Lettre 168 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Sedan, avril ou mai 1679]

Extrait d’une lettre de Mr Basnage, contenant des particularités/ de sa famille

Le premier de cette famille qui a eté ministre s’appelle Nicolas Basnage [1], qui servit long tems en cette qualité dans un lieu de Basse Normandie, qu’on appelle S[ain]te Mere-Egli[ze] dont Mr le duc de la Force est à présent seigneur. Les massacres obligerent ledit Nicolas à se refugier en Angleterre. Il s’etablit à Norwiths [2] et y laissa plusieurs enfans qu’on n’a point connus. Il repassa en France avec 2 garsons et s’étant retabli à S[ain]te Mere-Eglise y mourut l’an 1598, l’un de ces fils mourut proposant* à Saumur, l’autre a continué la famille.

Il s’appelloit Benjamin [3] ; i[l] fut appellé pour servir l’Eglise de son pere des que [son] pere fut mort ; ainsi il quitta la Hollande où il étoit en ce tems là et vint succeder à son pere. Ç’a eté un des habiles ministres de ce siecle, fort eloquent, d’une grande présence d’esprit et tres consommé dans les affaires. Des l’an 1617, il fut deputé de sa province pour l’assemblée de Gap en Dauphiné, l’an 1618 pour celle de Loudun. En 1619 et [1620] pour celle de La Rochelle dont il fut secretaire. Cette assemblée l’envoya en Angleterre, et en Ecosse, d’où il fit venir de l’argent et du secours. On a les memoires de ce voyage [qui] contiennent des particularitez considerables. L’an 1637 il fut moderateur du synode national d’Alençon. En 1644 adjoint au moderateur (qui etoit Mr Garrissolles [4]) dans le [synode] national de Charenton. Il y eut quelque difficulte à son egard, car la reyne regente Anne d’Autriche luy ayant deffendu de s’y trouver, les ministres de deça* la Loire qui le con[nois]sent plus particulierement temoignèrent qu’ils ne pouvoient se trouver à cette assem[blée] si Mr Basnage n’obtenoit permission d’y assister ; sur cet incident la Cour revoqua la deffense, et luy permit d’y etre [5]. Il avoit eté appellé par les Eglises de Dieppe et de [R]ouen et s’etoit meme deja transporté* dans cette derniere, mais apprenant que pendant son a[bsen]ce, il se revoltoit* beaucoup de personnes dans son Eglise, il n’acheva pas de s’engager à Roüen, mais s’en retourna à sa première Eglize où il mourut fort agé en 1654, laissant 2 enfans masles asavoir Antoine, qui suit, et Henry, celebre avocat au parle[ment de] Roüen, pere de celuy qui m’a ecrit ces particularitez, et qui e[st] ministre de Quevilly [6].

Antoine est un celebre ministre, qui sert l’Eglise de Bayeux. L’ainé de ses enfans, filleul de Mr Bochart de Caen, dont aussi il porte le nom s’appellant Samuel, est [colle]gue de son pere [7], est le 4e ministre en ligne directe, ce qui fait voir que cette f[amille] est des plus anciennes dans la Robe, et a des dons eminens. Il est grand predic[ateur,] profond theologien, fort entendu dans les affaires. Il n’y a pas longtems qu’il a soutenu [avec] grand succez une conference publique contre le chef d’une mission [8] ... A tant* Mr [Basnage].

• Il n’est point necessaire de vous dire que la paix entre la France et l’Empereur fut [signée] à Nimègue le 5. de février, car depuis ce tems là vous l’avez peu assez apprendre [9]. [Plusieurs] princes de l’Empire ont fait aussi leur traitté, comme le duc de Newbourg, et le ma[rgrave de] Lunebourg [10]. Il ne reste qu’à terminer les differens du roy de Suede avec celuy de D[anemark] et avec l ’Electeur de Brandebourg [11]. Comme le Roy pretend que la Suede recou[vre ce qu’elle / avoit] perdu, la paix pourroit etre retardée si le Roy n’etoit assez puissant pour obliger ces [princes à faire] ce qu’il voudra[ ;] ainsi on espere de voir bientot la paix generale. Le roy [d’Angleterre] a renouvellé le Parlement [12], c’est a dire qu’ayant cassé celuy qui avoit eté fait après [son ret]our en son royaume, les villes et les provinces ont nommé des deputez tout nouv[eaux] pour former la Chambre des Communes, car pour la Chambre des Seigneurs, elle n’[est pas é]lective, le droit d’y entrer estant annexé à certaines dignitez, comme en France c[elui] de tenir seance au Parlem[en]t de Paris, est annexé à la qualité de duc et pair. Ce n[ou]veau Parlement n’a pas eté tel que le roy d’Angleterre s’imaginoit, car tous les membres [avoient,] des avant meme que de s’assembler, temoigné qu’ils vouloient pousser à toute outrance les [com]plices de l’affaire qui a fait tant de bruit [13]. Sur quoy, on a trouvé fort à propos que le [duc d’]York vuidat le royaume et le roy pour prevenir les procedures du Parlement qui [a com]mencé ses seances le 16 mars dernier, fit embarquer ce duc des le 13 au soir [14]. Il a passé [en H]ollande et doit de là s’en aller à Bruxelles jusqu’à ce que la tempete soit apaisée. Il a declaré [à l’] archev[eque] de Cantorbery et à l’ evesque de Londres qu’il vouloit vivre et mourir catholique romain [15].

