Lettre 177 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Paris, le 12 octobre 1679]

J’attens de vos nouvelles après votre retour du synode [1], cependant je vous veux dire 2 mots qui puissent vous réjouir. Le P[ere] Maimbourg s’est hautement déclaré en faveur de l’autorité séculière contre les prétensions de la cour de Rome, dans son livre de la décadence de l’Empire [2], car il dit en • cent endroits que les princes ne tiennent que de Dieu et de leur naissance ou de l’élection, l’autorité Royale et souveraine, et que le Pape n’a rien à voir à cela. Il parle fort cavalièrem[en]t des miracles en certains endroits, en un mot, il n’écrit point en jésuite [3]. Aussi a t’on censuré un de ses livres à Rome. Vous avez seu sans doutte la dispersion de Mrs de Port-Royal, et la deffense que le Roy a faitte aux Religieuses de ce nom de recevoir des novices et de tenir des pensionnaires [4]. Comme Mr Daillé [5] est à la campagne d’où il ne reviendra peut-être qu’au commencem[en]t de l’hyver, je ne vous promets rien d’asseuré sur les questions que vous m’avez envoyées, c’est le seul de nos ministres qui connoisse l’histoire des livres. J’ay trouvé la Lettre de Mr Daillé à Mr Monglat  [6] et vous l’ay achetée. Vendôme m’a promis de chercher le reste, c’est le seul de nos libraires qui se souvienne de ces pièces-là [7]. Pour le Mercure fr[ançois] [8] je ne croi pas demeurer assez de temps icy pour rassembler tout ce qui vous manque, car c’est une affaire qui demande mille tours et retours dans les boutiques des libraires. Ils en ont l’un 2 tomes, l’autre 3, souvent les mêmes, souvent ils veulent que vous preniez tout ce qu’ils en ont et vous en avez une partie, ce sont des affaires que cela. Si je trouve quelque amy propre à cette commission / je la lui recommanderay de la bonne sorte. Mr Pictet, ministre et neveu de Mr Turretin, jeune homme de grande litérature* m’ayant chargé de demander à Mr Jurieu son sentiment sur un passage des Galates, voicy ce que Mr Jurieu m’en écrivit, je vous envoye l’original après en avoir envoyé une copie à Mr Pictet [9].

• Vous ne serez pas fâché de voir icy le catalogue de tout ce que Mr Colomier de La Rochelle a fait imprimer ou veut faire imprimer. Je l’ay copié sur celui qu’il en a donné luy-même dans le dernier de ses ouvrages intitulé Observationes sacrae , imprimé la présente année à Amsterdam [10]. Gallia Orientalis Hagæ Comitis 1665 4°. Opuscula , Parisiis 1668 et Ultrajecti 1669. Epigrammes et Madrigaux à la Rochelle, 1669, 12. Remarques sur les seconds Scaligerana, à Groningue, 1669, 12. La Vie du Jésuite Jaques Sirmond à la Rochelle, 1671 12. Exhortation de Tertullien aux martyrs, traduitte en Francois, à la Rochelle 1673 12. Rome protestante, à Londres, 1675, 12. Mélanges historiques, à Orange, 1675, 24. Observationes sacrae , Amstelodami, 1679, 12. Voici ceux qui sont prêts à être imprimez. Gallia orientalis auctior et emendatior . Italia Orientalis . Hispania Orientalis . Animadversiones ad Lilii Gregorii Gyraldi Postel . Dissertatio de dubiis aliquot scriptoribus . La vie du P[ere] Sirmond augmentée. Clef de plusieurs endroits de Balzac. Theologorum Presbyterianorum Icon . Bibliotheca Colomesiana sive Catalogus librorum Johannis Colomesii , Doctoris medici  [11]. Il faut remarquer que celui cy s’appelle Paulus Colomesius et qu’il est fils de Jean [12].

• Les livres les plus nouveaux sont un Traitté de l’oraison attribué à Mr Nicole avec plus de raison que Le Vray dévot dont je vous ay déjà parlé [13] ; De la force de la contiguïté des corps par le P[ere] Cherubin d’Orléans, capucin [14]. Il prétend expliquer par ce principe les expériences qu’on attribue ou à la crainte du vuide, ou à la pesanteur de l’air[ ;] Du point de veüe par Mr Le Clerc [15] où on demonstre que ce qu’on voit distinctem[en]t n’est apperceu que d’un oeil ; Dom Sebastien, nouvelle historique 3 vol in 12. [16] Charles Martel poème epique par le s[ieu]r de Sainte-Garde [17].

Notes :

[1] Jacob était allé à Réalmont (actuellement, Tarn) pour prendre part au synode provincial de Haut-Languedoc / Haute-Guyenne, qui débuta le 21 septembre 1679.

[2] Louis Maimbourg, Histoire de la décadence de l’Empire, après Charlemagne, et des différends des empereurs avec les papes au sujet des investitures et de l’indépendance (Paris 1679, 4°). Bayle a lu l’annonce de cet ouvrage dans le JS du 21 août 1679 et le compte rendu du 11 septembre 1679.

[3] Le gallicanisme de Maimbourg allait lui valoir des sanctions : le 23 mai 1680, son Histoire du Grand Schisme et son Histoire de la décadence de l’Empire furent mises à l’index, et le 12 décembre 1680, son Histoire du Luthéranisme subit la même sanction. En 1681, Maimbourg reçut du pape l’ordre de quitter la Compagnie de Jésus ; il se retira à l’abbaye de Saint-Victor à Paris avec une pension royale de 3 000 livres.

