Lettre 171 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Sedan, le 26 de mai 1679

J’ai apris, mon cher Monsieur, par notre cher Monsieur Basnage, que l’on vous entendoit prêcher à Saint Pierre [1] depuis quelque tems et cette nouvelle m’a extrêmement réjoui ; car enfin, un homme dont les talens pour la chaire sont si rares ; qui a tant fait admirer son éloquence ; et qui soutenoit la grandeur de la doctrine de l’Evangile avec tant d’esprit et d’imagination, ne devoit point passer le plus beau de son tems hors de ce bel emploi ; et c’étoit envier au public un trésor qui peut couler abondamment et enrichir la patrie et les païs étrangers que de lui former des digues qui arrétassent sa course. Je suis sur que ce sera un nouvel attrait pour les proposans* et que désormais ils iront dans votre florissante académie aussi bien pour y apprendre à bien précher, que pour y devenir bons théologiens.

En attendant que je puisse vous envoyer quelques curieuses nouveautez de Paris, où j’espère aller passer l’automne [2], voici ce que je sai touchant la République des Lettres. J’ai lu un livre / in-12, imprimé à Amsterdam, chez Jacob Smith, l’an 1678, intitulé Traité des cérémonies superstitieuses des juifs, tant anciens que modernes, qui est bien le plus rempli de doctrines impies que j’aie jamais lu. Jamais je n’ai vu traiter l’Ecriture Sainte si cavalierement. L’auteur avance, sans détour, que tous les livres du Vieux Testament, jusques aux Paralipomenes exclusivement, sont un ramas d’histoires qu’Esdras avoit compilé de divers endroits à dessein de composer un juste systême de l’histoire de sa nation ; qu’il prenoit de déçà, délà, des mémoires, et souvent de différens auteurs qui n’étoient d’accord ni quant au tems, ni quant au motif des faits ; et qu’un jour, s’il eut vecu, il eut choisi parmi ces memoires ce qu’il eut trouvé de plus vraisemblable et en eut fait un corps d’histoire, exact et bien suivi ; que la mort l’aiant prévenu, on trouva, parmi ces papiers des compilations indigestes et mal en ordre, dont on batit divers livres, qui s’appellent les uns le Livre de Josué, les autres, l’Exode, etc ; et que c’est la raison du peu de justesse qu’il y a, à ce qu’il pretend, dans la narration des faits, et des contradictions, qui éxercent si fort les théologiens. Ce qu’il dit sur la fin, que le prince est le souverain maître de la religion, me feroit penser que l’auteur est le fameux Spinosa, qui a composé de semblables pensées son Tractatus theologico-politicus  [3]. /

Mr l’abbé Fléchier vient de nous donner la vie du Grand Theodose [4]. On l’estime fort, tant pour la belle élocution que pour les beaux événemens dont elle donne le detail. Il y a plusieurs bonnes plumes, qui, par l’ordre du Roi, composent la vie des plus grands hommes des siecles passez, en faveur de Mr le Dauphin à qui l’on propose tout autant de grands modeles que l’on peut [5]. On m’a promis de me faire voir l’ Oraison funebre de feu Mr le prémier president de Lamoignon par le même Mr Fléchier [6]. Vous savez, Monsieur, que c’est un maître-homme en fait de panegyriques. On travaille à Londres à une édition de Josèphe, qui sera accompagnée des notes de feu Mr Petit [7], professeur à Nimes, dont la veuve vendit au chancelier Hyde les écrits de son mari sur cet historien ; desquels ensuite le chancelier fit présent à l’Université d’Oxford. Cette édition pourra nuire à celle que Mr Le Moine prépare depuis si long-tems, et qui sera le fruit de toutes ses veilles : neanmoins, comme Mr Le Moine a fait un travail bien different des commentateurs ordinaires ; car, on dit qu’il éxplique à l’occasion du texte de Josèphe, les plus difficiles passages du Vieux Testament ; il n’y a pas apparence que le dessein des Anglois lui fasse discontinuer le sien. En attendant que ce grand ouvrage soit prêt, il s’en va faire impri / mer un recueil de pieces nouvelles, ausquelles il joindra une Préface d’ Euthymius sur les Pseaumes, de laquelle Mr Vossius lui a fourni un supplément [8]. La Harangue que Mr Le Moine prononça sur le regne du Messie en quittant le rectorat a été imprimée, comme vous savez sans doute [9]*.

Messieurs Spanheim , vos illustres compatriotes, se signalent de mieux en mieux par leurs savans ouvrages. On m’écrit que l’ ainé fait imprimer à Amsterdam un Traité sur les sybilles pendant que Mr Vossius, chanoine de Windsor, en fait imprimer un autre sur le même sujet à Oxford [10]. Je croi qu’ils donneront sur les doigts d’une étrange façon au jésuite Crasset, qui a écrit depuis un an en çà* contre Mr Blondel, en faveur des oracles attribuez / aux sybilles [11]. On m’a parlé de plusieurs doctes dissertations de Mr Spanheim le professeur, comme de L’Incrédulité des Juifs, de la conviction des athées, du passage de Josèphe en faveur de Jésus-Christ [12].

