[Sedan, le 13 avril 1679]

Au très érudit et très savant monsieur Ancillon [1], très digne pasteur de Metz.

Je m’en vais enfin vous tenir parole : je ne suis resté que trop longtemps sans satisfaire à vos désirs, qui ont toujours été pour moi, et à juste titre, des ordres ; je ne me suis pas assez souvenu de la promesse que je vous avais faite de vous communiquer ce que je pourrais ne pas approuver dans les Cogitationes rationales de M. Poiret [2]. Il est inutile que je vous répète combien je fais cas de son ouvrage et quel gré je vous sais d’avoir bien voulu me faire un si beau présent : tout récemment encore, je vous écrivais [3] que j’estimais ce livre au poids de l’or, non seulement parce qu’il me vient de vous, mais encore à cause de l’érudition remarquable et profonde dont il témoigne. Vous en remercier comme il faut n’est pas en mon pouvoir, ni en louer dignement l’auteur ; il s’agit plutôt de vous indiquer ici en quelques mots le principe des objections qui suivent.

Le genre d’argumentation utilisé par votre savant ami demande un lecteur fort attentif. Aussi, dès que j’ai eu son traité en mains, j’ai renoncé à le lire hâtivement ou à le parcourir, comme ont coutume de faire les curieux quand ils reçoivent un livre nouveau. J’ai cru qu’il me fallait examiner chaque chapitre avec soin et tout d’une traite, et cela d’autant plus que vous, qui êtes si habile et que tant de justes motifs m’engagent à respecter, m’avez prié de noter au fur et à mesure de ma lecture les observations qui pourraient me venir à l’esprit afin de vous les communiquer ultérieurement. J’ai accueilli votre suggestion, sans qu’il m’échappât cependant que c’est une hardiesse insupportable qu’une personne comme moi ose soumettre à son examen un ouvrage aussi érudit et qui fait état d’une doctrine ésotérique, impossible à exposer dans la langue de tous les jours ; mais je réfléchissais qu’il n’y avait personne à qui il convînt mieux qu’à moi, dont la culture philosophique est si médiocre, de soumettre ses doutes à des personnes savantes, capables de dissiper par leurs réponses les ténèbres de son ignorance. Voilà pourquoi je me suis disposé à cette lecture comme si mon rôle eût consisté à me faire le porte-parole des philosophes que combat M. Poiret. En vérité, je n’ai pas les loisirs indispensables à l’exécution d’un tel projet : le poids de ma profession est si lourd (surtout pour un homme qui n’est pas encore accoutumé à ce travail et qui n’en sait pas assez) que, normalement, je n’arrive pas à m’acquitter des lectures commentées exceptionnellement fréquentes qu’il me demande ; à plus forte raison m’est-il difficile de prêter attention aux mille occupations diverses qui surgissent d’une manière inopinée dans la vie de chacun de nous. Je n’ai donc pas pu examiner le livre de M. Poiret comme il l’aurait fallu, je me le reproche d’autant plus qu’en dépit du retard que je mets à accomplir ma promesse, je ne puis vous envoyer mes observations sous une forme tant soit peu châtiée. Vous qui avez tant de goût, vous verrez tout de suite que je vous les envoie telles que je les ai jetées avec feu sur le papier, au fur et à mesure de ma lecture, hirsutes et désordonnées ; si j’avais pu les reprendre, j’y aurais à coup sûr ajouté bien des choses et je les aurais rédigées avec un peu plus d’élégance, ou, à tout le moins, je les aurais allégées de leur verbosité. C’est pourquoi, Monsieur et cher ami, je vous supplie d’être mon avocat auprès de M. Poiret. Je voudrais que vous l’assuriez que j’ai lu son ouvrage avec le plus vif plaisir et que je suis plein d’admiration pour l’originalité des arguments par lesquels il confirme et il explique la doctrine des cartésiens : c’est cette admiration même qui m’a donné la hardiesse de critiquer un certain nombre de choses, non que je les tienne pour des espèces de verrues qui défigureraient un beau corps, mais simplement parce qu’elles me paraissaient prêter flanc à des instances et donner lieu à une explication plus détaillée. Aussi n’ai-je pas cru nécessaire d’entremêler mes remarques de louanges, bien que chaque page du livre en soit digne ; je me suis contenté de signaler ce qui me paraissait douteux, et je supplie ce savant auteur, s’il le juge bon, de bien vouloir résoudre pour moi ces difficultés ; personnellement, je préfère ses principes à tous les autres [4] et je souhaiterais donc disposer de réponses satisfaisantes aux objections par lesquelles on les combat ; or, puisque je ne suis pas capable de trouver tout seul de telles réponses, il ne me reste qu’à les demander à des philosophes plus savants et plus sagaces que moi. En vous présentant mes respects, cher Monsieur, je vous supplie de ne pas examiner ces pages négligées et mal digérées avec la pénétration de jugement dont vous êtes coutumier, et de n’y pas trouver un motif par trop légitime de mépriser un homme que vous avez honoré de votre bienveillance et qui en estimera toujours la continuation comme un grand bienfait. Savez-vous par hasard de qui je veux parler ? de celui même qui achève cette lettre en souhaitant de toute son âme que vous arriviez à l’âge de Nestor [5] et qui vous assure de son éternelle déférence.

