Lettre 178 : Pierre Bayle à Jean Rou

A Sedan, le 21 de novembre 1679

Voicy ma première lettre, mon cher Monsieur ; car les deux autres [1] ne doivent être comptées que pour des rôles de commissions. J’en suis si persuadé que je ne puis me dispenser du stile dont on se sert dans les commencemens ; comme est, par exemple, que je suis arrivé icy en parfaite santé, et que je n’ay pas voulu manquer, dès mon arrivée, de vous ascurer que je vous aime et vous estime de toutes mes forces, aussi bien quand j’ay le malheur de ne vous voir pas que quand j’ay l’avantage de jouir de votre agréable conversation.

On m’a trouvé en si bon état, au prix de ce que j’étois lorsque je partis d’icy que quand j’ay voulu dire à certaines personnes que j’avois une impatience extrême de les revoir, on m’a dit en riant qu’il y paroissoit à mon visage et que c’étoient des fables toutes pures ; qu’on n’acquiert pas de l’embonpoint dans les lieux d’où on a tant de hâte de partir. Je vous / ascure, Monsieur, qu’on a eu raison de croire qu’il ne me tardoit pas de partir de Paris ; et que je m’en sentois arracher avec une espèce de violence. L’aimable compagnie de chez Mr Puel [2] que vous étiez venu augmenter si considérablement avoit pour moy des charmes bien doux : le repos dont je jouissois, le travail insupportable qui m’attendoit icy, les réflexions que je faisois sur la perte de vôtre présence, de nos entretiens de table et d’après soupé, m’ont fait quitter Paris avec regret, il faut que j’en convienne ; et peu s’en faut que je ne l’aye avoué à tous ceux que j’ai reveus ici. Tout cela n’empêche pas que je ne soie à Sedan dans l’occupation jusqu’aux oreilles ; il n’est pas jusqu’à ma migraine qui m’avoit épargné trois mois durant à Paris, qui ne soit revenue à moi plus furieuse que jamais.

Je vous dis cela afin que vous soyez d’autant plus porté à me plaindre et que vous engagiez à me plaindre aussi toutes les personnes pour lesquelles je vous ay demandé quelques complimens bien tournez. Je continue à vous demander les mêmes offices, / avec cette circonstance de nouveau, que vous témoignez à tous en général et à chacun en particulier le plaisir extrême que m[’]a donné l’endroit de votre lettre [3] où vous m’assurez qu’on me fait l’honneur de se souvenir de moy. J’aurai au premier jour à vous remercier de tant de choses que ce sera prudemment fait à moi de ne laisser pas accumuler les remerciemens. Ainsi vous agreerez que je m’acquitte dans ce billet des actions de grâces qui vous sont deuës pour les livres de la bibliothèque de Mr Briot [4].

Ayez la bonté de donner à Mr Carla les Gazetes de France depuis le 28 • octobre dernier ; je vous les renvoyeray sans faute 7 ou 8 jours après. Mr Le Blanc [5] qui est de retour d’un long voyage qu’il a fait pour guérir d’une espèce de paralysie, m’a témoigné d’une façon particulière la joye quil a de ce que Mrs les contes vous possèdent. Comme il est extraordinairement affectionné à cette maison et qu’il lui rend de grands services depuis long tems, il ne peut pas étre que, conoissant votre mérite autant qu’il fait, il ne [se] réjouisse infini[ment] / de vous savoir auprès de ces Mrs. Je l’ay veu dans le dessein de vous écrire et si les visites qu’il reçoit et les faiblesses qui lui restent ne le retarde[nt], je croi qu’il vous primera, tout diligent que vous êtes. Je croy que Mr le conte de Wittgenstein ne feroit pas mal de luy écrire un mot sur le succez* de son voyage et pour le remercier de l’intérêt qu’il a pris à sa maladie [6]. Quand vous m’écrirez, ayez la bonté d’y meler quelques nouvelles, soit de livres, soit de pièces de théâtre. Tout est bon en Province. Je suis &c.

Notes :

[1] Nous n’avons pas les deux premières lettres écrites depuis Sedan par Bayle à Jean Rou, dont il venait de faire la connaissance au cours de son séjour à Paris : voir Lettre 78, n.5.

[2] Il est assez vraisemblable qu’il aurait fallu écrire Puet, le nom d’un huguenot parisien qui put partir en Angleterre avec sa femme dès 1684 (Douen, La Révocation, i.381).

