Lettre 170 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Sedan,] Le 16 may 1679

Je vous suis infiniment obligé, M[onsieur] E[t] T[res] C[her] F[rere] de ce que pour me tirer d’inquietude vous n’avez pas voulu attendre à me donner de vos nouvelles, que vos grosses dépêches fussent achevées, et votre lettre du 17 avril [1] est venu tout à fait à propos et m’a rempli de consolation, m’apprenant votre bon etat, et le dessein où vous etes de m’ecrire fusè et copiosè [2]. Quoique je n’aye pas la meme raison de vous ecrire avant que d’avoir une longue epitre toute formée, n’y ayant que peu de sepmaines que je vous ay appris mon etat, je ne laisserai pourtant pas de vous addresser ce billet pour vous prier de vous determiner promptement sur la proposition que m’a faite Mr Basnage concernant notre c[adet] [3]. Examinez ce qu’il y a à dire pour et contre, et faitez moi savoir à quoi vous vous serez résolu, car on attendra votre réponse avant que d’admettre d’autres postulans, qui ne sont pas en petit nombre. La seule chose que je voi de facheuse là-dedans, c’est que notre c[adet] n’a pas encore jetté ses fondemens de theologie sous des professeurs, et s’il eut été possible, j’eusse fort souhaitté que cette conditîon* ne se fust presentée que d’icy à 18 ou 20 mois, afin qu’il eut eu le tems de prattiquer l’academie ; mais le moyen d’esperer que la fortune se reigle à nos affaires, ce n’est pas sa coutume à notre egard, et il faut prendre le parti de rectifier ses contre temps le mieux qu’il nous sera possible. Au fonds, il aura etudié en theologie pres d’un an et cela bien methodiquement selon qu’il me le marque. Il a besoin de se fortifier dans les belles lettres, c’est ce qu’il pourra faire pendant qu’il sejournera à Rouen, sans neantmoins interrompre l’etude de la theologie, dans laquelle il sera puissamment assisté des conseils et des livres de Mrs les ministres. Il pourra proposer* à Quevilly et profiter de la censure* de ces mêmes ministres et apres quelques années, il s’en ira avec ses disciples à Saumur où il etudiera dans toutes les formes sa theologie. Ce sera un merveilleux soulagement pour N[otre] T[res] H[onoré] P[ère] de n’avoir à débourser quoi que ce soit, à quoi il seroit obligé si la condition etoit ailleurs, parce qu’on n’y donne que la depense de bouche. On donnera à n[otre] c[adet] 200 francs avec lesquels il pourra se tenir équippé fort honnetement* et fournir aux depenses nécessaires, ce qui lui doit suffire, car quand il le pourroit, il ne devroit pas donner dans le superflu.

Je prens beaucoup de part* aux allarmes de votre colloque et supplie le bon Dieu de garantir la dispersion des troupeaux qui y sont encore recueillis. Il est certain que la nouvelle du jugement des partages a rempli d’effroy tout notre party dans le royaume [4]. La province de Normandie avoit indit [5]* un jeûne pour tacher d’appaiser la colère de Dieu, et le 27 d’avril avoit été nommé pour cela, mais sur l’avis qu’on eut que les adversaires avoient mal interpreté celui que la province de l’Isle de France avoit celebré le vendredy sainct [6], on l’a differé jusques à un tems moins suspect. On a trouvé fort étrange que pendant que toute la France se réjouissoit de la paix que le Roy a faitte aux conditions qu’il luy a plu, nous fissions des jeûnes comme pour marquer que la felicité publique de l’Etat est regardée parmi nous comme le plus grand fleau de nos Eglises. Dieu veuille que vos jeûnes et vos extraordinaires devotions ne vous exposent pas à de semblables jugemens, et qu’elles ayent la force de detourner les arrêts du Conseil que vous redouttez.

A propos de ce que je viens de dire, je me souviens du vacarme que l’on fit l’an 1660, du jeûne que nous celebrames par tout le royaume par ordre du synode national de Loudun. On disoit que nous avions pris le tems de la paix entre les 2 couronnes et du mariage du Roy [7]. /

L’arret qui regarde les bancs de nos temples a été donné à l’occasion de madame de La Mesangere, femme d’un conseiller de Rouen et d’une autre dame, femme d’un gentilhomme qui eurent un grand different pour une place dans le temple de Quevilly ; la femme du gentilhomme, fiere et violente*, n’ayant pas cru qu’on luy eut fait justice dans le parlement de Rouen porta l’affaire au Conseil, et de là est sorti cet arrêt [8]. Il a été executé à Roüen avec tant de rigueur qu’on n’y a laissé aucun banc à don, ni fermé, non pas meme celui du consistoire. Dieu nous preserve de pis, on nous fait apprehender tout, et le Conseil du Roy paroit en toutes rencontres aigri et envenimé contre notre Religion, mais Dieu est assez puissant pour nous sauver, si nous nous mettons bien avec lui par une sainte vie.