[Mr Le] Bret, prevot de la cathedrale de Montauban a fait imprimer un Abbrégé de l’histoire [ecclesia]stique, qui sera bien tot suivi de l’ Abbrégé de l’histoire politique [16]. Ce sera un Abbrégé de l’[histoire] universelle qui nous manquoit en notre langue. Ce qui en est imprimé consiste en 3. vol. in [12]. Un [car]tesien nommé Mr Le Grand (c’est un François qui depuis long tems s’occupe à conduire par le [mo]nde de jeunes seigneurs anglois) a fait imprimer en Angleterre un cours de philosophie en [latin] [17]. Sa physique n’est presque qu’une traduction de Rohault et sa logique qu’une traduction de [L’Art] de penser [18]. Il a fait aussi un livre intitulé Historia naturae variis experimentis et ratiociniis [elucid]ata in 8° et une petite dissertation contre la connoissance des betes [19]. Mr Allix a fait impri[mer un tra]itté de vita et scriptis Tertulliani et un autre pour montrer que les decisions de toute sorte [de] conciles sont sujettes à nouvel [exam]en [20]. Mr Baluze a publié quelques manuscrits qui n’avoient point encore veu le jour [21].

A Monsieur/ Monsieur Ynard notaire royal rue/ Dauriol

pour faire tenir à Mr Bayle/ à Montauban

Notes :

[1] On ignore la date de naissance de Nicolas Basnage, dont Bayle nous apprend ici qu’il mourut en 1598.

[2] Sur la communauté wallonne de Norwich, voir W.J.C. Moens, The Walloons and their church at Norwich. Their history and registers, Publications of the Huguenot Society of London (Lymington 1887-1888).

[3] Benjamin Basnage aura un article dans le DHC. Il fut vice-président de l’assemblée politique de La Rochelle de 1621 : voir G. Cerny, Theology, politics and letters, p.12-16.

[4] Antoine Garrissoles (ou Garissoles) (1587-1651), pasteur et professeur de théologie à Montauban, où il eut Jean Bayle pour étudiant, composa de nombreux ouvrages et fut d’un dévouement désintéressé au service des Eglises réformées.

[5] La tradition familiale rapportée par Basnage fait ici un fâcheux amalgame entre le synode national, tenu à Charenton en septembre 1631, et le , tenu également à Charenton, mais en décembre 1644. Dans le DHC Bayle date correctement de 1631 la défense royale – finalement levée – faite à Benjamin Basnage de siéger au synode. Elie Benoist ( Histoire de l’Edit de Nantes, ii.519) nous apprend que le mécontentement de la Cour s’expliquait par l’activité antérieure de Basnage à l’assemblée de La Rochelle. Finalement (voir E. Benoist, p.523), il fut permis à Basnage, et à deux autres pasteurs qui avaient mécontenté la Cour, de prendre part au synode. Par ailleurs, en 1644, si Benjamin Basnage fut modérateur adjoint au synode, il ne fut pas l’un des députés chargés de saluer la reine-mère Anne d’Autriche.

[6] Henri Basnage de Franquesnay, père de Jacques Basnage, le correspondant de Bayle.

[7] Antoine Basnage sieur de Saint-Gabriel et de Flottemanville, fils de Benjamin, pasteur à Bayeux. Voir DHC, article « Basnage, Benjamin », rem. B. Antoine eut pour fils Samuel Basnage de Flottemanville, collègue de son père à Bayeux, puis, après la Révocation, pasteur à Zutphen, spécialiste d’histoire ecclésiastique, qui publia plusieurs ouvrages une fois installé au Refuge.

