Lettre 157 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Sedan, octobre 1678 ?]

• Le livre de Mr Duncan a eté deja mis sur le Journal des [s]cavans [1] ; Mr Terson m’en promet un exemplaire, et lui meme est en etat de se faire imprimer car il a composé un livre pour montrer que les principes des cartesiens sont incompatibles avec la transubstan[ti]a[ti]on. Il m’a [e]nvoyé le plan de ce livre que je trouve tout à fait bien disposé*, je le prie de me faire voir l’ouvrage meme, et je l’attens avec impatience [2]. C’est un jeune ho[mm]e qui a des grands dons. Vous m’apprennez qu’il a fait un mauvais tems horrible ches vous pendant la tenue du synode [3], icy tout le mois de septembre a eté une canicule qu’on ne pouvoit supporter, car on y e[st] fort peu endurcy à la chaleur ; l’hyver et les pluyes y regnent les 2 tiers de l’année. J’ay veu par la gazette de Hollande qu’il y a eu de grands debordemens d’eau dans le Languedoc, et que le canal a • eté crevé en 3 endroits, d’où sont ensuivis de grands ravages. Elle m’avoit deja appris de pareils desastres arrivez pend[an]t l’eté le long de la Garonne [4]. M[on] f[rere] m’a confirmé [5] et confirmez moi ce qui regarde le Languedoc. J’ay veu dans l’ extraordinaire* du Mercure le nom d’un avocat de Castres nommé Mr de Suau ; on disoit de lui qu’il avoit ecrit de Montauban une lettre fort savante pour expliquer une histoire enigmatique qu’on avoit donnée à deviner dans le precedent extraord[inai]re [6]. Mandez moi si vous connoissez cet avocat là. On raporte quelquefois des vers d’un Mr Breteuil de La Lane lieutenant general du pays-bas Armagnac [7] ; sachez qui c’est s[’il y] a moyen car on doit con[noi]tre tous ses comprovinciaux q[ui se] / melent d’ecrire[.]

La revolte* de B. [8] que vous m’apprennez m’a beaucoup plus affligé que surpris. Je luy ay toujours connu un esprit d’irreligion qui ne manque guere de porter les gens à se ranger dans le party qui e[st] plus à la mode. Je voudrois bien savoir comment vo[us] vivez avec cette multitude de parens qui ont quitté [l]a vraye Eglise, « ayant aymé ce p[rese]nt siecle » [9]. Notre gazette disoit il n’y a pas long tems q[ue] Mr de Navailles se preparoit à repasser les Pyrenées po[ur] le siege de Campredon lors qu’il receut la nouvelle de la paix entre les 2 couronnes, dequoy il envoya donner avis au marquis de Leganez q[ui] commande l’armée d’Espagne depuis la disgrace du comte de Monterey, causée dit on, parce qu’il n’a pas secouru Puycerda [10] : Je doutte fort q[ue] ce duc ait eté en etat d’entreprendre un siege qui nous reussit si mal en 1656 co[mm]e vos guerriers vous peuvent dire [11]. Je lisois dernierem[en]t 3 ou 4 petites pieces qui me parurent curieuses. L’une s’intituloit Avertissem[en]s salutaires de la bienheur[euse] Vierge à ses devots indiscrets[.] On introduit cette s[ain]te faisant la leçon aux superstitieux qui ont si fort outré son culte et leur en remontrant les excez ; ce livre parut dés l’an 1674 avec approba[ti]on, l’ autheur e[st] allemand ou flamand [12]. On ecrivit d’abord contre ce livre et contre ceux q[ui] en avoient p[er]mis le debit, ce q[ui] obligea Mr l’evesq[ue] de Tournay autrefois evesq[ue] de Comminge d’ecrire une lettre pastorale à tous les fideles de son diocese, où il justifie l’autheur des Avertissem[en]s et explique quel e[st] le veritable culte qui [convien]t à la Vierge [13]. La 3e piece e[st] contre l’inscription q[ue] les [cord]eliers de Rheims avoient fait mettre à leur portail en ces termes Deo homini et beato Francisco utrique crucifixo, [14] […] l’impertinence et l’impiét[é]...

Notes :

[1] Sur cet ouvrage de Daniel Duncan, voir Lettre 153, n.38.

[2] Jean Terson : voir Lettre 135, n.11 ; sa lettre à Bayle ne nous est pas parvenue ; son livre semble bien n’avoir jamais été imprimé ; au reste, Terson devait abjurer en 1681.

[3] Le synode tenu à Saverdum en septembre 1678.