[4] Le 16 mai 1679, l’archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, rendit visite pour la première et dernière fois à Port-Royal des Champs. Il s’y entretint un moment avec Louis-Isaac Le Maistre de Sacy et avec Jean Racine. Ensuite, il fit part à l’abbesse, Angélique de Saint-Jean Arnauld d’Andilly, de la volonté du roi : défense fut faite de recevoir des novices tant qu’il y aurait plus de cinquante professes de chœur ; les postulantes et les pensionnaires devaient être renvoyées, avec interdiction formelle d’en recevoir de nouvelles. Péréfixe déclara à Sacy que le roi ne voulait plus d’ecclésiastiques dans la maison, et l’invita, ainsi que les autres Messieurs de Port-Royal, à quitter rapidement les Champs.

[5] Adrien Daillé, dont la santé était précaire : voir Lettres 48, n.6, et 107, p.269.

[6] Sur ce livre de Jean Daillé, voir Lettre 170, n.10.

[7] Louis Vendôme (1628- ?), fils de Louis, reçu libraire, comme l’était son père, en 1650.

[8] En dépit de son titre, le Mercure françois, dont le Privilège est du 29 novembre 1610, n’est pas un périodique et relève plutôt de l’histoire que du journalisme. Voir le Dictionnaire des journalistes, n°689, la notice consacrée à Jean Richer par M. Gilot, et le Dictionnaire des journaux, n° 937, article de P. Jager. Le Mercure françois était une sorte d’annuaire historique qui relatait les événements récents les plus marquants sans avoir de périodicité régulière. Il fut rédigé par Jean Richer, puis par son fils Etienne et ensuite par Olivier de Varennes et Pierre Billaine, marchand libraire à Paris ; sa publication se poursuivit jusqu’en 1648, avec vingt-cinq volumes in-8°. Voici le titre du premier tome de cette publication : Le Mercure françois ou la Suitte de l’histoire de la paix commençant en l’an 1605 pour suitte du septenaire du D. Cayer et finissant au sacre du très-chrestien Roy de France et de Navarre Louis XIII (Paris 1613, 8°). Ce titre fait allusion à l’ouvrage de Pierre-Victor Palma-Cayet (on trouve aussi Cahier, Cajet), sieur de La Palma (1525-1610), un élève de Ramus, qui se convertit au protestantisme, fut pasteur et aumônier de Catherine de Bourbon, sœur d’ Henri , de 1584 à 1595, puis ramené au catholicisme par Du Perron ; il devint prêtre et véhément controversiste. Il composa une Chronologie septenaire de l’histoire de la paix entre les roys de France et d’Espagne depuis le commencement de l’an 1598 jusques à la fin de l’an 1604 (Paris 1607, 8°).

[9] Cet écrit n’a pas été retrouvé.

[10] Paul Colomiès, Observationes sacræ in varia S. Scriptura loca (Amstelodami 1679, 12°). L’ouvrage contient aussi une partie en français : « Remarques sur quelques passages de la version françoise du Nouveau Testament de Genève » (p.141-163) et « Lettre à M. Claude sur la version françoise des Bibles de Genève » (p.165-189). Sur la rivalité entre Genève et Charenton au sujet de la nouvelle traduction française de la Bible, voir Lettre 136, n.19 et 20 et Lettre 160, p..

[11] Le seul de tous les ouvrages annoncés ici qui fût publié du vivant de Colomiès est le Theologorum presbyterianorum icon (s.l. 1682, 12°). D’autres parurent posthumes, ainsi les Animadversiones in Gyraldum, de poetis furent imprimées dans les Opera omnia de Lilio-Gregorio Giraldi (1479-1573) (Lugduni Batavorum 1696, folio), tandis qu’ Italia et Hispania orientalis parurent bien plus tard (Hamburgi 1730, 4°).

[12] Jean Colomiès, fils de Jérôme, pasteur de La Rochelle, fut assurément un lettré comme son père et comme allait l’être son fils, Paul ; il n’a pas laissé de traces marquantes.

[13] Pierre Nicole, Traité de l’oraison, divisé en sept livres (Paris 1679, 8°). L’autre ouvrage désigné par Bayle est celui de l’ abbé Etienne Lochon, Le Vray dévot en toute sorte d’estats, selon l’Ecriture Sainte et les Pères de l’Eglise (Paris 1679, 8°).

[14] Le Père Chérubin d’Orléans (capucin), Effets de la force de contiguité des corps, par laquelle on répond aux expériences de la crainte du vuide et à celles de la pesanteur de l’air (Paris 1679, 12°) ; une nouvelle édition devait paraître à Paris en 1688.

[15] Sébastien Le Clerc, Discours touchant le point de veuë dans lequel il est prouvé que les choses qu’on voit distinctement ne sont veuës que d’un œil (Paris 1679, 12°) : ouvrage annoncé dans le « Supplément de la bibliographie » du JS du 5 février 1680.

[16] L’ouvrage anonyme, Dom Sebastien, roi de Portugal, nouvelle historique (Paris 1679, 12°) comportait en fait 8 volumes.

[17] D’après la date de sa lettre, Bayle n’a pas pu lire encore l’annonce de l’ouvrage de Jacques Carel de Sainte-Garde, Charles Martel, ou les Sarrasins chassés de France, poème héroïque (Paris 1679, 12°) dans le JS du 5 février 1680, ni le bref compte rendu dans le numéro du 22 avril 1680, – à moins qu’il n’ait ajouté ce dernier paragraphe pour « rafraîchir » ses nouvelles avant de les envoyer.

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