Lettre 175 : Pierre Bayle à Pierre Jurieu

Paris, lundi 4 septembre 1679

Je viens enfin à tout ce que vous avez l’amitié de me representer au sujet des lettres que j’ai écrittes à Mademoiselle Du Moulin et à Mr Fétison [1]. Je ne trouve rien de mieux sensé ni de plus solide que les avis que vous me donnez et assurément vous avez si bien frappé au but que je me rends de bon coeur à vos raisons. Au reste, mon cher Monsieur, ne croyez pas que j’aye donné dans les propositions de mes amis touchant les établissemens* avantageux qu’ils s’imaginent que les mathématiques me pourroient faciliter [2], que comme dans une chose conditionnelle, c’est-à-dire que je n’ay jamais prétendu me préparer à ces établissemens qu’en cas que notre académie vint à périr et que les terreurs, qui ont saisi bien des gens se trouvassent véritables [3], car notre académie subsistant, je ne songerai jamais à autre chose. Je suis si peu avide des biens et du lucre et j’ay le goût si fortement tourné d’un autre sens, qu’à moins d’une nécessité indispensable, je ne préférerai jamais un poste lucratif et éclatant à celui où je me vois, qui me procure les douceurs inestimables de l’amitié d’un homme comme vous, où je vous ay pour patron et pour mécène, enfin je puis conter sur la conversation, la confiance, les services réels et sincères et tous les effets de la véritable affection du plus savant et plus honnête homme du monde. Voilà, Monsieur, un éclaircissement que je vous prie de recevoir comme quelque chose qui part du coeur et que je crois de grande importance.

Notes :

[1] Ces lettres de Bayle à Marie Du Moulin et à Daniel Fetizon n’ont pas été retrouvées, non plus que celle de Jurieu à laquelle Bayle répond ici.

[2] Le niveau des connaissances mathématiques de Bayle était très bas et allait le rester. Mais visiblement on lui avait conseillé de s’attacher à combler cette lacune, afin d’être préparé à toute éventualité, témoignage significatif quant au prestige croissant des mathématiques à l’époque.

[3] Les arrêts du Conseil qui pleuvaient sur les réformés français et qui ôtaient tout contenu réel à l’édit de Nantes, en principe encore en vigueur, attestaient l’extrême fragilité des institutions réformées encore debout : l’académie de Sedan devait tomber par un arrêt de la Cour du 9 juillet 1681, quelques années avant les autres académies protestantes.

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