Lettre 158 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Sedan, 1678]

Comme je ne vous ay pas marqué [1] assez particulierem[en]t ce qui regarde n[ot]re conseil des moderateurs, je vous diray icy que cette academie ne se gouverne pas tout à fait à la maniere de celles de France. Elle a eté fondée par les princes souverains de cet Etat à l’instar de celles de Hollande, qui ont un certain nombre de curateurs, qui en reiglent • avec autorité toutes les affaires. On ne trouve point de fondation pour un conseil academique, mais seulement pour le conseil des moderateurs ou des curateurs. Ceux qui composoient autrefois le Conseil souverain du prince composoient aussi avec le recteur de l’academie et les professeurs en theologie, le conseil des moderateurs, mais le recteur de l’academie ne presidoit point, c’etoit le president du Conseil souverain qui presidoit aussi dans l’assemblée academique. L’autorité du conseil des moderateurs etoit autrefois fort etendue, car ils avoient droict de faire comparoitre les ministres par devant eux pour les censurer s’ils avoient avancé en prechant quelque chose qui ne fut pas à dire ; mais depuis l’extinction du Conseil souverain et l’erection du presidial* que le Roy a mis icy, cela ne se prattique plus. On observe seulement que le premier magistrat de la Religion* preside dans n[ot]re conseil, et c’est pour cela q[ue] Mr Le Blanc cons[eill]er au presidial y preside depuis la mort de Mr Dosanne qui etoit lieutenant criminel [2], dont la charge a eté vendue à un catholique r[omain] parce que son fils qui est conseiller au parlem[en]t de Mets a mieux aimé demeurer ce qu’il est, que de succeder à son pere, outre qu’il eut eu de la peine à cause de la Religion, d’obtenir une place si considerable dans un presidial que l’on a dessein peu à peu de remplir des seuls cathol[iques] r[omains]. Nous avons encore un autre conseiller de la Religion nommé Mr Croyé, dont le frere ainé a epousé la fille ainée de Mr Le Blanc [3], tres belle et tres bien faitte. Le conseiller est aussi du conseil des moderateurs. Le nombre des conseillers est ordinairem[en]t de 7 personnes, qui sont presentem[en]t les 3 profess[eurs] en theol[ogie] et les 2 en philosophie, avec les 2 conseillers. Nous sommes les premiers de notre ordre* qui y avons eu entrée [4], ce qui vient de ce qu’il n’y a point assez de magistrats de la Rel[igion]. Vous voyez par là, qu’à proprement parler il n’y a point icy de conseil academique ordinaire et extraordinaire, ni appel de l’un à l’autre. Le seul conseil des moderateurs juge et reigle* des affaires de l’academie sans appel à aucune autre jurisdiction, c’est lui qui etablit et qui paye les regens*, qui les censure ou les expulse selon que le cas y echet*, et ainsi des professeurs, imprimeur, bedeau etc[.] Il y a eu pourtant toujours quelques assemblées où on appelloit les professeurs et les ministres, par exemple quand on procedoit à l’examen et à l’inaugura[ti]on des profess[e]urs, et c’est sur cela que fut fondée la pretention des professeurs et ministres, de donner leur suffrage quand on disputa la chaire de philosophie. Le conseil leur fit connoitre que [l’]usage où ils avoient eté d’etre consultez, n’etoit qu’une pure civilité ou bien la meme chose que / les juges prattiquent souvent lors qu’ils demandent à des habiles avocats ce qu’on doit prononcer d’une affaire, ce qui ne donne en façon du monde aux avocats le droit de voix deliberative dans la decision du procez. Ils soutenoient le contraire, firent des protestations de nullité contre tout ce qu’on feroit sans leur participation, nonobstant quoi le conseil passa outre, donna un sujet aux postulans pour faire des theses et une leçon, les fit soutenir leurs theses, et choisit et installa l’un d’eux. Mais pour pacifier ce different q[ui] avoit fort aigri les esprits, il fut fait un concordat portant que quand il s’agiroit de l’inauguration d’un professeur, on y appelleroit les professeurs et ministres et qu’on receuilliroit leur suffrage sans distinction de voix deliberative ou consultative. Or de peur q[ue] cela n’expose le conseil à voir la promotion d’un sujet indigne mais muni de la pluralité des suffrages, voicy ce qu’on fera à l’avenir, c’est qu’on ne mettra jamais les chaires en dispute*, le conseil fixera son choix à une personne de merite qui ne manquera jamais de passer, parce que si on lui donnoit l’exclusion, cela ne pourroit jamais avancer celui qui seroit porté par la brigue opposée, le conseil se roidiroit alors pour se venger du refus qu’on auroit fait de celui qu’il auroit eleu, à ne point jetter les yeux sur celui que les refusans voudroient avancer et ainsi son choix se determineroit a quelque autre de sorte que la caballe ne trouveroit jamais son conte[,] mais Dieu faira selon ses saintes misericordes, que cet esprit de partialité sera banni du milieu de no[tre] as[semblée]. Ce qu’on pourroit appeler icy Senat academique seroit l’assemblée des conseillers moderateurs des professeurs et des pasteurs de la ville et de la campagne, mais on ne se sert guere de ce mot. Je vous ai dit ailleurs [5] que les ministres de la campagne sont 3 en nombre et ceux de la ville sont 4. Les 4 de la ville s’appellent Mrs Gantois [6], de Saint-Maurice [7], Jurieu [8] et Sacrelaire [9]. Les 3 autres sont M. Billot ministre de Givonne [10], Pericard ministre de Raucour [11] et Trouillard ministre de Francheval [12], cousin du prof[esseur] en theologie. Mr Gantois a eté autrefois ministre de Mr de Turenne, puis de Sancerre, et en suitte il est venu icy, d’où il est natif. Son pere y a eté aussi ministre [13]. Tous les autres que je viens de nommer en sont aussi natifs excepté Mr de S[ain]t Maurice qui est d’aupres de Sens et Mr Jurieu qui est de Mer. Celui cy a commencé son ministere par sa patrie, et l’a continué par l’Eglise de Vitry qui est celle dont il entend parler, à laquelle aussi il a dedié son Traitté de la devotion [14], et de là il fut appellé icy pour etre professeur en hebreu et en theologie et au bout de quelque année*[,] Mr de Beaulieu etant mort, il luy succeda en la charge de pasteur de l’Eglise, c’est de lui qu’il entend parl[er] par ce grand theologien dont la memoire luy est si venerable [15]. Mr de S[ain]t Maurice fut appelé pour succeder à Mr Du Moulin, etant ministre de l’Eglise de S[ain]t Mars, il l’avoit eté auparavant d’Ay [16], Mr de Beaulieu qui etoit son parent fut cause de ce choix, Il n’a p[oin]t de garson vivant mais ouy bien* 4 filles assez jolies. Mr Sacrelaire a eté ministre de Mer avec Mr [Jurieu.]