Je tacherai de deterrer ce que vous me marquez, la premiere fois que je pourrai faire un voyage à Paris, car sans cela il me seroit impossible d’en venir à bout, et ceux que l’on pourroit employer pour cela, comme Mr Terson, sont si negligens à répondre que ce n’est pas la peine de s’adresser à eux. Je vous diray en attendant que Mr La Riviere se commettoit plus qu’il ne pensoit, d’alleguer un fait comme celui-là sans savoir comment il l’eut peu verifier. Mr Morus de qui il tenoit cela l’avoit dit en prechant [9], c’est-à-dire dans un etat où son imagination etoit si echauffée qu’il ne s’amusoit pas à raporter mot à mot ce qu’il avoit leu, il y donna peut-etre un tour outré et plein d’exaggeration ; apres tout, il etoit mort et n’avoit point cité son autheur, il avoit puisé peut-etre ce fait dans quelque manuscrit qui n’a jamais été imprimé ou dans quelque piece satyrique dont l’Italie est toute pleine, où ce grand homme avoit voyagé. Jugez en cas d’affaire devant un intendant comment Mr Lariviere eut justifié ce passage. Dans des choses comme cela, il faut avoir consulté l’original, car de quelque bonne foy que soient les compilateurs de passages, ils ne laissent pas de vous tromper après s’etre trompez eux-mêmes pour n’avoir pas examiné assez exactement ce qui précède et ce qui suit, de quoi Mr Du Plessis-Mornay nous diroit bien de nouvelles au sujet de sa conference avec le cardinal Du Perron [10].

Quoi que le livre de Mr Daillé que vous me demandez ait été imprimé icy, il m’a été impossible de l’y trouver, parce que les librairies de ce tems là ont été vendues et dissipées [11] ; j’ay été plus heureux à l’egard du Ramus Olivæ  [i], car je l’ay trouvé chez un relieur que nous avons icy. Je vous l’envoye avec un traitté de Mr Du Moulin que j’ay acheté dans un encan* me souvenant que vous avez L’Eclaircissemt des controverses salmur[iennes] dont celui-cy est comme une suitte, vous y verrez de choses particulieres touchant Mr Cameron [12]. J’y ajoute des theses que le frere de Mademoiselle Jurieu [13] fit icy etant proposant ; un traitté de Mr de Villemandy, la moitié d’un livre de Mr Naudé qui vous paroitra tres curieux, et un livre hebreu que j’achetai au meme encan parce qu’on le joignit avec les autres [14]. Notre c[adet] m’écrit [15], que vous serez à Mont[auban] au 1er jour et qu’il m’enverra sa proposition avec quelques theses par v[ot]re moyen ; dites lui qu’il en sera le porteur lui meme et de quelque traitté que je vous pourrai marquer. Mr et Mademoiselle Jurieu vous asseurent de leurs tres humbles services. Ils partirent hier pour Aix la Chapelle dont les bains chauds ont été jugez necessaires à la guérison de Mademoiselle Jurieu [16]. Mademoiselle Du Moulin leur tante est enfin de retour depuis 8 jours [17]. Je lui ay fait vos complimens dont elle vous remercie. Elle m’a apporté un catalogue de livres dans lequel j’ay veu celui cy, Memoires de la vie de François Dusson, seigneur de Bonrepaux, Bonac, Bezac, Seignaux et Montolieu où l’on voit tout ce qui s’est passé de plus considerable pendant les derniers troubles de France au sujet de la Religion, à Amsterdam 1677 [18]. Le Roy a nommé une Chambre ardente pour faire le procez à des empoisonneuses celebres qui ont enlevé à la France, dit-on, ses plus grands ornemens comme Mr de Marca, Mr de Lyonne [19]. Vous aurez des nouvelles de livres une autrefois.

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[2] « amplement et abondamment ».

[3] Allusion à la Lettre 166 et à la possibilité d’un emploi de précepteur pour Joseph Bayle à Rouen. Bayle insiste encore dans la présente lettre sur les avantages d’un tel emploi : Joseph pourrait bénéficier de la science des pasteurs de Rouen pour poursuivre par lui-même ses études de théologie. Il est difficile de déterminer la raison pour laquelle, au Carla, on ne poussa pas l’affaire. Jean et Jacob Bayle étaient peut-être conscients de la faiblesse de Joseph en latin, ou de tels de ses autres défauts que la suite montrera. Il est également vraisemblable que les difficultés d’argent de la famille rendaient impossible de réunir la somme nécessaire pour équiper le jeune homme et assurer ses frais de voyage.