Un avocat au Parlement de Paris nommé Ferrand, a publié un livre qui est fort savant et fort curieux. Ce sont des Considérations sur la religion chrétienne, où il explique l’oracle de Jacob, de la translation de l’autorité souveraine à l’avenement du scilo et les LXX semaines de Daniel, d’une façon fort docte et fort solide [13]. Il y a un Docteur de Sorbonne, nommé Mr Thiers, qui paroit être du gout de feu Mr de Launoy, à l’égard de plusieurs abus de l’Eglise romaine ; bien qu’il ait écrit autrefois contre Mr de Launoy sur l’autorité de l’argument negatif, c’est-à-dire, tiré du silence des auteurs contemporains [i]. Ce Mr Thiers vient de composer un ouvrage sur la superstition [14], où il dit plusieurs choses qui n’ont pas plu aux moines ni aux bigots ; et on craint qu’ils n’aient le / credit de le faire supprimer. Il avoit déjà publié un livre sur l’ Exposition du Saint Sacrement où il paroissoit ne pas approuver qu’elle fût si fréquente ; et un autre intitulé L’Avocat des pauvres, où il enseigne aux bénéficiers l’usage qu’ils doivent faire de leur revenu [15]. Mais c’est aperire ora non unquam credita Teucris [16]. Il est de Chartres, aussi bien que le célèbre Mr Nicole, auteur du livre de La Perpétuité de la foi et des Essais de Morale.

Je vous supplie, Monsieur, d’assurer de mes très humbles respects Mrs Turretin et Bourlamachi, et de savoir de Mrs Léger et Pictet, que je salue de tout mon coeur, s’ils ont reçu les lettres que j’eus l’honneur de leur écrire au mois de janvier dernier [17]. J’y donnois une petite commission à Mr Léger. La pauvre Mademoiselle Falque méritoit une plus longue et plus heureuse vie, et j’ai été bien affligé de sa mort [18].

Continuez-moi, mon très cher Monsieur, l’honneur de votre amitié, puisque je la regarde comme le plus précieux trésor que je puisse posseder ; donnez moi de vos nouvelles souvent. Je suis tout à vous.

Pour nouvelles d’Etat, je n’en sai point. Nous avons ici Mr de Créqui, et trois lieutenans généraux, qui disent qu’ils ne savent rien de ce qu’on veut faire d’eux [19]. Le secret est à la mode.

Notes :

[1] L’ancienne cathédrale est le plus grand temple de Genève. Si la Vénérable Compagnie n’avait pas jugé bon de confier une paroisse à Minutoli, avec le passage des années elle allait lui permettre de prêcher de temps à autre, marquant ainsi le retour au bercail de la brebis autrefois égarée. Voir Lettre 93, n.7.

[2] C’est plus exactement la fin de l’été et le début de l’automne que Bayle passera à Paris pendant les vacances de l’Académie.

[3] La conjecture était fondée : le livre de Spinoza avait paru sous plusieurs titres. Voir P. Vernière, Spinoza et la pensée française avant la Révolution (Paris 1954).

[4] Esprit Fléchier, Histoire de Théodose le Grand, pour Mgr le Dauphin (Paris 1679, 4°), dont les rééditions se sont succédé jusqu’au milieu du siècle.

[5] Ce sont les ouvrages ad usum Delphini  : voir C. Volpilhac-Auger (éd.), La Collection Ad usum Delphini. L’Antiquité au miroir du Grand Siècle (Grenoble 2000).

[6] Esprit Fléchier, Oraison funèbre de M. le premier président de Lamoignon, prononcée à Paris dans l’église S. Nicolas du Chardonnet, le 18 février 1679 (Paris 1679, 4°).

[7] Sur Samuel Petit et son œuvre, voir Lettre 103, n.4.

[8] En fait, les Varia sacra seu sylloge variorum opusculorum græcorum ad rem ecclesiasticam spectantium ne paraîtront que bien plus tard (Lugduni Batavorum 1685, 4°, 2 vol.), et Bayle les présentera longuement dans les NRL, mars 1685, art. IX, et juin 1685, art. II. Euthymus Zigabenus de Constantinople, moine byzantin du siècle, fut un auteur abondant.

[9] Etienne Le Moine avait prononcé un premier discours en inaugurant son rectorat : Oratio inauguralis de Jesu vero Messia (Lugduni Batavorum 1677, 4°) et un autre en quittant cette charge annuelle : Oratio de Jesu, æterno Ecclesiæ rectore, habita cum fasces rectorales et supremum in Academia magistratum deponeret (Lugduni Batavorum 1678, 4°). Bayle a confondu les deux discours.