Sedan, 13 avril 1679

Notes :

[1] Bayle avait mentionné sa liaison avec David Ancillon, Lettre 128, p.365 (et n.41) ; le pasteur de Metz avait trente ans de plus que Bayle, d’où la déférence de la lettre.

[2] Pierre Poiret (1646-1719) était Messin, ce qui explique qu’Ancillon l’ait connu. Poiret devint pasteur en 1672 dans le duché des Deux-Ponts ; chassé par la guerre, il se réfugia en Hollande et se livra dorénavant à ses penchants spéculatifs et mystiques. Disciple d’ Antoinette Bourignon, il allait devenir un infatigable éditeur de textes mystiques. Il publia Cogitationes rationales de Deo, animà et malo libri quatuor, In quibus quid de hisce Cartesius, ejusque sequaces, recte aut secus senserint, omnisque philosophiæ certiora fundamenta, atque in primis tota metaphysica verior, continentur (Amstelodami 1677, 4°) ; dans la seconde édition de l’ouvrage (Amstelodami 1685, 4°), Poiret fera figurer certaines additions et, entre autres, les objections formulées par Bayle (dont la copie manuscrite figure dans le dossier de Poiret à Amsterdam et dont la traduction française a été publiée par E. Labrousse dans les Œuvres diverses de Bayle (Hildesheim 1982), v.1, p.13-77). Sur Poiret, voir M. Chevallier, Pierre Poiret, in Bibliotheca dissidentium , Bibliotheca Bibliographica Aureliana , xcvi (Baden-Baden 1985), et, du même auteur, Pierre Poiret (1646-1719). Du protestantisme à la mystique (Genève 1994), et G. Mori, Tra Descartes e Bayle : Poiret et la teodicea (Bologna 1990) et Bayle philosophe (Paris 1999), p.55-88. M. Chevallier a procuré une édition photostatique de la 3e édition (Amstelodami 1715) des Cogitationes (Hildesheim 1990) accompagnée de la traduction des objections de Bayle.

[3] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[4] Entendez : les principes cartésiens : voir Lettres 114, p.299 et n.15, et Lettre 134, p.393-394 et n.16. Bayle ne semble jamais avoir été cartésien sans certaines réserves : voir Lettre 190, p..

[5] Voir Martial, 9, 30, 1 : c’est une allusion à un des héros de l’ Iliade renommé pour sa sagesse mais aussi pour son grand âge ; il avait vu trois générations humaines se succéder.

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