[4] La paix établie, le Conseil du roi allait trancher les nombreux cas où les commissaires royaux n’avaient pu s’accorder sur une sentence, les cas de « partage ». Voir Lettre 165, n.26.

[5] Le verbe « indire » se rencontre moins souvent que le nom « indiction », qui a eu divers emplois au cours des âges et figure encore dans les dictionnaires. En droit romain, puis droit féodal, il s’appliquait à la répartition des impôts à telle ou telle date. Dans l’usage ecclésiastique, il désignait une période chronologique datant de la victoire du christianisme sur le paganisme. On l’employait aussi en parlant de la fixation à un jour donné d’un concile, d’un synode, d’un jeûne.

[6] Le synode d’Ile de France, qui s’était ouvert le 24 avril 1679, avait prévu un jeûne à célébrer dans l’année présente et dans la suivante, tout en chargeant prudemment le consistoire de Charenton d’en fixer la date (SHPF, Ms 563-1, f.132 v). En effet, un peu plus bas (f.135 v), le synode attribue toutes les épreuves qui frappent les Eglises Réformées de France à l’endurcissement et à l’impénitence de leurs fidèles, qui attiraient sur ceux-ci la vengeance divine.

[7] Le synode national de Loudun institua un jeûne pour tous les réformés fixé au 25 mars 1660. Ce jeûne fournit un prétexte à l’abjuration du pasteur de Poitiers, Samuel Cottiby (vers 1630-1689), dûment orchestrée par le jésuite Jean Adam (1605-1684) : Cottiby justifiait son abjuration par l’horreur que lui inspirait la félonie des réformés, décrits comme étrangers à la joie publique causée par la paix des Pyrénées et par le mariage du roi. L’effet de ces accusations fut si désastreux que Jean Daillé jugea nécessaire d’entrer en lice par une Lettre escrite à M. Le Coq, sieur de La Talonnière, sur le changement de religion de M. Cottiby (Charenton 1660, 8°), ouvrage qui fut à l’origine de toute une polémique.

[8] Marguerite de Rambouillet (1658-1693), fille d’ Antoine de La Sablière et de Marguerite Hessein, la protectrice de La Fontaine, épousa le 14 mars 1678 Guillaume Scot (?-1682), sieur de La Mésangère, puis, en secondes noces, en 1690, Charles de Nocey (ou Nocé), un des roués du Régent. C’est elle dont Fontenelle a fait son interlocutrice dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes. On ignore quand Mme de La Mésangère abjura le protestantisme ; ce pourrait avoir été en même temps que sa mère, en mars 1685. Jean de Roësse, sieur de Beuzevillette, soutint un long procès contre Guillaume Scot de La Mésangère au sujet d’un banc dans le temple de Quevilly, procès qui donna lieu, au Conseil du roi devant lequel il avait été porté, d’imposer le retranchement des bras et des dossiers de tous les sièges. Notons qu’un arrêt du Conseil du 19 février 1672 avait déjà défendu aux magistrats protestants d’avoir des sièges élevés dans les temples, mais à défaut de l’élévation du siège, il pouvait y avoir rivalité sociale quant à l’importance des accoudoirs ou des dossiers dans une société aussi férue de discriminations que celle du siècle. La mesure fut appliquée à Charenton en avril 1679 (Douen, La Révocation, i.333).

[9] Voir Lettre 164, n.19 : dans un sermon prêché au synode de Saverdun, Falentin de La Rivière avait cité un fait historique qui avait intrigué Bayle ; nous apprenons ici qu’il l’avait trouvé dans un sermon d’ Alexandre Morus.

[10] La fameuse conférence au cours de laquelle le cardinal Du Perron avait pu reprocher à Duplessis-Mornay cinq cents citations fausses ou tronquées dans son Traité de la vérité de la religion chrétienne. La conférence entre les deux hommes eut lieu à Fontainebleau en mai 1600, et Du Perron, soutenu par Henri IV, y triompha.

[11] Il pourrait bien s’agir des Considérations sur le Discours pacifique de M. de Chaumont (Sedan 1634, 12°) de Jean Daillé. Jean de Chaumont (1583 ?-1667), sieur de Bois-Garnier, controversiste catholique, avait publié un Discours pacifique, ou reponse à la Lettre du sieur d’Aillé, ministre à Charenton (Paris 1634, 8°) ; cette lettre était la Lettre de Jean Daillé à M. de Monglat où il respond aux remarques faites sur son Apologie par M. J. de Chaumont, […] garde des livres du cabinet de S.M. (Charenton 1633, 8°). Jean Daillé avait publié l’ Apologie des Eglises réformées où est monstrée la nécessité de leur séparation d’avec l’Eglise romaine contre ceux qui les accusent de faire schisme en la chrestienté [à savoir, le Père Cotton] (Charenton 1633, 8°). Les Remarques de Chaumont furent assurément imprimées, mais nous n’avons pu en localiser d’exemplaire et donc en connaître le titre exact.

