Lettre 1577 : Pierre Bayle à Pierre Des Maizeaux

[Rotterdam, le 3 septembre 1702] J’ai recu les deux livres qu’il vous a plu de m’envoier [1], et je vous en suis infiniment redevable, Monsieur. Je suis bien faché* de n’avoir pas eu plutot cette edition de Marot[,] elle est sans doute preferable aux autres, et on auroit dû rimprimer sur celle là à La Haie quand on y a donné l’edition de 1700 [2]. J’ai con[n]u tres certainement par l’epitre dedicatoire du Temple de Cupido que Marot a eté page de Nicolas de Neufville seigneur de Villeroy[,] pere du secretaire d’Etat. J’ai donc eté obligé de rectifier l’une de mes remarques [3]. J’ai prié un de mes amis de Paris de s’informer si ce Nicolas de Neufville mourut l’an 1599 comme l’asseure le pere Anselme [4]. S’il n’y a point faute dans cette date, il est bien etonnant que Marot[,] qui selon Beze et La Croix du Maine mourut agé d’environ soixante ans l’an 1544 et qui par consequent etoit né l’an 1484[,] ait eté page d’un homme qui n’est mort qu’en 1599. Je croi avoir de fortes raisons de dire que Beze • que j’ai suivi s’est trompé et que Marot naquit environ l’an 1496. De sorte que si l’on trouve que le seigneur de Villeroi son maitre, mourut fort agé • 15 ou 16 ans avant 1599, on ajustera les comptes. Je sai qu’il etoit encore en vie l’an 1580. Comme je ne doute point Monsieur, que vous n’aiez beaucoup / de curiosité pour certains vieux livres qu’on ne trouve pas aisement, et • dont une personne studieuse, et ingenieuse comme vous sait faire beaucoup d’usage, j’ai cru que vous voudriez bien recevoir en bonne part les deux livres que je vous envoie [5]. On a en ce païs ci des occasions d’en rencontrer de semblables : on les neglige ces occasions, quand on est deja pourveu de tels ecrits, mais desormais j’ai resolu de ne les pas negliger, car l’exemplaire qui ne me sera pas necessaire pourra me mettre en etat d’en faire [présent] à un ami. Je vous prie d’etre bien persuadé que [je suis] avec beaucoup d’estime, Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle Je croi que c’est vous Monsieur qui avez mandé* à Mr Bernard ce qu’il a publié dans ses Nouvelles touchant le dessein de traduire en anglois mon Diction[n]aire [6]. Je sai qu’on a eu cette pensée et j’ai meme ecrit au libraire de Londres (il s’appelle ce me semble Thomson [7]) pour l’avertir que je lui pourrois fournir quelques petites corrections, et n’aiant rien voulu faire sans le / communiquer à Mr Leers, je le chargeai de faire tenir mon billet. Mr Leers n’etoit pas trop aise que j’of[f]risse ces petites corrections, car il disoit que le libraire • les promettroit au public dans le modele des souscriptions* comme quelque chose de considerable[,] ce qui, disoit Mr Leers, nuiroit au debit de l’edition francoise. Je le rassurai en lui disant que je ne communiquerois que des corrections de peu d’importance. Je ne sai point s’il a fait tenir mon billet au sieur Thomson, mais je n’ai recu aucune reponse, et je pense que ce dessein s’en est allé en fumée, le tem[p]s n’etant pas propre à ces entreprises, sans compter d’autres raisons. A Rotterdam le 3 e de sept[embre] 1702. A Monsieur / Monsieur Des Maizeaux / A Londres / recommandée avec / deux livres à / Monsieur Silvestre

Notes :

[1] La lettre de Des Maizeaux ne nous est pas parvenue, mais on peut déduire, d’une part, de la suite de la lettre qu’il s’agissait d’une édition des œuvres de Marot et, d’autre part, de la lettre du 17 octobre (Lettre 1584 : voir n.3) que Bayle avait reçu l’ouvrage de Jean-Baptiste Stouppe (ou Stoppa), La Religion des Hollandois représentée en plusieurs lettres écrites par un officier de l’armée du Roy à un pasteur et professeur en théologie de Berne (Paris 1673, 12°). Sur ce dernier ouvrage, voir Lettre 882, n.33.