Notes :

[1] Bayle avait fait allusion au Conseil des modérateurs dans la Lettre 147 : les deux pages qui suivent complètent ce qu’il y écrivait à son frère.

[2] Sur Pierre Le Blanc, frère de Louis Le Blanc de Beaulieu : voir Lettre 144, n.9 ; sur Dosanne, lieutenant criminel de Sedan, voir M. Scheidecker et G. Gayot, Les Protestants à Sedan de 1685 à 1802 (Paris 2003).

[3] On trouve mentionnée, réfugiée à Cologne avec ses sœurs et deux enfants en 1698 et morte à Berlin en 1731, Rachel Le Blanc, veuve de M. Croyer, capitaine, de Sedan.

[4] Dans la Lettre 185, du 27 octobre 1680, Bayle annoncera qu’il a été délégué par le Conseil des modérateurs pour une mission auprès de la Cour, ce qui montre la confiance qui lui était accordée par ses collègues.

[5] Dans une lettre qui ne nous est pas parvenue.

[6] Jacques Gantois était l’un des pasteurs de Sedan depuis 1663 ; au Refuge, il fut pasteur de Gorcum, aux Provinces-Unies, jusqu’à sa mort survenue en 1692.

[7] Sur Jacques Alpée de Saint-Maurice, voir Lettre 114, n.9.

[8] Sur la carrière de Jurieu, voir F.R.J. Knetsch, Pierre Jurieu. Theoloog en politikus der Refuge (Kampen 1967), et ci-dessous n.15.

[9] Henri Sacrelaire (1639-1684), originaire de Sedan, fut accordé comme second pasteur, collègue de Jurieu, à l’Eglise réformée de Mer en 1665, poste qu’il occupa jusqu’en 1675, d’une manière discontinue la dernière année, car il avait été nommé à Sedan. Voir P. de Félice, Mer (Loir et Cher) : son Eglise réformée : établissement, vie intérieure, décadence, restauration (Paris 1885), p.99.

[10] David Billot (ou Bilot), né à Sedan en 1633, se réfugia à Maastricht après la Révocation : voir H. Bots, « Les Pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies » (1999), p.25, n°50.

[11] Salomon Péricard (1633-1702), pasteur de Raucourt de 1664 à 1683, se réfugia initialement au Palatinat ; après 1689, on le trouve à Magdebourg, en compagnie de son fils Jacques, également pasteur.

[12] Etienne Trouillart, né en 1641, fut pasteur à Francheval de 1670 à 1682, puis à Raucourt (1683-1685).

[13] Jacques Gantois avait été ministre de Givonne de 1631 à 1645, d’où il semble être allé à Sancerre. En 1649, il devint l’un des chapelains de Turenne. Il était fils du second mariage d’ Eusèbe Gantois (1565-1639), l’un des pasteurs de Sedan.

[14] Traité de la dévotion, « Epître dédicatoire à Messieurs les ministres, anciens, chefs de familles et membres de l’Eglise réformée de Vitry-le-François. »

[15] Jurieu avait été nommé à la chaire de théologie qu’avait occupée Le Blanc de Beaulieu, mort le 27 février 1675. Jurieu avait envoyé un écrit sur le fonctionnement des Conseils de l’académie de Sedan : Bayle répond donc ici aux questions de Jacob sur cet écrit.

[16] Jacques Alpée de Saint-Maurice avait succédé à Pierre Du Moulin le 26 janvier 1660 au plus tard, date de ses thèses inaugurales : voir Haag, viii.372b.

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