Lettre 169 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

[Sedan,] le 13 May 1679
Pour M[on] F[rère] Joseph

J’attens avec impatience M[on] T[rès] C[her] F[rère] la resolution que vous prendrez sur ce que j’ay proposé à N[otre] T[rès] H[onoré] P[ère] dans la lettre que je me donnai l’honneur de luy écrire environ la my-avril [1]. Mr Basnage qui vous veut procurer une condition* fort honnete* à Rouen ainsi que j’ay deduit plus au long, empechera qu’on ne la remplisse jusques à ce que vous ayez fait réponse, mais il faut se hater • de la donner, pendant que de son coté il m’avertira en quel tems on souhaitteroit que vous vous rendissiez là pour le plutot ou pour le plus tard, de quoi je vous avertiray afin que selon cela vous vous prepariez à ce voyage. Il ne sera pas nécessaire de le faire eclater ni d’en marquer précisément le sujet [2]. • On peut dire en general que desirant d’attraper les manieres françoises vous allez chercher fortune du coté de Saumur, où un ministre à qui vous serez recommandé trouvera moyen de vous etablir, et que c’est avec raison que vous preferez cette academie à celle de Puylaurens. Ces ouvertures generales sont dans le fonds ce que je vous propose, si bien qu’il n’y aura aucun mensonge à s’expliquer en ces termes. Les raisons que j’ay touchées dans ma precedente* me semblent assez fortes pour • n’y en point ajouter d’autres, comme il me seroit facile, ainsi je passe à la reveue de votre lettre du 17. avril [3], sur laquelle je n’appuyerai pas beaucoup pour le present, car comme il ne s’agit que de vous hater de repondre à la proposition de Mr Basnage, je ne vous ecrirai qu’un billet en comparaison des lettres que nous sommes convenus de nous ecrire, lorsque nous ne pensions qu’au train ordinaire, et non pas à l’affaire qui est venue sur les rangs par une surprise qui m’a paru bien agréable. Je souhaitte qu’elle vous la paroisse aussi. /

La premiere chose qui me frappa les yeux à l’ouverture de votre lettre fut l’irregularité de votre écriture qui va presque par des lignes diagonales. Vous ne sauriez croire combien les moindres choses servent quand on les possede, et combien elles nuisent quand on ne les a pas. Un tres honnete homme et habile dans le fonds seroit un secretaire desagréable ches un prince ou un seigneur allemand s’il negligeoit de bien orthografier et d’ecrire ses lignes droittes, et quand je parle de secretaire, j’entends tout homme dont on voudroît employer quelquefois la plume, en quoi si on a le bonheur de plaire, on fait souvent une chose qui sert à s’avancer de degré en degré. Ainsi ne sachant pas de quoi vous pourrez avoir besoin ni moi aussi, ne negligeons pas la moindre chose et tachons de faire tout le mieux que nous pourrons. Je loue Dieu de tout mon coeur du succez de votre première proposition [4]*, et le prie de vous augmenter ses dons et ses graces pour sa gloire et pour l’edification de son Eglise, et notre conmune consolation. Vos textes sont merveilleusement choisis. Il faut vous fortifier dans la langue latine puis que votre vocation à etre precepteur le demande necessairement, j’ay veu des proposans* qui ayant obtenu des conditions lorsqu’ils auroient eu besoin eux-mêmes qu’on leur eut corrigé leurs themes, ne les gardoient pas long tems. Ce que vous aurez de commode, c’est que vos disciples ne font que commencer. Je voi par ce que vous me dites de l’opera que vous lisez la Gazette, j’en suis bien aise car c’est une lecture qui n’est pas inutile. Ce seroit à N[otre] C[her] C[ousin] à me donner des nouvelles du s[ieu]r Ginville, lui qui est aux portes de Thoul[ouse] et qui eut peu envoyer cent fois chez Mr Arquien pour s’en informer [5]. Pour moi je n’ay rien à luy en dire. Il a raison de vous parler avec eloge de son esprit. Asseurez-le de ma veritable amitié. Vous trouverez les theses que vous me demandez dans un paquet que je fairai partir au 1er jour pourveu que je les puisse trouver, ce qui n’est pas si facile que vous croyez car outre / que ce n’est pas Chayer qui les a imprimées (il étoit deja mort et nous n’avons encore personne qui lui ait succédé), on ne garde pas de ces sortes de feuilles-là [6] . Vous me mandez que le régiment d’ Almanny fut defait à Raboun la Plaine, je trouve dans toutes les cartes Raon sur Plaine [7], et, je croi que c’est le véritable nom. Plaine est le nom d’une riviere sur laquelle ce Raon là est situé. Informez-vous au s[ieu]r Laf. [8] de la maniere dont son m[aît]re supporte sa prison et retenez-en le plus de particularitez que vous pourrez.

