis que vous y verrez de mon obeissance*, j’entends Mrs Rivalz, La Riviere, La Boissonnade, Debia etc et si Mr Perou s’y trouve faites lui bien des amitiez [16] [17]. Je voudrois bien qu’il revint icy sans savoir • l’hist[oire] de ma phi[loso]phie, et cela pour bien des raisons ; advertissez moi si vous croyez qu’il en ait decouvert quelque chose [18].

Pour nouvelles de livres je vous diray que le P[ere] Malabranche a donné un 3e tome de la Recherche de la verité [19] où il examine plusieurs difficultez qui lui ont eté proposées sur les volumes precedens. C’est un grand homme, d’un profond jugement et d’une penetration extraordinaire, ainsi ce sera un Œdipe que cette 3e partie cy. Mr Basnage pere de n[ot]re amy, vient de publier un livre de droict qui est fort estimé ; c’est un ample Commentaire sur la coutume de Normandie [20][.] Si nous etions du metier, nous en connoitrions mieux l’importance ; cela est bon pour des avocats. On m’a parlé d’une satyre contre les jansenistes, intitulée L’Alcoran des jansenistes [21], mais je ne l’ay p[oin]t leüe ni n’espere de la lire, tant il est difficile icy de recouvrer de ces sortes de pieces. Je n’apprends pas que nos grands hommes se preparent à faire imprimer quoi que ce soit, et au fonds nous avons peu de gens capables de composer d’une maniere à soutenir les lumieres de ce siecle delicat et savant plus que l’on n’etoit du tems de nos p[remi]ers reformateurs. Nous avons icy le fils de Mr Claude pour se faire examiner, voulant aller servir l’Eglise de Clermont en Beauvoisis qui l’appelle, et ne pouvant pas attendre la tenue du synode de la province, qui ne sera de plusieurs mois [22]. Les soins q[ue] ce grand homme a pris de preparer son fils à l’examen l’ont empeché de continuer la version du Pentatheuque ; desormais il l’avancera de jour en jo[ur] et la donnera au public avec les notes que Mr Allix y joint [23]. Mr Basnage m’a ecrit qu’il a veu un recueil de diverses pieces parmi lesquelles se trouvent des lettres de controverse de Mr Le Bret archidiacre de Mont[auban] [24] où il y a de l’adresse et de la subtilité. Je vous ay demandé eclaircissem[en]t sur ce Mr là. Le Roy a deja nommé un ambassadeur extraordinaire pour aller en Hollande, c’est Mr le comte d’Avaux l’un des plenipotentiaires de Nimegue [25]. Je vous souhaitte toute sorte de benedictions.

Notes :

[1] Cette lettre de Jacob Bayle est perdue.

[2] Cette lettre de Joseph Bayle est également perdue.

[3] Joseph Bayle, en classe de philosophie.

[4] La paix avec les Provinces-Unies fut signée à Nimègue le 10 août 1678 ; la signature de la paix avec l’Espagne suivit, le 17 septembre 1678 : voir la Gazette, n°97, nouvelle de Nimègue du 23 septembre 1678. La signature de la paix avec l’Empire attendit le 5 février 1679 et le traité (de Saint-Germain) ne fut signé avec le Brandebourg que le 25 octobre 1679 : il avait été précédé d’autres règlements concernant la restitution des conquêtes faites par le Brandebourg sur la Suède. Bayle tire ses nouvelles de la Gazette, n°84, nouvelle de Nimègue du 12 août 1678, et il a sans doute vu, dans la Gazette, l’extraordinaire du mois d’août 1678 : « L’ordre et le règlement qui doit être observé entre nos troupes et celles des Espagnols, des Hollandais et des Alliez ; après la ratification du traité de paix signé entre la France et la Hollande ; et qui le doit être incessamment par l’Espagne ».

[5] Bayle désigne la Lettre 153.

[6] Guy-Henri de Bourbon-Malauze abjura le 12 août 1678, comme Bayle a pu l’apprendre par le Mercure galant, août 1678, p.243-244. Voir aussi Lettre 153, n.31.

[7] Sur les Saint-Martin d’Usson, voir Lettre 153, n.24 ; sur M. « Denonville », voir Lettre 153, n.50.