[3] Cette lettre de Jean Rou à Bayle n’a pas été retrouvée.

[4] G. Ascoli, La Grande-Bretagne devant l’opinion française au siècle (Paris 1930), ii.23, mentionne la vente, en 1679, de la bibliothèque de Pierre Briot – mort l’année précédente – traducteur de l’anglais ; elle comportait 320 titres. C’est ce catalogue de vente que Rou avait procuré à Bayle. Ascoli ne donne aucune indication sur la personne de Pierre Briot. L’hypothèse avancée dans Haag 2 (iii.156), selon laquelle Pierre Briot, le traducteur mort en 1678, serait le fils de Guillaume Briot (1589-1649), peintre, reste fragile, bien qu’elle puisse s’appuyer sur le fait que la plupart des traducteurs de l’anglais en français étaient huguenots, comme le peintre Briot. Voir Lettre 160, n.85, sur le fait que la traduction de Rycaut, faite par Briot, ne détourna pas Bespier de traduire l’ouvrage à nouveaux frais.

[5] Pierre Le Blanc : voir Lettre 144, n.9.

[6] Dans ses Mémoires (éd. Waddington, i.149-161), Jean Rou fait le récit suivant : « Je sortis donc le mardi 3 e octobre [1679] d’auprès du jeune milord [le comte de Northumberland, fils de Charles II, roi d’Angleterre], à qui depuis cinq ou six semaines le roi son père avait accordé l’érection de son comté en duché [...] A peine fus-je hors de ce poste, que M. [Jean] Claude [...] me proposa celui d’entrer auprès de trois comtes allemands, à qui il avait lui-même (sur la commission qu’il en avait reçue) donné pour gouverneur depuis deux ou trois mois le fameux auteur du petit roman intitulé Histoire des Sévarambes [ Denis de Veiras] ; mais ce dernier s’étant très mal gouverné lui-même, M. Claude, qui était encore revêtu du même pouvoir, me confia ce poste. » Rou devient ainsi le gouverneur des trois comtes de Witgenstein. C’est Pierre Le Blanc, conseiller au présidial de Sedan, qui confirma Jean Rou dans ce poste, car les parents l’avaient « autorisé de toute la conduite et dépense de leurs enfants ». « J’ai appris de M. Bayle que MM. de Witgenstein pouvaient espérer de vous avoir pour gouverneur [pendant leur séjour à Paris] », écrit Pierre Le Blanc à Jean Rou à cette occasion, le 30 novembre 1679. Cet engagement dura jusqu’au départ des jeunes comtes, qui repartirent à Sedan le 13 avril 1689. Par les soins de Marie de Marbais, veuve de Cyrus Du Moulin, Jean Rou fut alors engagé comme gouverneur des fils Sommerdick. La lignée des comtes de Witgenstein s’étant éteinte au siècle, une branche de celle des comtes de Sayn résidant à Witgenstein en prit le nom (les deux autres branches des comtes de Sayn, depuis le partage du gouvernement en 1593/1601, en vertu du testament de Ludwig, comte de Sayn, sont celle de Berleburg et celle de Sayn). Le père des jeunes comtes de Witgenstein dont il est ici question, se nommait Gustav, comte de Sayn à Witgenstein (1633-1700) ; il épousa en 1657 Anne Hélène, fille de François de La Place, comte de Machaut, seigneur de Verrière et Berlière. L’aîné des jeunes comtes, élèves de Jean Rou, fut Heinrich Albrecht, né le 6 décembre 1658 et mort le 23 novembre 1723 sans descendance. Le deuxième des jeunes comtes Witgenstein se nommait probablement Carl Friedrich ; il naquit en 1659 et mourut le 25 mai 1686 à Vienne des suites d’une blessure reçue lors du siège de Ofen (Buda). Leur cousin germain est Ludwig Franciscus, comte de Sayn et Witgenstein à Berleburg, fils aîné de Georg Wilhelm et d’ Amélie Margarethe (morte le 19 février 1669), fille de François, comte de Machaut, seigneur de Verrière et Berlière. Ludwig Franciscus naquit le 17 avril 1660, succéda à son père après la mort de celui-ci en 1684 et mourut le 24 novembre 1694. Voir le Grosses vollständiges Universal-Lexicon aller Wissenschaften und Künste (Leipzig, Halle 1742), xxxiv.471-472.

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