Je vous ay deja marqué 3 fois pour le moins que le livre de Mr Terson n’est pas imprimé [9] et qu’il le pourra etre un jour ; je n’en sais pas davantage. Les bons livres courent souvent en manuscrit plusieurs années et n’en sont que meilleurs : Nonaque prematur in annum [10], disoit Horace. Peut-etre que Mr Terson faira tenir sien* cette route-là. Vous ne devez point solliciter m[on] p[er]e d’écrire à Mr Du Bourdieu p[ou]r l’acte du synode de Nismes, car c’est une chose surannée et il y a long tems que Mr Jurieu a été eclaircy de tout ce qu’il demandoit [11]. Vous n’etez point en pays de commerce et ainsi on ne doit point s’addresser à vous pour avoir prompte expedition. Je m’etonne qu’en me parlant de Mad le de Paulo vous n’ayez pas fait mention des Preceptes galans que je vous ay envoyez pour elle des le commencement de l’hyver [12]. Faitez moi savoir si vous avez receu ledit paquet.

Ce que vous me dites des gasconismes dont tout votre c[anton] retentit me fait vous avertir d’etre toujours sur vos gardes pour en eviter la contagion. Les grosses fautes ne sont pas si à craindre que les petites, c’est pourquoi soyez en deffiance de toutes les façons de parler que vous ne verrez pas dans les bons livres, car quoi qu’elles ne soient pas des là positivem[en]t mauvaises, c’est au moins un prejugé qu’elles sont provinciales et une pure traduction du gascon. On voit des gens de ce pays-là qui croyent faire beaucoup pourveu qu’ils sachent exprimer en termes francois ce qu’ils conçoivent en gascon. Grand abus, ils ne parlent pas pour cela françois, c’est comme si on s’imaginoit parler latin / en disant d’un homme revêtu d’un habit qu’il auroit dérobé, est bene vestitus sine sibi fecisse facere vestem [13]. Tous ces termes sont latins, neanmoins la phrase est plus de la langue esclavonne [14] que de la latine. Il en va de meme de plusieurs Gascons qui nous traduisent leur langue au lieu de parler françois ; ils disent, je m’en suis fait 3 ecus ; on a fait au four aujourd’hui ches moi, et cent autres façons de parler qu’on entend aussi peu que le haut allemand. Les gens d’etude se garantissent des plus grossieres, mais il est bien difficile qu’ils evitent celles cy, par exemple que je trouve dans votre derniere lettre, je croy • de proposer le jour de Pentecote, pour dire, je croi que je proposeray[ ;] je verrai de proposer en latin pour dire je tacherai de proposer, ou je verrai si je pourrai proposer ; il est en ville, il a passé quelques jours en ville, pour dire icy ou dans cette ville. Vous ne sauriez etre assez circonspect, mais sachez aussi que cette circonspection est bien glorieuse, car on a tres bonne opinion d’un homme qui sans etre sorti de sa province, parle bien françois.

