Lettre 162 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Sedan, le 15 de decembre, 1678

Mr Basnage m’a fait part [1], mon cher Monsieur, des nouvelles que vous lui avez communiquées, ce qui a diminué le chagrin où j’étois d’en être privé ; mais, en même tems, j’ai senti un extrême regret de n’avoir pas ouï le savant discours que vous avez prononcé sur le monument qui a été trouvé dans le Rhône [2]. La matiere est si peu batuë, qu’il faut être Mr Minutoli pour s’en tirer avec la gloire que vous avez fait. De grace, mon cher Monsieur, faites moi faire une copie de votre dissertation ; je païerai le copiste tout ce qu’il voudra. Je suis bien aise de la reconvalescence de Mr Leti ; car, c’est une personne qui fait beaucoup d’honneur à sa patrie et à votre République, qui sont l’une et l’autre, et la mere, et la retraite des beaux esprits. Je veux avoir son Italia regnante, et son Viaggio della corte di Roma [3] ; et au prémier jour, je vous ferai tenir de l’argent, et une adresse pour m’envoier un paquet de ces livres-là et de quelques autres.

Mandez-moi quel ouvrage vous avez prêt à mettre sous la presse ; à quel autre vous travaillez / presentement ; et ainsi du reste. Pour moi, je ne puis ni étudier, ni composer ; et, quoi que j’aie fort travaillé depuis que je suis ici, je puis dire que je n’ai rien fait. La composition, et la correction de mon cours, mes leçons publiques et particulieres, me derobent tout mon tems. Le Glossarium de Mr Du Cange [4] est un ouvrage fort curieux. Tout à vous, mon cher Monsieur.

P. S. J’ai vu une espece de roman, intitulé Mémoires de Hollande [5], qui tourne bien en ridicule Mr de Zuylichem, que Balzac a tant loué [6]. La scene du roman est à Amsterdam ; le tems, l’année que le prince d’Orange [7] avoit assiegé cette ville ; l’heroïne est une juifve, qui se fit chrétienne. La critique de La Princesse de Clêves [8] m’a plu infiniment, et La Princesse de Clêves aussi. On imprime une réponse à la critique [9].

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[2] Le discours de Minutoli sur le monument trouvé dans le Rhône est resté inédit.

[3] Gregorio Leti, Italia regnante : voir Lettre 160, n.67 ; Viaggio della Corte di Roma (Besançon [Genève] 1676, 12°, 3 vol.).

[4] Sur le Glossarium de Du Cange, voir Lettre 160, n.68.

[5] Sur les Mémoires de Hollande (Paris 1678, 12°), voir J. Lombard, Courtilz de Sandras et la crise du roman à la fin du Grand Siècle (Paris 1980), p.222-227. J. Lombard renonce sagement à résoudre une des « grandes énigmes littéraires du siècle » en prétendant identifier l’auteur anonyme des Mémoires – en qui on a voulu voir Mme de La Fayette, Nicolas Du Buisson ou Courtilz de Sandras, sans qu’aucune de ces attributions soit convaincante, car toutes se heurtent à des objections décisives. A noter cependant que dans les RQP, §XXVII, Bayle signale que Du Buisson est le pseudonyme de Courtilz de Sandras.

[6] Constantin Huygens, sieur de Zuylichem (1596-1687), aura un article dans le DHC (« Zuylichem »). Il fut correspondant de Descartes et de Guez de Balzac, qui lui a dédié sa critique de l’ Herodes infanticida de Heinsius (voir Lettre 11, n.46).

[7] Guillaume II d’Orange en 1650.

[8] Un grand débat autour de La Princesse de Clèves fut ouvert dans le Mercure galant en avril 1678. Voir Lettre 159, n.43, sur la critique de Valincour.

[9] Valincour s’attira une réplique, Conversations sur la critique de la Princesse de Clèves (Paris 1679, 12°), que Des Maizeaux croyait de Barbier d’Aucour, mais que la critique actuelle attribue à l’abbé Jean-Antoine de Charnes (1641-1728).

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