[4] Les gazettes hollandaises majoraient assurément les catastrophes qui pouvaient se produire en France, et, inversement, la Gazette française évitait de les mentionner... Il s’agit sans doute ici d’un article de la Gazette de Leyde, que nous n’avons pu localiser. Bayle reviendra sur ce rapport dans la Lettre 164, p. (voir n.29). L’ abbé de La Roque fera écho à cette nouvelle dans le JS du 22 mai 1679 : « Relation d’un prodigieux débordement de quelques rivieres de la Gascogne, avec la recherche de la cause de cette inondation ».

[5] Cette lettre de Joseph ne nous est pas parvenue.

[6] Nous n’avons pas trouvé mention de M. Suau, avocat de Castres, établi à Montauban, dans les extraordinaires du Mercure galant pour l’année 1678. Il s’agit de Daniel Suau, procureur en la Chambre de Montauban, marié avec Marie de Fournier : voir C. Rome, Les Bourgeois protestants de Montauban au siècle. Une élite urbaine face à une monarchie autoritaire (Paris 2002), p.65.

[7] Voir le Mercure galant, septembre 1678, p.159-161 : « Lettre de Zéphyr à Flore. Réponse de Pomone, par M. Breteuil de La Lane ».

[8] Une identification précise est ici impossible ; il s’agit probablement de l’abjuration d’un parent des Bayle.

[9] Allusion à 2 Timothée 4, 10, où Paul fait allusion à Démas, qui l’a abandonné. La formule de Bayle est tirée de la traduction de David Martin : « Car Démas m’a abandonné, ayant aimé le présent siècle, et il s’en est allé à Thessalonique. »

[10] Sur Navailles et Leganez, voir la Gazette, n°91, nouvelle de Perpignan du 21 août 1678, et les n° 95 et 103, nouvelles de l’abbaye de Saint-Michel en Roussillon du 3 septembre et du 8 octobre 1678 ; sur le siège de Puycerda (écriture moderne : Puigcerdà), voir Lettres 152, n.14 et 153, n.9, et la Gazette, n°64, nouvelle de Perpignan du 11 juin 1678.

[11] Sur le siège de Puigcerdà en 1656 et les campagnes militaires en Espagne à cette époque, voir A. Chéruel, Histoire de France sous le ministère de Mazarin (1651-1661) (Paris 1882, 3 vol.).

[12] Bayle revient ici sur le contexte de la publication de l’ouvrage du Père Jean Crasset : voir Lettre 154, n.12. Adam van Widenfeldt, Monita salutaria B. V. Mariæ ad cultores suos indiscretos (Gandavi 1673, 8°), traduits en français par le Père Gabriel Gerberon (1628-1711), bénédictin ami de Port-Royal, Avertissemens salutaires de la bienheureuse Vierge Marie à ses dévots indiscrets (Lille 1674, 8°). Voir P. Höffer, La Dévotion à Marie au déclin du siècle. Autour du jansénisme et des « Avis salutaires de la B. Vierge Marie à ses dévots indiscrets » (Paris 1938), et A. McKenna, « La controverse religieuse, une source de la philosophie clandestine », in Materia actuosa. Mélanges en l’honneur d’Olivier Bloch, éd. M. Benitez, A. McKenna, G. Paganini et J. Salem (Paris 2000), p.529-554.

[13] L’évêque de Tournai était alors Gilbert de Choiseul du Plessis-Praslin (1613-1689), dont la Lettre pastorale de M. l’évêque de Tournay aux fidèles de son diocèse sur le culte de la Très Sainte Vierge et des saints, à l’occasion du livre des « Avis salutaires de la B.V. Marie à ses dévots indiscrets » (Lille 1674, 4°) fut vivement attaquée par les ennemis du jansénisme : voir Dominique de Colonia, S.J., Bibliothèque janséniste, ou catalogue alphabétique des livres jansénistes, quesnellistes, baianistes, ou suspects de ces erreurs (4 e éd., Bruxelles 1744, 3 tomes en 2 vol.), ii.42-44, 299.

[14] Voir [ J. B. Thiers], Dissertation sur l’inscription du grand portail de l’église des cordeliers de Reims : « Deo homini et beato Francisco utrique crucifixo » (Bruxelles 1670, 12°) ; une seconde édition, sous le pseudonyme de « sieur de Saint-Sauveur » parut un peu plus tard (s.l. 1673, 12°). Dans le DHC, article « François d’Assise », Bayle reprendra un thème classique de la controverse protestante, dirigé contre les réguliers en général et les franciscains en particulier : voir E. Labrousse « Bayle et saint François », RHEF, LXX (1984), p.149-155, article repris dans Notes sur Bayle (Paris 1987) p. 183-189.

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