[i] R amus olivae septentrionalis primus, baccas nonnullas religiosae paci redolentes, & concordiae ecclesiasticae sacras, inter Christianos diffundens […] Juxta exemplar quod Strengnesiæ excudebat Z. Brockenius (s.l. 1656, 12°). L’auteur était Johannes Matthiae (parfois, Matthias) (1592-1670), évêque luthérien de Strangnäs, en Suède (dans l’archidiocèse d’Upsala). Matthiae avait été précepteur de la reine Christine ; son irénisme, comme celui de Dury qui l’a influencé, se limite aux confessions protestantes : voir M.-M. Tabaraud, Histoire critique des projets formés depuis trois cents ans pour la réunion des communions chrétiennes (Paris 1824, 8°), p.318-319. Le Ramus olivæ s’ouvre sur une lettre au roi Charles-Gustave de Suède, qui parut aussi isolément : Apographum literarum… ad Regem Suediae. In quibus consilia concordiæ ecclesiasticæ hoc tempore inter Evangelicos promovendæ, Suæ Majestati prolixè commendat (Hagæ Comitum 1656, 12°). Un peu plus tard, Bayle fera une allusion à ce dernier texte ( NRL, juin 1686, art. vi, in fine) ; il croit que Matthiae aurait été déposé en 1664, mais en fait l’évêque avait démissionné sous la pression de luthériens qu’indignait son indulgence pour les réformés ; à en croire Bayle, il jugeait la fin du monde imminente. Notons que Matthiae avait dûment déploré la conversion au catholicisme de la reine Christine, son ancienne élève.

[12] Eclaircissemens des controverses salmuriennes ou defense de la doctrine des Eglises réformées (Leyde 1648, 8°). Le livre que Bayle a pu trouver est probablement Judicium P. Molinæi de Mosis Admiraldi libro adversus F. Spanheimium, seu pro Dei misericordià et sapientià et justitià apologiæ libri III (Rothomagi 1649, 8°) ; une autre édition parut à Rotterdam sous le titre : Petri Molinæi de Mosis Amyraldi adversus Fridericum Spanheimium libro judicium, seu pro Dei misericordia et sapientia et justitia apologia (Rotterodami 1649, 8°) : cet ouvrage est une source indispensable de renseignements sur la personnalité et la carrière de John Cameron (vers 1579-1625), théologien écossais qui professa à l’académie de Saumur et dont Amyraut appréciait la doctrine. Le Judicium est largement cité dans l’article « Cameron (John) » du DHC. Voir aussi sur Cameron l’article de T.P. Henderson dans le DNB, viii (1886), p.295-296, et G.B. Maury, « John Cameron : a Scottish Protestant Theologian in France (1579-1625) », Scottish Historical Review, 7 (1910), p.325-345.

[13] Il s’agit ici nécessairement de Pierre III Du Moulin, seul frère d’ Hélène (voir Lettre 160 et notre généalogie de la famille Du Moulin) ; il avait donc été proposant à Sedan avant de devenir secrétaire de Guillaume d’Orange.

[14] Le seul ouvrage identifiable de cette liste est probablement la Manuductio de Pierre de Villemandy : voir Lettre 164, n.39.

[15] Cette lettre est perdue.

[16] Nous ne la savions pas malade : peut-être cela démontre-t-il qu’il nous manque des lettres de Bayle aux siens.

[17] Marie Du Moulin avait fait un long séjour aux Provinces-Unies : voir Lettre 160, n.5.

[18] François d’Usson (1595-1667), né au Mas d’Azil. Le titre de l’ouvrage (Amsterdam 1677, 12°) est exactement cité par Bayle. La dédicace – à Bonrepaux – est signée La Troussière. Nous ne savons si ce nom est fictif ou s’il désigne un personnage qui nous est demeuré inconnu. L’opuscule pour lequel Bonrepaux avait fourni des documents est de tonalité protestante.

[19] Catherine Deshayes, femme d’ Antoine Monvoisin, dite la Voisin, avait été arrêtée le 12 mars et le scandale de « l’affaire des poisons » battait alors son plein. Bayle se fait ici l’écho de rumeurs fantaisistes attribuant au poison la mort de l’archevêque de Toulouse, Pierre de Marca (1594-1662), immédiatement après sa désignation pour l’archevêché de Paris, et celle du secrétaire d’Etat, Hugues de Lionne (1611-1671). Voir F. Funck-Brentano, Le Drame des poisons (5e éd., Paris 1902).

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