[8] Voir le Mercure galant, juillet 1678, p.295-356. M. du Son, major de Dragons, est cité parmi ceux qui ont « acquis beaucoup de gloire ». Bayle soupçonne, avec raison, que Donneau de Visé, dans son récit de la bataille de Rheinfeld, orthographie par erreur « Du Son », au lieu de « d’Usson ». C’est la carrière de Jean d’Usson, marquis de Bezac, que Pinard enregistre sous le nom de Jean d’Usson de Bonnac, marquis d’Usson : il mourut le 24 septembre 1705, âgé de 53 ans. Capitaine au régiment d’infanterie de Turenne en 1672, il devint major du Régiment Royal Dragon (1677), entra au régiment d’infanterie de Touraine (1680), dont il devint brigadier (1690) et maréchal de camp (1691). En 1692, il commanda à Suze, au comté de Nice et dans la vallée de Barcelonette. Il fut promu lieutenant-général des armées du roi (1696) et commandeur de l’ordre de Saint-Louis (1699), et fut employé comme ministre du roi auprès du duc de Wolfenbüttel en 1701. Au cours des années suivantes, il fut employé à l’armée de Flandre (1702), à l’armée de Moselle et de Bavière (1703-1704). En 1705, il commanda au comté de Nice et mourut à Marseille. Voir Pinard, iv.403-405.

[9] Henri de Grégoire des Gardies (1638-1678), comte de Montpeyroux, avait servi brillamment aux sièges de Tournai, de Douai et de Lille en 1667, aux batailles de Sintzheim, d’Entzheim et de Mulhausen en 1674, de Turckheim et d’Altenheim et aux sièges d’Haguenau et de Saverne en 1675. Brigadier d’infanterie par brevet du 24 février 1676, il servit à la bataille de Kokesberg sous le duc de Luxembourg la même année, à la prise de Fribourg en 1677, à l’attaque des retranchements de Seckingen, au siège et à la prise de Kehl, au siège du château de Lichtemberg en 1678. C’est à Lichtemberg qu’il reçut la blessure dont il mourut quelques jours plus tard, en novembre 1678 : voir Pinard, viii.23, et la Gazette, n°79 du 8 août 1678 : « La défaite de six mille Impériaux : avec la prise du château d’Ortembourg et du fort de Kehl, par les troupes du Roy, sous le commandement du maréchal de Créquy », où il est fait explicitement mention de Montpeyroux.

[10] Guillaume d’Orange déplorait la paix ; il feignait d’ignorer l’échange de signatures fait à Nimègue le 10 août. Il fut battu à Saint-Denis, près de Mons (que bloquait le duc de Luxembourg) le 14 août, non sans infliger de lourdes pertes aux Français : Bayle a lu la Gazette, n°86, nouvelle du camp de Saint-Symphorien sous Mons du 19 août 1678, qui sera suivie par l’extraordinaire n°87 du 30 août 1678 : « Le combat donné près de Mons, entre l’armée du Roy, commandée par le dux de Luxembourg : et celle des Espagnols, des Hollandois, et des autres alliez, sous la conduite du prince d’Orange. Avec les noms qui sont venus à notre connaissance, des officiers morts ou blessez en cette occasion ».

[11] Sur les actions du maréchal de Créqui, Bayle suit la Gazette, n°86, nouvelle du camp de Brumpt du 20 août 1678.

[12] Bayle fait allusion à la bataille du mois de juin relatée dans la Gazette , n°68, nouvelle du camp de Schélinguen du 3 juillet 1678, qui fait explicitement mention de la mort du chevalier de Comminges et du sieur Ollier.

[13] Bayle à bon droit appelle « abîme » la très complexe généalogie des Comminges. Il s’agit de Comminges (Cominges, Comenge) de la branche de Pechpeyron. Né en 1613, Gaston-Jean-Baptiste de Comminges, seigneur de Saint-Fort et neveu de François, comte de Guitaut, mourut en 1670, en laissant trois fils : Louis (1654-1712), marquis de Comminges, gouverneur de Saumur ; Philippe-Victor, chevalier de Malte, tué en 1678 ; et François (1660-1732), lui aussi chevalier de Malte, qui servit dans la marine. On le voit, Bayle a confondu les deux frères : voir Gazette, n°68, nouvelle de Schélingen du 2 juillet 1678.