[8] Le missionnaire à qui Samuel Basnage de Flottemanville porta la contradiction s’appelait Jean-Baptiste Hué, sieur de Launay (ou Delauné) (1648-1722), docteur en Sorbonne. Voir de lui la Lettre […] à un de ses amis, docteur en théologie, demeurant à Caen, sur la conférence qu’il a euë avec Mr de Flottemanville, Ministre de Vaucelles, près Bayeux (Caen 1679, 4°) : L. Desgraves, Répertoire, ii.352, n° 6449.

[9] La Paix de Nimègue est annoncée dans la Gazette, n°14, nouvelle de Nimègue du 5 février 1679.

[10] Philippe-Guillaume de Bavière, duc de Neubourg, était beau-père de l’empereur Léopold par suite du troisième mariage de ce dernier avec Eléonore de Bavière. Voir Lettre 100, n.10 sur Ferdinand-Albert de Brunswick-Lunebourg.

[11] La Paix avec le Brandebourg ne fut finalement signée que le 25 octobre 1679. Louis XIV put imposer la restitution à la Suède, son allié militairement malheureux, de tous les territoires qu’avait conquis sur elle le Brandebourg.

[12] Le Parlement avait été dissous le 24 janvier (v.s.) et la nouvelle assemblée convoquée pour le 6 mars (v.s.). Voir la Gazette, n°14, nouvelle de Londres du 6 février 1679.

[13] Le « complot papiste ». Bayle suit cette affaire de près : voir Lettres 160, n.176, 163, n.30, 165, n.21 ; aux articles de la Gazette déjà signalés s’ajoute l’extraordinaire n°3 du 18 janvier 1679 : « Les particularitez de tout ce qui s’est passé à Londres, sur le sujet de la conspiration que le Parlement d’Angleterre a déclaré estre contre le Roy de la Grand’Bretagne, et contre l’Estat ». Il s’agit dans la présente lettre de certains pairs catholiques dénoncés avec une parfaite inconscience par Titus Oates pour donner de la consistance à son histoire de complot.

[14] Le 3 mars, selon le calendrier britannique (v.s.). Le catholicisme du duc d’York était ouvert et proclamé depuis 1669 : voir J.P. Kenyon, The Stuarts. A study in English kingship (London, Glasgow (1958), 8e éd. 1972), p.119-122 ; J. Miller, James II. A study in kingship (London (1978), re-éd. 1989), ch.5, p.54-65 ; M.K. Lansky, A Monarchy transformed. Britain 1603-1714 (London 1996), ch.10, p.240-262.

[15] William Sancroft (1617-1693), archevêque de Cantorbéry, prélat intellectuellement distingué et anglican rigide, est célèbre pour son refus de prêter serment d’allégeance à Guillaume et à Marie en 1690. Henry Compton (1632-1715), évêque de Londres à partir de 1675, sympathisait avec les non-conformistes et les protestants français.

[16] Henry Le Bret, Abrégé de l’histoire universelle (Paris 1679, 12°, 3 vol.) ; voir le JS du 20 février 1679, et Lettre 134, n.24.

[17] Antoine Le Grand était un récollet, auteur d’une Institutio philosophiæ secundum principia D.R. Descartes nova methodo adornata et explicata, editio tertia (Londini 1675, 8°) ; voir JS du 20 février 1679. La première édition semble avoir paru en 1672.

[18] J. Rohault, Traité de physique (Paris 1671, 4°, 2 vol.) ; A. Arnauld et P. Nicole, La Logique ou l’art de penser (Paris 1662, 12°), qui avait connu de nombreuses rééditions et qui était communément désignée comme « la Logique de Port-Royal ».

[19] A. Le Grand, Historia naturæ variis experimentis et ratiociniis elucidata (Londini 1673, 8°), et Dissertatio de carentia sensus et cognitionis in brutis (Londini 1675, 12°) ; ces ouvrages font l’objet d’une simple mention dans le JS du 20 février 1679.

[20] P. Allix, De Tertulliani vita et scriptis (s.l. 1674, 8°) ; De conciliorum quorumvis definitionibus ad examen revocandis (s.l. 1680, 8°), études qui furent regroupées dans Dissertationes tres (Paris 1680, 8°) : voir aussi Lettre 165, n.23.

[21] Voir le JS, du 20 mars 1679 : il s’agit de Miscellaneorum liber primus, hoc est collectio veterum monumentorum quæ hactenus latuerunt in variis codicibus ac bibliothecis (Parisiis 1678, 8°). Baluze poursuivra ce travail jusqu’en 1715, date à laquelle il en publiera le septième volume.

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