Lettre 166 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Sedan,] le 13 avril 1679

Voicy un billet[,] M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere], qui vous agrera peut etre autant que mes grandes lettres, Je vous l’ecris fort à la hate et vous demande prompte reponse. Le fait est que Mr Basnage ministre de Roüen par un principe d’une bonté tres singuliere est faché qu’une condition* aussi bonne que celle qu’il a en main, et qu’il m’a offerte pour m[on] f[rere] J[oseph] ainsi que je l’ay marqué dans mes precedentes*, luy echappe sans en disposer en sa faveur. Je viens de recevoir une lettre [1] par laquelle il m’offre encore une fois sa mediation et me fait comprendre qu’une occasion co[mm]e celle là etant difficile à trouver vaut bien la peine d’etre acceptée. C’est pour entrer ches un des plus riches marchands de Roüen nommé Mr Le Gendre frere du ministre de Roüen de ce nom [2] parfaitement honnete homme et qui m’a fait cent amitiez pendant q[ue] j’ay sejourné dans cette ville là (je parle du ministre)[.] C’est assurement une maison du grand air*. Il n’y a que 2 enfans qui sont fort jolis, on donnera 200 livres de gages par an et la nourriture, et apres avoir demeuré à Roüen quelque tems on les envoyera à Saumur avec leur precepteur [3]. Je serois fort d’avis qu’on acceptat ce parti, car l’amitié de Mr Basnage et de Mr Le Gendre ministres qui seroit asseurée à m[on] f[rere] sont de grandes avances pour un proposant*. Il ne manquera point de livres, il sera dans une des villes de France les plus polies, où il y a le plus d’esprit et de savoir apres la capitale. Rien ne l’empechera d’etudier ses lieux communs [4], il entendra bien precher, il sera ches des gens tres honnetes et genereux, enfin sans depenser du sien et ayant dequoi etre honnetement equippé il pourra voir les academies et se mettre en passe de pouvoir entrer dans des conditions plus avantageuses pour lesquelles il faut etre rompu au monde, avoir veu beaucoup et acquis la maniere agreable et facile de montrer* la jeunesse, nous pourrons avoir des amis qui nous en procureront en Angleterre ou en Hollande. Si le parti vous agree comme il y a de l’apparence, il faut se depecher, et / et faire un effort pour fournir en une fois ce q[ue] vous consacrez à m[on] f[rere] pour le cours de ses etudes. Mais que dis je il ne faut pas tant, • dés qu’il sera entré en condition il ne vous coutera plus rien, et 30 pistoles vous suffiront pour son voyage et son equippage [5]*. Il importe qu’il y entre en bonne conche*, avec un bon habit, du linge etc et qu’il ne paroisse pas qu’il n’a peu se mettre en etat qu’apres avoir touché ses gages. On n’en estime pas tant les gens, et on croit qu’ils avoient un extreme besoin de l’etat où on entre. Je ne sai meme s’il ne seroit pas bon qu’il allat passer 2 ou 3 mois à Puylaurens [6]. Je saurai de Mr Basnage combien de tems on attendra votre reponse et vous le manderai incessamment, afin que vous vous regliez sur cela pour le faire partir sans laisser perdre cette ouverture. Je lui recommande d’etudier beaucoup afin qu’il paroisse bien ferré, car c’est dans cette veuë qu’on attendra que vous vous soyez determiné. Il faut des manieres civiles, honnetes, polies, dans une ville comme cela ou du moins de la disposition à se polir. J’attens incessamment reponse[.] Je salue de tout mon cœur m[on] t[res] c[her] f[rere] le ministre, et lui demande pardon de ce q[ue] je ne lui ecris pas, je suis trop pressé pour le coup. Je vous souhaitte toute sorte de benediction M[onsieur] e[t] t[res] H[onoré] p[ere.]

Notes :

[1] Bayle fait allusion ici à une lettre antérieure qui ne nous est pas parvenue – et qui peut-être à l’époque n’arriva pas au Carla. Les lettres de Basnage à Bayle mentionnées ici sont perdues.

[2] Voir G. Vanier, « Une famille de grands marchands », in Société libre d’émulation du commerce et de l’industrie (Dieppe 1950). Le pasteur de Rouen, Philippe Le Gendre, fils de Thomas Le Gendre, avait épousé une fille du second mariage de Pierre Du Bosc (voir Lettre 164, n.10). Au Refuge, il fut pasteur de Rotterdam. Son frère fut, comme leur père, Thomas, un négociant ; il abjura à la Révocation et continua une si puissante carrière commerciale qu’il fut annobli par Louis XIV le 9 juin 1685, assurément après avoir abjuré ; il prit le nom de sieur de Collandres.

[3] Au siècle, les enfants de milieux privilégiés commençaient souvent leurs études chez leurs parents, avec un précepteur ; quand ils étaient d’âge à fréquenter un collège, le précepteur restait auprès d’eux, soit qu’il les accompagnât dans une autre ville (cas fréquent pour les adolescents protestants), soit qu’il étudiât à l’académie pendant que son pupille suivait les cours du collège ; c’est dans cette dernière situation que Bayle s’était trouvé à Genève chez M. de Normandie, chez qui il était « au pair ». Dans bien des cas le précepteur pouvait non seulement être défrayé de tout, mais bénéficier d’un salaire plus ou moins modeste : l’extrême richesse du négociant Le Gendre permettait d’escompter pour l’avenir une aubaine de ce genre.

[4] Les loci communes, lieux communs de théologie, correspondaient à la dogmatique fondée sur l’Ecriture pour les réformés. Citons à titre d’exemple Daniel Chamier, Corpus theologicum, sive Loci communes (Genève 1653, folio).

[5] Bien évidemment, on ne disposait pas de trois cents francs en liquide au Carla…Bayle sous-estime ici les difficultés de trésorerie de son père quand il évalue la dépense nécessaire pour fournir à Joseph un habillement correct et assurer les frais de son voyage au nord de la Loire.

[6] Voir Lettre 165, p.. Joseph avait fait un séjour à Montauban, puis était revenu au Carla, probablement parce que son père ne pouvait faire face aux dépenses nécessaires pour que le jeune homme continue à fréquenter les cours de l’académie de Puylaurens…

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