[14] Voir Lettre 152, p., sur les questions que Pierre pose à Jacob sur les Faudoas.

[15] Sur le synode provincial de Saverdun, voir Lettre 152, n.11.

[16] Le proposant sedanais Pérou, ayant séjourné à Puylaurens, aurait vraisemblablement pu y entendre parler de l’abjuration passagère de Bayle en 1669 après son départ pour Toulouse, où il étudia la philosophie au collège des jésuites. Si Pérou en apprit quelque chose, il conserva le silence sur cet épisode.

[17] Laurent Rivals, pasteur de Saverdun ; Paul Falentin de La Rivière, pasteur de Toulouse ; Jérôme Pechels de La Boissonnade, pasteur de Bordes ; Pierre Debia, compagnon d’études de Jacob Bayle ; Isaac Pérou, le futur pasteur de Villers-le-Tourneur.

[18] Le proposant sedanais Pérou, ayant séjourné à Puylaurens, aurait vraisemblablement pu y entendre parler de l’abjuration passagère de Bayle en 1669 après son départ pour Toulouse, où il étudia la philosophie au collège des jésuites. Si Pérou en apprit quelque chose, il conserva le silence sur cet épisode.

[19] Nicolas Malebranche, De la Recherche de la vérité. Tome troisième, contenant plusieurs eclaircissements sur les principales difficultez des precedents volumes (Paris 1678, 8°). Le JS du 5 décembre 1678 donne le compte rendu de la quatrième édition de la Recherche en un volume in-4°, qui comprend les Eclaircissements.

[20] Henri Basnage, sieur de Franquesnay (ou Franquesney) (1615-1695), Commentaires sur les coutumes du pays et duché de Normandie (Rouen 1678-1681, folio, 2 vol.).

[21] Il y a lieu de penser que l’informateur de Bayle a commis une confusion et que le pamphlet en question est au contraire un pamphlet janséniste intitulé L’Alcoran des molinistes et de l’Antechrist, ou les Cinq propositions […] de la nouvelle secte de la probabilité contraires à la foy (s.l.n.d. 4°), œuvre de Jean Le Noir, chanoine et théologal de Sées, polémiste violent qui passa ses dernières années en prison (sur lui, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v.).

[22] Isaac Claude (1653-1695), après avoir fréquenté diverses académies protestantes, s’était formé auprès de son père ; il vint faire sanctionner ses études à Sedan en septembre 1678 et devint peu après pasteur à Clermont-en-Beauvoisie. Au printemps 1682, il devint ministre wallon à La Haye. Jean Claude avait pris grand soin de la formation de son fils, à l’intention duquel il rédigea un Traité de la composition d’un sermon, qui fut imprimé dans les Œuvres posthumes du pasteur de Charenton (Amsterdam 1688-1689, 8°, 5 vol.), t.i.

[23] Sur la traduction de la Bible entreprise par les pasteurs de Charenton, voir Lettre 136, n.20.

[24] Nous n’avons pas la lettre de Jacques Basnage. Sur Le Bret, voir Lettre 134, n.24. Basnage avait vraisemblablement vu la première édition d’un ouvrage dont nous ne connaissons que l’édition faite à Montauban en 1684 : Diverses lettres de controverse […] dans lesquelles la mission et la doctrine des auteurs de la religion prétendue réformée est examinée succinctement et littéralement condamnée (Montauban 1684, 8°). Il semble qu’une partie au moins avait été publiée antérieurement dans un recueil de controverse qui, apparemment, regroupait des opuscules venant de plumes diverses et que nous n’avons pu retrouver.

[25] Nous n’avons pas trouvé dans la Gazette l’annonce de la nomination du comte d’Avaux comme ambassadeur extraordinaire aux Pays-Bas : Bayle a pu apprendre cette nouvelle par une source orale. Sur les plénipotentiaires du traité de paix signé à Nimègue, voir Lettre 116, n.11 et la Gazette n°84, nouvelle de Nimègue du 12 août 1678. L’arrivée du nouvel ambassadeur à La Haye sera annoncée par la Gazette, n°99, nouvelle du 1 er octobre 1678 ; voir aussi le n°101, nouvelle de La Haye du 8 octobre 1678.

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