[2] Bayle avait cependant loué la nouvelle édition des Œuvres de Marot parue chez Moetjens en 1700 : voir Lettre 1492, n.10. Des Maizeaux indique dans son annotation de cette lettre qu’il avait envoyé à Bayle l’édition établie par F. Mizière, Les Œuvres de Clément Marot, de Cahors [...] reveues, augmentées de plusieurs choses et disposées en beaucoup meilleur ordre que ci-devant. Plus, quelques œuvres de Michel Marot, fils dudit Marot (Niort, Thomas Portau 1596, 16°). Voir la note suivante.

[3] Dans son annotation de cette lettre, Des Maizeaux fournit la clef de cette remarque, car il avait lui-même fourni les moyens à Bayle de rectifier les informations qu’il donnait à l’article « Marot (Clément) », rem. B : « Mr de Rocolles dans son Histoire véritable du calvinisme [ ou mémoires historiques touchant la Réformation, opposés à l’« Histoire du calvinisme » de M. Maimbourg (Amsterdam 1683, 122°)], dit que Marot avoit été “page du seigneur Nicolas de Neufville qui fut le premier secrétaire d’Etat de sa famille”, et que “Marot dédia à ce seigneur une de ses poësies sous le titre de Temple de Cupido, datée de Lion le 15 de mai 1538”. Mr Bayle dans l’article de “Marot”, rem. B, nia qu’il eût été page d’un Nicolas de Neufville secrétaire d’Etat ; et douta que Marot eût dédié son Temple de Cupido à Nicolas de Neufville, ne trouvant pas cette épître dédicatoire dans les trois éditions qu’il avoit des Œuvres de Marot. Je [Des Maizeaux] lui envoiai l’édition de Niort, imprimée chez Thomas Portau en 1596, où cette dédicace se trouve. Cela lui a donné lieu de faire une addition à l’article de « Marot » dans son Supplément, où il a aussi marqué les avantages de cette édition de Niort. J’ai une autre édition des Œuvres de Marot, imprimée à Paris par Jehan Bignon en 1540 [16°], avec des figures, où se trouve aussi l’épître dédicatoire “à Messire Nicolas de Neufville, chevalier, seigneur de Villery”. »

[4] Bayle avait discuté de la dédicace du Temple de Cupido dans sa lettre adressée à Des Maizeaux du 7 mars 1702 (Lettre 1555, n.3) ; il avait ensuite discuté de l’âge de Marot avec Jacob Le Duchat dans les lettres du 3 et du 11 juin (Lettres 1566 et 1567). Nous ne connaissons pas de lettre où Bayle pose à un Parisien la question de la dédicace : il s’agit sans doute d’une lettre perdue adressée à Mathieu Marais ou à François Pinsson des Riolles.

[5] Le titre de ces deux livres n’est pas précisé dans les échanges entre Bayle et Des Maizeaux et ce dernier omet ce paragraphe de la lettre dans ses éditions.

[6] NRL, juin 1702, art. VI, p.694 : « On vient de traduire en anglois la vie d’ Apollonius de Tyane de Mr de Tillemont. Le traducteur Mr Jenkins y a mis une préface, qui n’est proprement qu’un extrait de ce que Mr Bayle, qu’il nomme toujours Boyle, a dit d’Apollonius, dans son Diction[n]aire historique et critique. Il tâche quelquefois de le refuter. Mais à propos de Mr Bayle, on est si content de son ouvrage dans ce pays [Angleterre], qu’on va le traduire en anglois en faveur de ceux qui n’entendent pas notre langue. » Sur les trois traductions du DHC de Bayle en 1710, 1734-1738 et 1734-1741, voir Lettre 1544, n.11, et O. Selles, « The English translations of Bayle’s Dictionnaire  », in J. Häseler et A. McKenna (dir.), La Vie intellectuelle aux Refuges huguenots, II : Huguenots traducteurs (Paris 2002), p.63-95. Des Maizeaux devait collaborer aux trois versions.

[7] Sur le célèbre imprimeur de Londres Jacob Tonson (1655/1656-1736), un des fondateurs du Kit-Cat Club, imprimeur de Shakespeare, de Milton et de Dryden, voir G.F. Papuli, Jacob Tonson, publisher ; his life and work (1656-1736) (Auckland 1968) ; H.M. Geduld, Prince of publishers ; a study of the work and career of Jacob Tonson (Bloomington 1969), et K.M. Lynch, Jacob Tonson, Kit-Cat publisher (Knoxville 1971). Tonson devait collaborer par la suite avec son neveu et homonyme (1682-1735), et son fils cadet (1714-1767), également homonyme, devait prendre la relève de l’entreprise familiale.

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