Asseurez de mes tres humbles respects Mr Rivals [15] ; le loyal Freinshemius saura que je me souviens de lui avec beaucoup d’estime, d’amitié et de reconnaissance et sic de cæteris [16]. Toutes vos nouvelles m’ont fait un assemblage* tres agreable, mais j’eusse souhaitté que vous eussiez repondu à mes questions ou en tout ou en partie. Il y en avoit une qui regardoit la maison de Paulo [17] ; or puis que vous avez l’honneur d’etre connu d’une demoiselle de cette illustre famille, il vous eut été facile d’apprendre ce que je vous demandois. Je n’ai pas peu trouver les theses de question* ; j’avois cru d’abord que vous me demandiez celles qui etoient en livret sur les 4 parties de la philosophie et j’en avois recouvré un exemplaire que je me preparois de vous envoyer, mais ayant releu v[ot]re lettre j’ay veu que ce n’etoient pas celles-là [18]. Mr Perou a été receu Ministre au dernier synode de Charenton tenu le 27 avril et jours suivants [19]. Il n’en est pas encore de retour. J’asseure de mes tres humbles respects N[otre] T[rès] H[onoré] P[ère]. Tout à vous

Notes :

[1] C’est la Lettre 166.

[2] Si Bayle suggère tant de discrétion, c’est certainement, comme toujours, pour éviter qu’on sache quoi que ce soit le concernant, même de manière très indirecte, comme le fait qu’il a pu trouver un poste de précepteur à son frère cadet.

[3] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[4] Les étudiants en théologie ou proposants s’exerçaient à des exposés ou à des prédications ; Joseph travaillait sous la surveillance de son père et de son frère Jacob et avait réussi une première épreuve : voir Lettre 165, p..

[5] Nous ne saurions identifier plus précisément Arquien (ou Arquier) ni Ginville. Le cousin de Bayle qui habite aux portes de Toulouse pourrait être Jean de Bayze, Saverdun étant assez près de Toulouse.

[6] Bayle reparlera à la fin de la présente lettre de ces thèses demandées par Joseph. Chayer avait été l’imprimeur de l’académie de Sedan.

[7] Raon-sur-Plaine, dans le département actuel des Vosges, non loin de Raon-l’Etape : la Plaine est un affluent de la Meurthe.

[8] Il s’agit probablement de La Fage, originaire du Carla et domestique de Lauzun, qu’il avait accompagné dans son emprisonnement à Pignerol : voir Lettre 68, n.13.

[9] Sur ce manuscrit de Jean Terson, voir Lettres 135, n.11, 157, n.2, et 163, n.17.

[10] Horace, Art poétique, 388 : « que ton œuvre reste cachée neuf ans ». Par inadvertance, Bayle met nonaque au lieu de nonumque.

[11] Jurieu désirait connaître la teneur d’un acte d’un synode provincial tenu à Nîmes. Jean Bayle avait été compagnon d’étude de Jean Du Bourdieu, pasteur de Montpellier.

[12] Sur M lle de Paule, voir Lettre 163, n.2.

[13] « il est bien habillé sans s’être fait faire son costume ».

[14] « esclavonne », forme ancienne pour « slavonne » : entendons, barbare, incompréhensible.

[15] Joseph se trouvant alors au Carla, c’est probablement Laurent Rivals, pasteur de Saverdun, que Bayle fait saluer.

[16] « et ainsi des autres ».

[17] Voir ci-dessus n.12.

[18] Voir la présente lettre, p.. Bayle avait cru que Joseph souhaitait voir des thèses de philosophie, mais il se rend compte que ce sont des thèses de théologie que Joseph désirait avoir.

[19] Isaac Pérou, reçu pasteur au synode provincial de Charenton, fut donné comme ministre au seigneur de Villers-le-Tourneur. Il y resta jusqu’à la Révocation, puis gagna Dordrecht, où il devint pasteur ordinaire en 1689. Pérou mourut en 1714. Le seigneur de Villers-le-Tourneur était Guy-Aldonce d’Auger (ou Dauger) : voir Lettre 172, n.7.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 117882

Institut Cl. Logeon