[10] Frédéric Spanheim le père (« l’aîné ») n’a rien publié sur les sibylles, son fils non plus, comme l’observe Des Maizeaux. Isaac Vossius, De Sibyllinis aliisque quæ Christi natalem præcessere oraculis. Accedit ejusdem responsio ad objectiones nuperæ criticæ sacræ [P. Simonii] (Oxoniæ 1680, 8°, et Lugduni Batavorum 1680, 12°). Ce dernier livre devait faire scandale : voir D.S. Katz, « Isaac Vossius and the English Biblical critics, 1650-1689 », in Scepticism and irreligion in the 17th and 18th centuries, éd. R.H. Popkin et A. Vanderjagt (Leiden 1993), p.142-184.

[11] Sur ce livre de Crasset, voir Lettre 154, n.12.

[12] Frédéric Spanheim le fils, De Causis incredulitatis Judæorum, et de Conversionis Mediis Considerationes Extemporaneæ (Lugduni Batavorum 1678, 12°) ; L’Athée convaincu en quatre sermons sur les paroles du pseaume XIV, vers. 1 « l’insensé a dit en son cœur il n’y a point de Dieu », prononcez en l’eglise de Leyde (Leyde 1676, 8°). Frédéric Spanheim mentionne sa dissertation sur le témoignage de Josèphe en faveur du Christ ( Antiquités judaïques, liv.18) dans son Introductio ad historiam et antiquitates sacras : Cum appendice chorographica & critica. Majoris operis epitome, in usus academicae juventutis (Lugduni Batavorum 1675, 12°). La partie de cet ouvrage consacrée au Seculum primum comporte (p.263) une liste de Testimonia Exotica Evangelicae Historiae, où sont indiqués le témoignage de Josèphe et les noms d’auteurs anciens et modernes qui l’ont cru authentique. Spanheim affirme avoir parlé plus au long de tout ceci dans une « dissertation spéciale », et l’édition de ses Opera (Lugduni Batavorum 1701-1703, folio, 3 tomes en 2 vol.), i.534, ajoute que cette dissertation est dirigée contre Tanneguy Le Fèvre. Celui-ci avait publié en 1655 sa « diatribe » sceptique, Flavi Josephi De Jesu Dom. testimonium suppositum esse ([Saumur] 1655, 8°). Nous n’avons pu localiser la dissertation de Spanheim, ni même en découvrir le titre complet, mais nous supposons que, s’il s’agit vraiment d’une réponse à l’ouvrage de Le Fèvre, elle doit figurer parmi les premières publications de Spanheim.

[13] Louis Ferrand (1645-1699), avocat au Parlement de Paris, Réflexions sur la religion chrétienne. Tome I, contenant l’explication des prophéties de Jacob et de Daniel sur la venue du Messie, Tome II, contenant quatre discours, le de l’ancien senat de la Judée et des juridictions qui en dependoient, le 2 e des proselytes, le 3 e des paraphrases chaldaïques, le 4 e de l’année des Juifs, avec l’apologie de la reponse de Joseph[e] à Apion, ou l’eloge de la Bible (Paris 1679, 12°, 2 vol.), i.22-26. Cet ouvrage comporte, dans l’introduction, la première allusion en français au manuscrit clandestin : Theophrastus Redivivus . Pour les prophéties de Jacob et Daniel sur la venue du Messie ( Silo ou Siloh), voir Genèse 49,10 et Daniel 8,13-14. L’interprétation de Silo(h) comme désignant le Messie était de date récente et reste douteuse.

[i] Exercitatio adversus Jo. de Launoy dissertationem de auctoritate negantis argumenti (Parisiis 1662, 8°), puis Defensio adversus Jo. de Launoy appendicem ad dissertationem de auctoritate negantis argumenti (Parisiis 1664, 8°). L’ouvrage de Jean de Launoy s’intitulait De auctoritate negantis argumenti dissertatio (Parisiis 1662, 8°).

[14] J.-B. Thiers, Traité des superstitions selon l’Ecriture sainte, les décrets des Conciles et les sentimens des saints Pères et des théologiens (Paris 1679, 12°) ; voir B. Dompnier, « Les hommes d’Eglise et la superstition entre et siècles », in La Superstition à l’âge des Lumières, dir. B. Dompnier (Paris 1998) , p.13-47.

[15] Traité de l’exposition du saint sacrement de l’autel (Paris 1678, 12°) ; L’Avocat des pauvres qui fait voir l’obligation qu’ont les bénéficiers de faire un bon usage des biens de l’Eglise et d’en assister les pauvres (Paris 1676, 12°).

[16] Voir Virgile, Enéide, ii.246-7 : « ouvrir des lèvres qui n’ont jamais été crues par les Troyens ». Il s’agit, chez Virgile, des prédictions de Cassandre.

[17] Ces lettres sont perdues.

[18] C’est sans doute par l’intermédiaire de Louise Marcombes que Bayle a appris la mort de Mlle Falque, la gouvernante des enfants Dohna du temps où il était leur précepteur : voir Lettre 28, n.6.

[19] Les traités de paix n’étant toujours pas signés, la France esquissait des projets militaires plus ou moins crédibles et menaçants pour faire céder le Brandebourg.

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